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MARCEL THIBAULT
ISABEAII DE BAVIÈRE
REINE DF: frange
LA JEUNESSE
1370-1405
Librairie académique PERRIN et C-
THE BOSTON PUBLIC LIBRARY
JOAN OF ARC COLLECTION
dn^H^iOSls^
ISABEAU DE BAVIÈRE
REINE DE FRANCE
I saisi: AT I) i; i;a\ii:iîe
(D'api-i'^ une riiiiiiatmv <iii Iciiips).
MAllCEJ. THIBALJLT
ISABEAU DE BAVlÈliE
REINE DJ' FRANCE
LA JEUNESSE
1370-1405
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIiN ET Ci« LIlîRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES OKANUS-AUGUSTINS, 5)
I 90 i
Tous (Iroils rôsci'vc's.
T)Tt
A MON ONCLE BIEN-AIME
i\l. Ernest MULLER
LE PREMIER ET LE PLUS CHER DE MES MAITRES,
JE DÉDIE CE LIVRE
COMME UN FAIBLE TEMOIGNAGE
DE MA RECONNAISSANCE ET DE MA FILIALE
TENDRESSE
m
AYANT-PROPOS
L'histoire vraie et complète d'Isabeau de Ba-
vière n'a jamais été écrite. En dehors des courtes
études que hii ont consacrées Vallet de Viri-
ville et Le Roux de Lincy, l'on n'a, pour se ren-
seigner sur cette reine de France, que les récits
fantaisistes de conteurs ou de romanciers qui ne
citent point leurs sources, et pour cause. Dans
Michelet, dans Henri Martin, Isabeau, il est vrai,
apparaît de temps en temps au cours des longues
années du règne de Charles VI, mais presque
toujours, elle ne fait que traverser la scène
comme un personnage épisodique, de sorte que
la vie de cette femme reste inconnue alors que
son nom est légendaire. Tout le monde sait, en
gros, qu'à partir de sa trente-cinquième année,
la « Reine Isabeau » devint un monstre de per-
versité : elle joua un rôle néfaste dans les luttes
II AVANT-PROPOS
des Armagnacs et des Bourguignons, elle pressa
la conclusion du traité de Troyes qui livrait la
couronne de France au roi d'Angleterre Henri V ;
elle déshérita et renia son fils Charles VII ; —
le dérèglement de ses mœurs aussi est fameux :
celles-cij paraît-il, étaient à la fois galantes et
cruelles ; mais la physionomie et le caractère de
la princesse bavaroise qui, en épousant Char-
les VI, fit un beau rêve si vite évanoui, ont été
à peine esquissés.
Il nous a semblé qu'il pouvait être utile et
intéressant de combler cette lacune et nous nous
sommes proposé de dégager la figure d'Isabeau
des documents authentiques. Pour accomplir
cette tâche, avec quelque chance de succès, nous
nous sommes inspiré de la méthode critique
enseignée à l'Ecole des Chartes ; nous avons, en
quelque sorte, fait table rase de nos connais-
sances superficielles sur la question, et, tout en
nous appuyant sur les travaux des historiens
qui ont traité des xiv'' et xv*" siècles, nous avons
puisé aux sources originales, étudiant à fond les
chroniques françaises et étrangères, les véri-
fiant Tune par l'autre, les contrôlant, pour ainsi
dire, par un examen comparé ; nous avons com-
pulsé une grande quantité de documents d'ar-
chives presque tous inédits ; les écrits littéraires
AVANT-PROPOS III
composés à cette époque (œuvres poétiques et
satiriques) nous ont été aussi de quelque utilité.
Lorsque nous entreprîmes cet essai, nous
n'ignorions, évidemment, aucune des contro-
verses dont le personnage d'Isabeau a été le
sujet ; mais nous nous sommes tout de suite fait
une règle absolue de Timpartialité la plus en-
tière. On trouvera sans doute que, dans notre
récit, la part de Timaginationest trop restreinte;
on nous reprochera, peut-être, de n'avoir re-
constitué qu'incomplètement le cadre où vivait
Isabeau : nous répondrons qu'à maintes reprises
les documents nous ont fait défaut tout à coup,
et nous ne cacherons pas que ces fréquentes
solutions de continuité ont rendu souvent très
difficile notre travail de biographe ; mais, fidèle
à notre principe de ne recourir qu'à des textes
du temps, nous ne nous sommes jamais permis
d'y suppléer par des inventions quand ils man-
quaient : tous nos efforts ont tendu à ne rappor-
ter et à ne décrire que la réalité. Si donc nous
apprenons que le lecteur, en parcourant ce
volume, a parfois éprouvé l'impression du vrai'
historitjue, nous nous considérerons comme lar-
gement récompensé de notre peine et nous conti-
nuerons, non seulement avec plus de courage,
mais aussi avec (juelque confiance, la mise en
] \- A V A N T - P R () P O S
œuvre des matériaux que nous avons réunis
pour une étude « sur le rôle politique et la vie
privée d'Isabeau de Bavière régente, puis reine
douairière )>,
Paris, le ■lt^ décembre 1902.
PREMIERE PARTIE
LES ORIGINES
CHAPITRE PREMIER
LES YITTELSBACH — LES VISCONTI
Au milieu du xiy° siècle, le duché de
Bavière^ occupait uu des premiers rangs de la
hiérarchie du Saint Empire romain germa-
nique", et, dans une chronique du temps, il
était proclamé « la plus puissante et la plus
florissante des provinces de la haute Alle-
magne ^ ».
Ni son sol, ni le génie de son peuple n'eus-
* Le duché de Bavière s'élendait des Alpes tyroliennes au
Danube, des bords du Loch, à ceux de l'Inn.
- Cf. 1° Vit, prieur de l'abbaye bénédictine d'Ebersberg, (Haute-
Bavière) Chronica Bai'oriini ab origine gentis ad annuiii MDIIII,
dans Oefele, Renan Boicaruni scriptores, (Augsbourg', 1763, 2 vol.
in-l») t. II, p. 707. — u» Ang'e Riimpler, abbé bénédictin de Form-
bach, (diocèse de Passau, Basse-Bavière) Gestururn in Bafaria libri
VI. dans Oefele.., t. 1, p. 91). — Cf. aussi Johannes Turmair (dit
Aventin), Annaliiim Boioru/n libri VII, (Leipsig-, 17 10, in-f"). — Le
Blanc, Histoire de Bavière. jiiSf/u'au règne de Maxlmlllen, (Paris,
iGSo, 4 vol. in-12) t. I. — S. Riezler, Geschlcltte Balerns, (Gotha,
1878. t. I... 111 in-S") t. I.
' Vit, Chronica Bauoruni. . , chap. i, dans Oefele. t. H, p. 707.
4 ISABEAU DE BAVIÈRE
sent suffi à lui mériter cet honneur et cette
réputation ; il les devait surtout à la dynastie
des Wittelsbacli qui avait fait sa grandeur en
même temps que son unité*.
Le pays, en effet, plateau pierreux et aride
sous sa mince couche d'humus, quelquefois
pittoresque en ses aspects sauvages, le plus
souvent coupé de marais et de tourbières,
n'offrait qu'aux bords du Danube une plaine
fertile en céréales. Quant au peuple, depuis
riiomme des hautes terres aux cheveux
blonds, aux yeux bleus, timide et lourd, jus-
qu'à l'habitant des vallées et de la plaine,
noir et trapu, à Tesprit un peu lent aussi,
mais capable d'application-, il possédait cer-
taines qualités de fond dont l'ensemble lui
composait une physionomie simplement inté-
* Dans l'empire d'Allemagne, tel qu'il est actiiclleinenf constitué,
lo royaume de Bavière, le premier des Etats Secondaires, garde
son originalité. «' La nation bavaroise est dans l'Allemagne unie
t;elle qui a conservé le plus son patriotisme distinct. Les mœurs,
les coutumes, les traditions politiques et religieuses l'ont main-
tenue longtemps dans un certain isolement par rapport au reste
de l'Allemagne, et c'est toujours là que se trouve le principal foyer
de résistance au nouvel ordre de choses ». E. Reclus, Nouvelle
Géographie Universelle, t. III, l'Europe Centrale, p. GJS.
* Ces différences de type et de mœurs sensibles encore main-
tenant, s'aflirmèrent plusieurs fois au moyen âge dans la géogra-
phie politique par la division de la Bavière en deux ]irovinces :
Ober Baiern (Haute-Bavière) et Xiedcr Baicrn (iîasso-Bavièro).
L E s \V I T T E L s B A C H 5
ressante^ : du courage dans les combats, une
grande patience au travail, une piété pro-
fonde-.
Dans cette contrée qui, originellement, ne
paraissait pas prédestinée à un avenir très
prospère, la Maison de Wittelsbach avait fait
circuler comme un courant de bravoure, d'in-
telligence, de volonté, et aussi d'ambitions:
depuis un siècle et demi qu'elle régnait sur
le duché de Bavière, toutes les ressources du
pays avaient été exploitées ; un grand nombre
de marais, desséchés ; les rives des cours d'eau
navigables s'étaient couvertes de villages^;
les anciens bourgs avaient été agrandis et for-
' Gomme tous les peuples de la Germanie, les Bavarois étaient
très fiers de l'ancienneté de leur race.
- Le Bavarois était épris des choses saintes « Geistlich », dévot
aux statues et aux reliques, il se plaisait aux belles cérémonies du
culte et aux mystères ; les routes qui conduisaient aux sanctuaires
vénérés étaient plus souvent sillonnées par les pèlerins bavarois
que par les autres Germains. Toutefois cette religion un peu ido-
lâtre n'était pas le trait caractéristique de toute la population ;
accentué chez les habitants de la Haute-Bavière, il apparaissait
aussi, mais atténué, chez ceux du centre qui se signalaient plutôt
par leur habileté au travail et même, le goût de ces bons ouvriers
s'affinant, le sentiment des choses de l'art leur vint, de sorte qu'au
xv siècle, la Bavière fut un des centres de la Renaissance alle-
mande.
^ Ange Rumpler vante le réseau fluvial de la Bavière : le
Danube, le fleuve principal, l'Inn presque aussi important, l'Isar
navigable dans tout son cours... et d'autres rivières « non igno-
bilcs ». Gestonim in lîai-aria, dans Oefele.., t. I, p. loo.
6 I S A B E A U n E B A \" I É R E
tifiés*; Salzbourg, Passau étaient devenus
fameux par leurs églises aux merveilleuses
sculptures, aux riches décorations; les quatre
évêcliés de la Bavière, fondés ou organisés
par saint Boniface ", comptaient parmi les
principaux de rAUemagnc ; Munich était une
grande et belle ville, la capitale du duché';
la Bavière s'était assainie, policée, ornée. Les
chroniqueurs du temps célèbrent cette trans-
formation en termes pompeux : ils chantent
les cités magnifiques, les splendeurs incom-
parables qu'elles renferment et les imposantes
forteresses qui les défendent \
Certes, les résultats obtenus pouvaient
paraître très beaux, mais surtout le mérite des
^ Landshut, très vieille ville, construite en briques, s'agrandit cl
s'embellit sans perdre son cachet d'originale simplicité. « Si te
delectat jocus habebis in promplu,sin frugalitas, non deerit ». Ange
Rumpler, Gesiorum in Bavaria.., dans Ocfele.., t. I, p. loi — Burck-
hausen, « où l'on gardait les trésors des anciens princes », Ingol-
stadt, position imjiortante sur le Danube, se peuplèrent et s'enri-
chirent par le commerce, ibid.
- Les évêchés établis en Bavière par saint Boniface étaient ceux
de Passau, Freisingen, Ratisbonne et Salzbourg.
'Munich n'était en rioa qu'une cclla du couvent bénédictin de
Tegernsec ; le diu^ Henri le Lion, di; la dynastie guelfe, en fit tine
Monnaie et un dépôt de sel. Les premiers ducs Witlelsbach bâti-
rent la ville ; Louis II le Sévère en fit sa résidence et la capitale
du duché (la,');')) ; l'empereur Louis V la reconstruisit en partie,
après l'incendie de 13^7.
* Vit, prieur d'Ebersberg, Clinmica Harari/m. . , dans Oefele..
t. Il, p. 707. — Ange Rumj)ler. ihid. p. un.
I,KS W ITTK J,S1! VCII 7
Wittelsbacli était grand cravoir poursuivi et
mené à bien cette œuvre de civilisation à tra-
vers les grandes difficultés que leur suscitaient
la turbulence de vassaux rebelles, et les ten-
tatives d'affranchissement de quelques villes
enhardies par leur naissante prospérité. Aussi,
vers i3jo, la renommée des ducs de Bavière
dépassait-elle les limites de leur duché; des
princes allemands, des rois étrangers sollici-
taient leur alliance et s'unissaient à eux par
des mariages; toutefois, ces hommages s'a-
dressaient moins à leur puissance politique
qu'à la haute antiquité de leur race.
En effet, aucune autre famille de l'Europe
chrétienne ne pouvait se prévaloir d'une plus
lointaine, d'une plus glorieuse originel
Arnoul, que les Bavarois avaient élu duc à
la mort du dernier roi carolino-iende Germanie
(911), descendait, par son père le Margrave
Luitpold, du mérovingien Dagobert 11 ; par sa
mère, de Louis le Germanique, pctit-hls de
' Voyez pour la généalog-ic des Wittelsbach et l'histoire des pre-
miers seigneurs de cette maison : Dynastœ de Sckeuvn eoriunquc
atçmrna atque geniis , dans Johannes Turmair, Annahiun lîoiorum..,
liv. VU, p. Oao. — Uibl. Nat. f. fr. 20 780, f» 3o8. — Art de véri-
fier les dates, (Paris, 1787, 3 vol. in-f".) t. III, p. 33G-4oj. — Rie-
zler, Geschichle Baierns, t. I. (des origines à 1180) etc...
8 I S A R E A U D E n A \' 1 E R E
Cliarlemagne. Quand Arnoul mourut, son fils
aîné Eberhard,lui succéda, et le cadet, Arnoul,
déjà investi du comté de Scheyern \ dut se
contenter du titre honorifique de comte pala-
tin de Bavière; mais, tandis qu'à la seconde
génération la branche ducale s'éteignait et
que la Bavière passait successivement à plu-
sieurs dynasties étrangères, la descendance
de la branche cadette se perpétuait. Le
cinquième héritier dWrnoul de Scheyern,
Othon III, voulant donner un témoignage
signalé de la traditionnelle affection de sa
famille pour Tordre de Saint-Benoît, installa
les moines bénédictins dans le château de
Scheyern, et, sur les bords de la Paar, à
quelque distance d'Augsbourg, bâtit la for-
teresse de Wittelsbach qu'il habita et dont sa
dynastie porta désormais le nom".
Un siècle après que cet Othon fut mort à
la première croisade, les W^ittelsbach n'étaient
encore que des seigneurs féodaux sans puis-
sance et sans richesse, lorsqu'on 1180 l'cm-
* Scheyern, baillingc de Millildorf, arroiid'. de Traunstein, prov.
de Haute-Bavière.
^ Dynastœ de Scheurn.., dans J. Turmair. Annalitirn Boiorum
Ubri Vil, p. 620. — Bibl.îS'at. f. fr. 20780, f» ,hi8.
I. E s W I T T E L s B A C H 9
pereiir Frédéric T' Barberoiisse, pour récom-
penser les services de son grand maître du
palais, le comte palatin Otlion de Wittelsbacli,
lui donna le duché de Bavière \ Dès lors, et pen-
dant plus de cent cinquante ans, en Allemagne
dans les luttes féodales, en Italie contre la
Papauté, à la Croisade, on trouve les ^^ ittels-
bachaux cotés des Empereurs, les étonnant par
leur bravoure, les inquiétant par leur orgueil ".
Et, en 1273, quand les princes germaniques,
las de vingt années de discordes, voulurent
mettre fin au grand Interrègne ^ c'est du duc
de Bavière, Louis le Sévère, qu'ils prirent
conseil comme du plus sage et du plus puis-
sant des Electeurs ; ils suivirent ses avis, et
Rodolphe de Habsbourg reçut la couronne
impériale. Enfin, en i3i/i, lorsqu'il s'agit
de nommer un successeur à Henri VII de
* Voy., pour l'hisloire des ducs de Bavière de la famille deWillels-
bach de 1180 à 1373, Riezler, Gcschichtc Baierns, l. II (de 1180
à 1J47) t. III. p. i-ioG.
" Othon II (le troisième duc) se montrait sans doute trop orgiieil-
Icuxde la fortune rapide de sa Maison, car l'empereur Frédéric II
en prit ombrage, et lui rappelant ses origines lui écrivit : « Avez-
vous oublié que mon aïeul et moi nous vous avons tirés vous et
votre grandpère de la poussière pour vous élever au faîte de la
grandeur ! »
' L'interrègne durait depuis la mort de Frédéric II, 1230.
I s A B E A U DE H A \' I E R E
Luxembourg, la majorité des Electeurs jugea
que des trois familles qui briguaient le trône :
Habsbourg, Luxembourg, ^^'ittelsbacll, la
dernière avait le plus concouru à la grandeur
de l'Empire, et le deuxième fils de Louis le
Sévère devint Tempereur Louis V.
Ce prince n'eut pas un règne lieureux; sans
cesse il dut lutter contre des compétiteurs,
et, à sa mort, Tun d'eux, Charles de Luxem-
bourg, fut appelé au trône sous le nom de
Charles IV (1347).
Louis V, dans le but d'assurer à ses des-
cendants de plus grandes chances à l'Empire,
avait ajouté aux domaines des \\ ittelsbach, le
Tyrol avec la Carinthie, le Brandebourg, le
Hainaut, la Hollande avec la Zélande et la
Frise. Prévoyant qu'une œuvre aussi hâtive
pouvait être fragile, il avait, par un pacte,
imposé à ses fils l'obligation de maintenir
ses possessions indivises. Mais ses héritiers
ne respectèrent ses volontés que pendant
deux ans; en i349, ^^ J ^^'^ partage; la
Bavière fut morcelée et son unité eût été
pour toujours compromise, si Etienne H,
deuxième fils de Louis \\ ne fût parvenu.
LHS WITTKLSHA Cil n
après quinze années de luttes et de négocia-
tions, à réunir sous sa seule autorité les
duchés de Haute et de Basse-Bavière (i3G3).
Prince sage, Etienne II ^ renonça à la poli-
tique d'agrandissement ; il s'occupa de réparer
les maux causés par les récentes guerres,
abandonnant la conduite des expéditions loin-
taines à ses trois fils, l'Etienne, Frédéric et
Jean -.
Ceux-ci étaient de caractères très différents \
Tandis que Jean, d'humeur pacifique, préfé-
rait aux aventures le soin des affaires publi-
ques et n'était passionné que pour la chasse,
que Frédéric, très brave, mais prudent, sensé,
équitable, passait en Bavière pour le type du
' Etienne II, appelé jiar ses contemjiorains Etienne le Vieux,
pour le distinguer de son fils aîné, a été surnommé par les chro-
niqueurs du xvi" siècle Etienne l'Agraffé ou àl'Ag'raffe, sans doute
à cause d'un portrait où son manteau était attaché par une
boucle remarquable. Riezler, Gesckichte Baierns.., i.\\\,^. lo,').
- Ces trois princes étaient nés du mariage d'Etienne II avec
Elisabeth de Sicile, fille du roi de Sicile Frédéric H. La duchesse
étant morte en i3'i9, Etienne II s'était remarié en i3r)9 avec Mar-
guerite fille de Jean, Burgravo de Nurcnbcrg.
3 Cf. André de Ratisbonne, Chronicon de Diicibiis Bavarisp..,
(.\mberg, 1G02, in-/,") p. ()(>. — Jean Ebran de AVildenberg. Cluonicon
Bai'arise.. , dans Oefele.., t. I, p. jo8-3i2. — Ladislas Suntheniius,
l'amiliaducumexcoinitibnsdc Schciern, dans Oefele... t.ll,p.5(j8. —
Johannes Turmair (Aventin), Anna/ium Boisrum.., liv. Vil, ch. xxi,
p. 762. — Johannes Adlzreiter, Aiinalinm Boicse gcniis partes III
(Francfort, 1710, in-f"| 2° partie, liv. VI. col. iij. — Le Blanc,
Histoire de Barière. ., t. III. ]). 2.t3.
I s A B E A U DE lî \ Y I K R E
prince juste, Etienne, leur aîné, extrême en
ses défauts comme en ses qualités, rappelait,
beaucoup plus que ses frères, les vieux ^^ it-
telsbacli. — 11 était le plus vaillant et le plus
brillant seigneur du duché ; le corps toujours
alerte, Tesprit toujours en éveil, il rachetait
par son agilité, Texiguité relative de sa taille^;
partout où il y avait une guerre à soutenir,
ou un allié à défendre, il y courait; quand la
paix le contraignait au repos, il escortait les
grands princes dans leurs voyages, rompant
des lances dans tous les tournois. Il se mon-
trait bon envers tous ; sa générosité parfois
allait jusqu'à la prodigalité ; son faste, la
magnificence de ses costumes étaient célè-
bres; chevalier accompli, il adorait les
femmes. Sûr de Taffection des Bavarois, il
avait en eux toute confiance : un jour que le
duc de Milan faisait devant lui étalage de ses
richesses, il se vanta de posséder un trésor
que tout cet or et cet argent n'égalaient pas :
la fidélité de ses sujets; il n'en était pas un
chez lequel il n'eût pu dormir en toute sécurité.
*. « Stcphanus parva- sed proccri'im;r fuit qiiatililatis )i. André
dp Rntisbnnno, Clironicon de (/iicibiis Uavaiur. p. (jG.
LKS VISCONTI i3
Cependant Etienne ne méprisait ni ne dé-
daignait Targent; ses ressources étant trop
faibles pour satisfaire à ses dispendieuses
fantaisies, il avait contracté de grosses dettes,
c'est pourquoi, dans les négociations avec les
princes ses voisins, il préférait souvent des
indemnités pécuniaires à des cessions de villes
ou de châteaux, et Ton peut affirmer qu'il
accueillit avec un très vif empressement les
offres de mariage que fit aux Wittelsbacli,
en i365, une opulente famille d'Italie.
Bernabo Visconti, tyran de Milan, qui gou-
vernait alors, conjointement avec son frère
Galéas, les cités de la Lombardie, ambition-
nait de soumettre à sa suzeraineté tout le
nord de la Péninsule. Ennemi de l'Empereur,
en lutte avec le Pape, en guerre avec Florence
et Venise, il cherchait des alliances qui pus-
sent à la fois favoriser ses desseins politiques
et procurer des établissements à ses enfants.
C'est dans l'espoir d'atteindre ce double but
qu'en i3Gj, il portait ses vues sur l'antique
Maison de Bavière.
Famille de noblesse urbaine que les hasards
i4 I s AI5 EAU DE BAVIERE
des discordes civiles et Tamitié des empe-
reurs d'Allemagne avaient investie du pouvoir,
les Visconti n'étaient les maîtres dans Milan
que depuis un demi-siècle environ \ L'empe-
reur Louis V, en 1327, traitait encore l'un
d'eux, Galéas I'-'", comme un vassal et le punis-
sait d'un acte de rébellion par l'emprisonne-
ment dans les fours de Monza « où l'on ne
pouvait se tenir ni debout ni couché. » Mais
depuis, les Visconti avaient amassé des biens
considérables ; devenus puissamment riches,
ils souhaitèrent de s'unir aux anciennes
familles princières et ils y réussirent très vite :
le roi de France, Jean II, pour payer sa ran-
çon aux Anglais, (i3Gi) consentit « à vendre
sa chair » aux tyrans de Milan en donnant sa
fdle au fds de Galéas 11, Jean Galéas, et, en
i364, Albert de llabsijourg, duc d'Autriche,
demanda pour son fds Léopold la main de
Yirida, fdle aînée de Bernabo-.
Les Wittclsbach, plus riches de gloire que
de florins, suivirent ces illustres exemples ; le
' Sur les Viscoiili. cf. Art de vérifier les dates . .^i. III, p. C4'2-48. —
Bernardino Corio, Storia di Milano.., (Milan, iS.î^-iS.î;, 3 vol.in-S").
t. II, p. 3-220.
•■' Bibl. Ni.l. r. IV. •j.o'Sd, P ir». V".
LESVISCONTI m
12 août i365, de doubles fiançailles furent
célébrées à Milan : Elisabeth, fille de Frédéric
de Bavière et de Anne de Neuffen était pro-
mise à Marco Visconti, fils aîné du duc Ber-
nabo ; — la fiancée recevait en dot 4^ ooo flo-
rins d'or. En même temps, Thadée Visconti,
fille du même Bernabo, était promise à
Etienne le Jeune ; — la dot de la jeune fille
était de loo ooo ducats d'or'.
Plus d'un an s'écoula entre ces fiançailles
et la célébration des mariages -, Les noces
d'Etienne et de Thadée eurent lieu à la fin de
i366 ou au commencement de 1367 ; la date
est incertaine^ : nous avons seulement trouvé
' Corio, Sioria tli Mila/io, l.II, p. a^o. — Bibl.Nal. f. (r. 20.70S0,
f" 3/)0 r". — J. Turmair Annaliuin Boioriim, liv. VII, ch. xxi,
p. 7(Ju. — 100 ooo florins — ducats d'or équivalaient à (jG.aSo francs
de l'époque, valeur intrinsèque.
■ Procuration d'Etienne l'Aîné, Etienne le Jeune et Frédéric
pour contracter mariage entre le dit F]tienne lô Jeune et Thaddée
Visconti, Burckhausen, 7 octobre l'itid. — Procuration de Berna-
bon et de Marco, son fils, pour le mariage de Thaddée, fille de Ber-
nabon avec Etienne le Jeune duc en Bavière, et de Marco, fils de
Bernabon, avec Elisabeth fille de Frédéric, vendredi, 17 novembre
i36(i. Bibl. Nat. f. fr. 20 780, f° 3.5i v.
3 Le mariage d'Elisabeth de Bavière et de Marco Visconti avait
certainement été célébré avant le 14 janvier i36~, puisqu'il cette
date Bernabo et Marco donnèrent procuration pour recevoir la
dot de la jeune fille. Bibl. Nat. f. Ir. '20780, P 3;)i. Les noces
d'Etienne le Jeune et de Thadée eurent lieu sans doute quelques
mois plus tard, puisque c'est en avril seule ment que les princes
bavarois dcniandèrcnt le paiement de la dol.
iG ISABEAU DE BAVIERE
que le lo avril 1367, procuration fut donnée par
Etienne II pour toucher la dot de sa belle-fille
Tlladée^
Les chroniqueurs bavarois qui signalent le
riche mariage d'Etienne le Jeune, ne donnent
de détails ni sur le physique, ni sur le carac-
tère de la jeune femme, mais nous savons de
quelle race et de quel sang elle était héritière.
Les Visconti s'étaient presque tous montrés
cupides, fourbes et inhumains. Azzo, chez qui
la bravoure s'alliait à la noblesse du cœur était
une exception ; les autres n'avaient guère
triomphé que par la cruauté, comme ce
Luchino qui faisait garder la porte de sa
chambre par deux énormes molosses auxquels
il désignait d'un geste les victimes à dévorer.
Mathieu et Galéas, les deux oncles de Thadée,
semblaient tourmentés par toutes sortes de
passions et Bernabo, son père, le plus
emporté et le plus avide des trois, était dévoré
d'ambitions inouïes, insatiable de débauches
et capable des actes les plus criminels pour
entasser des trésors dans ses palais. 11 se pro-
clamait pape, empereur et roi sur son terri-
' Bibl. N';it. f. fr. 207S0, ("jji.
LESAISCONTI 17
toire et déclarait que « Dieu lui-même serait
impuissant à faire quelque chose qu'il ne vou-
drait pas \ »
Seulement ces tyrans italiens, féroces et
dissolus, goûtaient les jouissances de l'esprit;
ils comprenaient et encourageaient les arts ;
leur luxe était élégant ; depuis longtemps, en
effet, ils avaient su attirer poètes et savants;
ils honoraient la mémoire de Dante, Pétraque
était leur protégé ; pour orner leurs palais,
ils recherchaient les meilleures œuvres des
peintres et des sculpteurs. En vérité, cette
suite de seigneurs milanais et la lignée des
preux M'ittelsbach faisaient contraste. Toute-
fois, Etienne le Jeune, par son extraordinaire
amour du luxe, était digne de Thadée qui ne
pouvait comprendre la noblesse sans la
magnificence. De leur union vont naître un
fds et une fdle qui offriront plusieurs des
traits du caractère des Visconti allié à celui
des Wittelsbach ; très accusés chez Louis de
Bavière, vrai type du condottiere en Alle-
magne, ces traits apparaîtront avec un relief
' J. Zollcr, Histoire d'Italie, (Paris, iSSC).) p. ■M>',.
ISABEAU DE BAVIERE
moindre dans le personnage si complexe
d'Isabeau ^
* Etienne le Jeune avait un fils naturel Jean, dit de Moosburg,
qui se rendit fameux par ses prodi^-alités. Devenu en IJ84 évèque
de Ratisbonnc, il dissipa les trésors de son église, vendit ou
engagea ses citadelles pour soutenir l'éclat de sa cour épisco-
pale. 11 mourut en 1409. — Cf. J. Adlireitcr, Aniialiitm Boicx gen-
tis..., 2° partie, liv. VI, col. 114. — André de Ratisbonnc, Chronicon
de ducibus Bai>ariœ, p. 89 et 90. — B. Gams, Séries Episcoporum,
(Ratisbonne, 187J, in 4») p, 3o5.
CHAPITRE II
L'ENFANCE
Nous n'avons trouvé aucun texte fixant
la date exacte et le lieu précis de la naissance
d'Elisabeth ; nous avançons qu'elle naquit très
probablement dans Fun des premiers mois
de 1370, nous appuyant sur deux témoignages
que Ton n'a aucune raison de suspecter :
la parole de Frédéric de Bavière qui, inter-
rogé en septembre i383 sur Tâge de sa nièce,
répondit « qu'elle avait entre treize et qua-
torze ans % » et Taffirmation d'un véridique
chroniqueur belge qui, en juillet i385, écrivit
a qu'elle n'avait pour lors que seize ans". »
' Jean Froissart, Chroniques... liv. II, ch. CCXXVII, éd. Buchon,
dans la Collection des Chrojiiques françaises, in-8°, t. IX, p. 93.
* Istore et Croniquesde Flandres, publ. parKervyn de Leltenhove,
dans la Cuil. des Chron. Belles, (Bruxelles, 1879-1880, 2 vol. in-4°),
t. II, p. 3.^1.
20 1 s A B E A U D E B A ^■ 1ÈRE
Tout porte à croire que la fille d'Etienne
le Jeune et de Thadée, vit le jour à Munich,
résidence de son grand-père où se trouvait
groupée la cour de Bavière \ car, si toute autre
ville eût été le lieu de la naissance et du
baptême d'Elisabeth, elle hgurerait certaine-
ment dans la liste des donations testamen-
taires de cette princesse — qui avait au plus
haut point le culte de la famille et du passé.
Or, en Allemagne, Munich et c[uelques sanc-
tuaires A^énérés furent seuls gratifiés de ses
souvenirs. Dans son testament de i4o7i on
lit en tète de ses le^'s à la Bavière : a Item
donnons et laissons à Féo'lise Nostre-Dame
o
de Munich vint francs pour faire en icelle
un service solennel pour nous après nostre
trepassement. » Et plus bas, ce sont vingt
autres francs donnés aux Frères Mineurs de
Munich pour que chacun des dits frères « dise
une messe pour le repos de son âmc'. »
Etienne le Jeune donna à sa fille le nom
d'Elisabeth, voulant ainsi la mettre sous la
' Cl). Iliioiillo. Die FnrslUchcn Woluisilze dcr Wltlclsbdclicr in
Miinchen, I. Die Residciiz (Miinclicii, i8()-^,, in-S"), j). u.
- Bibl. Aat. f. fr. C..^',',, pi."'(P 7.
L E }\ V \ y c !•:
prolectioii de la grande sainte de Hongrie
c[ui avait été la gloire d'une famille à laquelle
les ancêtres des ^^'ittelsl)ach s'étaient alliés
par plusieurs mariages. D'ailleurs, ce nom,
cher à la Maison de Bavière, avait été porté
par une fille de l'empereur Louis V et par
la première femme d'Etienne le Vieux. La
sœur d'Etienne le Jeune, femme du duc Othon
d'Autriche \ et la fille de Frédéric de Bavière,
mariée à Marco Visconti, s'appelaient aussi
Elisabeth; on peut supposer que c'est l'une
de ces princesses qui présenta l'enfant à la
bénédiction de l'éveque de Freisingen dans
le baptistère de Notre-Dame de Munich.
Les chroniqueurs bavarois ont passé sous
silence les quinze premières années de la vie
d'Elisabeth; pour ces moines bénédictins,
qui écrivaient leurs Annales dans un couvent
d'Augsbourg ou de Ratisbonne, le nom de
cette enfant ne pouvait être qu'un mince
détail généalogique, tout au plus digne d'une
brève mention ; il faudra que la jeune fille se
trouve placée en pleine lumière par son
mariage pour qu'ils s'occupent d'elle ; alors,
' Riozler..., l. III. Zweilc Boilasre ÎI.
ISÂDEAU DE lîÂVIÈRE
ils lui prêteront les plus rares qualités du
corps et de Tesprit, sans rechercher quels
soins avaient formé et cultivé « sa vertu par-
faite, sa beauté remarquable, la grâce de ses
manières, Télégance de ses mœurs ^ ». Pour-
tant, rilistoireque ces mêmes annalistes nous
ont laissée des ducs de Bavière de 1370 à
i385 nous permet d'imaginer la vie calme
et tout unie que mena le plus souvent Elisa-
beth enfant et adolescente.
La fdle d'Etienne le jeune fut élevée au
Ludwisburg-, château de Munich, bâti en
i25j par le duc Louis le Sévère; dans cette
forteresse les yeux de l'enfant rencontraient
surtout d'antiques armures, trophées des
preux Wittelsbach ; dans quelques salles seu-
lement, ils étaient récréés par les nouveautés
que Tliadée avait fait apporter d'Italie. Les
vieux usages étaient toujours en vigueur â la
cour de Bavière et le souvenir de l'empereur
' Johannes Xdlzvc'itcv, Anna litim Boicae gcntis..., 2"parlic. liv.VI,
col. 114.
* Ch. Haeutlc, DieResldenz... p. 2. Le Ludwigsburg. quoiqu'agraiidi
par rempereur Louis Y, était devenu trop étroit pour contenir tous
les services nécessaires à ses nombreux hôtes princiers ; et. vers
i.lyf), il fallut transférer dans des hôtels de la Burgstrasse les écu-
ries et la meute des ducs.
L KXr.VNCE 23
Louis V semblait encore remplir le château
et inspirer ses habitants ; les lieds populaires,
que l'on chantait à la petite princesse, célé-
braient les hauts faits de son grand aïeul et
sa tendre imagination confondait certaine-
ment ces exploits a^ec les aventures de Par-
sifal et des autres héros d'épopée dont sa
nourrice lui contait les merveilleuses histoires.
Elisabeth grandissait entourée de nom-
breuses affections, car dans l'antique château
vivaient avec Etienne II et Thadée Visconti,
Anne de Neuffen, femme de Frédéric, et le
duc Jean avec sa jeune femme Catherine de
Gôrz^ ; à de lonjgs intervalles, entre une Croi-
sade en Prusse et une campagne sur les bords
du Danube, arrivaient à Munich le duc Fré-
déric et le duc Etienne", et le séjour de celui-
ci était toujours marqué par quelque fête.
Elisabeth, « ayant naturellement du sens,
fut pourvue de doctrine '' », c'est-à-dire que
des maîtres l'instruisirent avec soin ; elle
* Le mariage de Jean II de Bavière avec Catherine, fille du
comte Mainhard de Gurz avait eu lieu en 1372. Riezler, Geschichle
Baieras, t. III, Zweite Beilage II.
- Riezler..., t. III, p. 95-97.
^ Froissart, Chroniques..., liv. II, ch. CG.XXVI, t. IX, p. 98.
•-i4 ISABE AU DE BAVIERE
apprit, en effet, assez de latin pour lire les
livres d'heures, les Vies des Saints et, dans
les chroniques, les Gestes de ses ancêtres ;
mais ses lectures favorites étaient les poèmes
épiques en langue bavaroise, fort en honneur
à la cour ducale et dont le plus récent, « la
Chasse », œuvre d'Iladamar de Labar, exal-
tait les vertus de la femmes Dans les fêtes
données par son père, elle entendit les pre-
miers des Minsinger, ces jongleurs de FAUe-
magne. — Ses distractions préférées étaient
les pieuses cérémonies, célébrées avec pompe
à Notre-Dame et à Saint-Michel de Munich,
et les pèlerinages à Tabbaye de Ramsdorf-,
à Tévêché de Freisingen, et au sanctuaire
de Nordlingen auxquels dans Tun de ses
testaments, (1407) tîUe assignera des dona-
tions ^ Les loisirs de la jeune fille étaient
consacrés à l'élevage des oiseaux et à la
culture des Heurs, ses plus chers passe-
temps, sans doute, puisque, devenue reine,
' Le chevalier Iladaiiiar UI de Labar avait clé l'un dos compa-
gnons de l'empereur Louis V. Son poème « la Chasse » écrit dans
une langue noble et aux images saisissantes, est une excellente
étude de la nature et du cœur. Riezler t. H, p. 553.
- Aujourd'hui Ramersdorf, faubourg de Munich.
^ Bibl. Nat. f. fr. H 5.;/,, piè-ce 7.
L KNIANCE 25
elle se fera constiuirc une ferme modèle pour
essayer d'y revivre les ])lus doux moments de
son enfance. Le compagnon ordinaire de ses
jeux était son frère Louis, plus âgé qu'elle
de trois ans environ \ Les deux enfants s'ai-
maient beaucoup ; on verra plus tard quel
profit Faîne saura tirer du tendre attachement
que sa sœur lui avait voué.
En 1875, Etienne II mourut- ; quelque grave
que parût d'abord l'événement, la situation
de la cour de Bavière n'en fut pas modifiée.
Lorsqu'ils eurent déposé le cercueil de leur
père dans le caveau de Notre-Dame de Munich,
Etienne III, Frédéric et Jean s'entendirent
pour maintenir le duché indivis; ils s'en
partagèrent seulement l'administration, et
comme la Haute Bavière échut à Etienne et à
Jean% Elisabeth continua de demeurer à
' Louis de Bavière était certainement Tainé d'Elisabeth de quel-
ques années. M. Hacutle dans sa Généalogie des... Hanses Willeh-
baeli, (Mïinchen, I870) p. ia4, donne comme date de la naissance du
duc Louis le uo décembre Ij():"), d'après J. L. Wilnsch, Généalogie
Cronologiea augnstx Caroliiio-Palatino-Boiese gentis.... natii'i-
iateni, matrimoniuin et inortein indieans. (Mannheim. 1773). Mais
cette date ne saurait être acceptée puisque le mariage d'Etienne
et de Thadée n'eut lieu qu'en l'jGCi.
- Etienne II mourut le 19 mars. — Marguerite de Xuronberg lui
survécut deux ans (le 19 septembre 1377).
' Riezler. Gcschichle Baie/ns. t. UI. Zweite Deilao-e II.
26 ISABEAU DE BAVIÈRE
Munich. Les six années qui suivirent furent,
disent les chroniqueurs, les plus heureuses de
la Bavière au xix" siècle*. La fille d'Etienne le
Jeune entendait donc vanter cette prospérité
due à la sagesse et au bon accord des
princes ; et, si éloignée qu'elle fût tenue des
bruits du dehors, Fécho lui parvenait des
merveilleuses chevauchées de son père qui,
à la tête de deux cents chevaliers, courait
d'Alsace en Hongrie, puis descendait en Italie
où des villes se livraient à lui, où les princes
lui offraient des fêtes splendides-; à mesure
qu'elle avançait en âge, elle comprenait
mieux les éloges décernés à la bravoure, et à
la générosité du duc Etienne' surnommé,
par ses sujets, tantôt le libéral, tantôt le
magnifique *. Mais en i38o, Anne de Neuffen,
femme de Frédéric, mourut et dès lors la
famille de Bavière éprouva des deuils et des
malheurs successifs. Le 28 septembre i38i,
I J. Âdlzi'cilcr, Annalium lioica' i^cnlis.. . , v parlio. liv. VI, col.
107. — J. Turmair. Annaliuin Boiorum liv. \ 11. eh. X.\I. p. 7G0.
- Riezler, Gcschichte Baierns..., t. III, p. ih).
•' André de Ralisbonne, Chronicon de Ducibiis Dai'ari.T . .. p. tjG.
* Les Bavarois appelaient Etienne le Jeune « der i^iilii^c IJcrzoi^))
ou (( dcr Kncisscl ». Riezler..., t. III, p. lo,^.
Etienne le Jeune perdait sa femme. Le corps
Je Thadée fut déposé dans le caveau des Wit-
telsbacli à Notre-Dame de Munich près de
Fautel que Tempereur Louis V avait élevé
pour la célébration d'une messe perpétuelle
en riionneur de la Vierge et de la Sainte-
Croix \ Elisabeth gardera pieusement le sou-
venir de sa mère et, devenue reine de France,
elle fondera un obit annuel pour Madame
Thadée.
L'année suivante la nouvelle parvenait à
Munich qu'Elisabeth, fdle du duc Frédéric,
n'avait survécu que quinze jours à son mari
Marco Visconti-. Les liens qui unissaient la
Maison de Bavière au duc de Milan se trou-
vaient ainsi rompus ; mais Frédéric les renoua
en épousant en secondes noces, Madeleine Vis-
conti, sœur de Thadée ^ Les fêtes de ce ma-
riage ne furent qu'une courte diversion aux
graves préoccupations politiques des Wittels-
bach ; maintenant la jeune lî^lisabeth ne voyait
' AUerthiimer itnd Kitnstdcnkniah der Bayerischen Ilcrrschcr
Ilauses, (Munich, 1871, in-f.) notice.
- Corio, Storia di Milano, t. II, p. 29:").
^ Corio, ibid. — Riezler..., t. III. p. i3o.— Bibl. Nat. f. fr. 20780.
f". 35i. — Le contrat fut signé le 2") avril i3S2; Madeleine Visconti
apportait à Frédéric une dot de 100.000 ducats.
1 s A 15 EAU DE B A ^■ I K R E
plus autour J'elle que des visages contristés
ou irrités; elle n'entendait plus que des
menaces ou des plaintes. L'insurrection des
villes souabes contre TEmpereur et les princes
avait gagné la Bavière ; Ratisbonne se soule-
vait, Frédéric et Etienne partaient pour en
faire le siège. Des prodiges inouïs éclataient' ;
l'apparition d'une comète à longue crinière
effrayait toute la contrée ; on massacrait les
Juifs. Un moment Elisabeth put croire que
de terribles calamités allaient fondre sur les
siens. En i384 Frédéric et Etienne se brouil-
lèrent avec leur frère Jean, à propos du règle-
ment de leurs pouvoirs respectifs"; la que-
relle fut de courte durée, mais Munich, qui
avait embrassé le parti de Jean, faillit payer
chèrement sa préférence : dans le but de la
châtier, Etienne et Frédéric avaient déjà ras-
semblé une armée, lorsque les bourgeois de
la ville leur envoyèrent des députés pour
capituler. Les ducs firent grâce, mais à des
conditions humiliantes. Elisabeth put voir
' Johaniios Adlzi-eiler, .■l«7(rt//«/« Boica- i^cnlis..., ■.>.'' partie, liv. VI.
col. 1 I 1-1 I '|.
-' Riczlor t. 111, ji. l'Jo.
L KNIAXCE 29
son père et son oncle reçus aux portes de
Munich par tous les habitants contraints de
les acclamer tandis que, à genoux, les prin-
cipaux leur présentaient les clés'. Alors, au
Ludwisburg, la vie reprit un cours paisible.
' Riezler..., t. III, p. i3!.
CHAPITRE III
LE MARIAGE
Pour permettre d'apprécier toute Pimpor-
tance diplomatique du mariage de Charles VI
avec Elisabeth de Bavière, il nous faut, avant
d'exposer les préliminaires immédiats de cet
événement, établir qu'ils étaient le prolonge-
ment d'un plan politique aux origines déjà
lointaines.
L'une des préoccupations du roi de France
Charles V, pendant sa longue lutte contre
les Anglais, avait été de s'assurer l'alliance
de l'Allemagne. Des liens de parenté très
étroits Punissant à la famille de Luxem-
bourg', c'était à l'empereur Charles IV, son
oncle maternel, qu'il s'était d'abord adressé ;
* Sa mère était Bonne de Luxembourg, fille du Roi Jean de
Bohème, tué à la bataille de Créer i346.
32 IS.VBE AU DE BAVIÈRE
en 1872 ^, il avait conclu, avec celui-ci, un traité
d'alliance qui, depuis, avait été solennellement
ratifié dans la célèbre entrevue de Paris (jan-
vier 1378)-. L'Empereur mort, Wenceslas, son
fds et successeur, reçut de Charles V les plus
grandes marques de sympathie ; il les accueil-
lit avec tiédeur ; néanmoins Falliance de 1372
fut renouvelée entre eux (i38o)\
Presqu'en en même temps, la Maison des
Wittelsbach, par son rang dans r]']mpire, et
par ses possessions dans les Pays-Bas, avait
attiré l'attention de Charles V. A deux reprises,
des traités rappelèrent, en les confirmant,
les anciens rapports de la France et de la
Bavière et préparèrent des mariages qui de-
vaient resserrer ces liens. La première fois,
ce fut avec la branche de la Maison Bavaroise
dont le territoire servait en quelque sorte de
passage entre la France et rAngleterrc : les
comtés de llainaut. Hollande, Zélande et
Frise étaient gouvernés par le duc Albert de
' A. Leroux, Recherclies critiques sur les relalions poUtii/iies de
la France avec l'AlIcniiig'nc 1292-1378, p. '277.
- Ihid, p. -282.
' A. Leroux, Nouvelles recherches crilir/iws sur les relations /loli-
iitjues (le la France ai'ec rAlleiiiîij^nc 1 '178-1 jCi 1 . [) . !S.
L E M A R I A G E 33
Bavière, fils de rempercur Louis V. Or, le
duc de Bourgogne, Philippe, marié" à Théri-
tière du comté de Flandre, de Brabant et de
Limbourg^ , avait intérêt à ce qu'une entente
cordiale existât entre la Hollande et la France ;
très aisément, il fit entrer son frère Charles V
dans ses vues, et le 3 mars iSyS, à Saint-
Quentin, fut signé le contrat des fiançailles
de Guillaume, fils aîné d'Albert de Bavière,
avec la fille du roi de France, Marie, encore
tout enfant*. De plus, le i>8 février 1374,
le duc Albert, <c pour plusieurs bonnes et
(( justes causes touchant le bien, honneur et
« profit de lui et de ses sujets », conclut
avec Charles V « bonnes fermes et seures
« confederacions et alloyances perpétuelles »,
' Albert de Bavière gouvernail depuis i357, avec le titre de
Ruward, ou de Bail (Protecteur ou Régent) à la place de son
frère aîné Guillaume I, frappé de folie. Ari de férifier les dates,
t. III, p. 212.
- Depuis 1369.
^ Marguerite, fille unique de Louis II de Mâle, comte de Flandre.
* Albert de Bavière et Marguerite, sa femme, s'engageaient à ce
que Guillaume fût seul héritier des pays de Hainaut, Hollande,
Zélandc et Frise, et reçut dès le jour de son mariage la moitié
de la comté de Hainaut, avec le titre de comte d'Ostrevant. Le
douaire de Marie était fixé à 12 coo livres de rente pour le cas où
Guillaume survivrait à son père, à 8000 livres s'il mourait avant
lui. Charles V donnait à sa fille 100 000 livres de dot, dont la
moitié devait être employée en achat de terres françaises entre la
rivière de l'Oise et le Hainaut. Arch. Nat. J. 412, pièce i.
34 I s A H E A l D E lî A \' I È R E
en vertu desquelles le duc et son fds aîné
s'engageaient à ne jamais être les ennemis
du royaume, à ne jamais contracter mariage
avec des adversaires de la France \
L'union de Guillaume et de Marie ne fut
pas consommée : la jeune princesse mourut
en i377^ Les contrats de Saint-Quentin se
trouvèrent annulés, mais le traité de 1874
demeura intact.
La seconde démarche de Charles V auprès
des Wittelsbach s'adressa à la branche de
cette Maison qui depuis quatre-vingts ans
régnait sur le Palatinat du Uhin \ Longtemps
inférieurs à leurs cousins les ducs de Bavière
en puissance et en dignités, les comtes Pala-
' Arch. Nat. J. 412. pièce!. — LcSjiiiii ij7.^, le duc Albert rég'lait
le douaire de Marie et agréait les dispositions du contrat de
mariage. J. 412, pièce -x. — Le même mois, il ratifiait la clause du
traité portant donation à son fils, Guillaume, des comtés de Hai-
iiaut, Hollande, etc. J. 4'2, pièce 4. — «t il renonçait pour lui et
j)our son fils à toute réclamation sur le royaume de France et le
Dauphiné. J. 412, pièce 5. — Le 17 septembre, il donnait des lettres
jjortant qu'il était venu à Paris avec Guillaume jurer l'exécution
des traités des 3 mars i,')7'J et aS février i374. J. 412, pièce 6.
" Le Père Anselme, llixtoire gcticalogiquc et chrono/ngir/ue de la
maison. Royale de France (Paris, i"/iC). in-f") t. I, p. 110.
^ Louis I, duc de Bavière, avait reçu, en i2ji, le Palatinat du
Rhin, en fief. Louis II le Sévère, duc de Bavière et comte palatin
du Rhin, légua, en 1294, le Palatinat à son fils aîné, Rodolphe» I.
qui fut la tige de la dynastie des comtes Palatins, et la Ba\ ièic à
son second fils Louis.
LE MAI{IAGE 35
tins du Rhin avaient prospéré, grâce à la
ricliesse de leur pays, et, pendant la période
de déclin politique que traversa la Bavière
après la mort de Louis V, leur importance
s'accrut de tout ce que perdait la branche
ducale ; en i35G, ils se virent attribuer, à
eux seuls, la voix électorale qu'ils avaient
jusqu'alors partagée avec les Bavarois (Bulle
de l'empereur Charles IV ') .
Le 20 février 1379, la fdle du roi de France,
Catherine, âgée de deux ans, fut fiancée à l'in-
fant Rupert de Bavière, petit-neveu et futur
héritier de l'électeur palatin Rupert le Vieil ^
Charles V méditait de gagner celui-ci à sa
politique dans les affaires du Schisme. Depuis
un an, en effet, la chrétienté était divisée
par le schisme d'Occident. Urbain VI ' à Rome,
' La Bulle d'Or, — qui réglu déûiiitivement la composition du
Collège électoral du Saint Emjjire.
- Le contrat fut conclu entre Rupert le Vieil, Rupert le Jeune,
son neveu, Frédéric Burgrave de Nurenberg, d'une part- — Aimery.
évoque de Paris, et Charles de Bouille, gouverneur du Dauphiné.
procureurs du roi de France, d'autre part. Le mariage devait être
célébré dans sept ans. Catherine serait dotée « selon l'état et
convenance d'une fille de F'rance ». Rupert le Jeune, père de
l'Infant, donnerait sa ratification dans le courant du mois. L'acte
fut dressé à Francfort-sur-le-Main dans la maison des Frères de
Saint-Jean de Jérusalem, à six heures du soir. Arch. Nat. J, 40S.
pièce 'j8.
^ Élu le 8 avril l'J-S.
36 ISÂBEAU DE BAVIERE
Clément VIP à Avignon, se prétendaient Tun
et l'autre régulièrement élus par le Conclave :
l'Empereur, les princes allemands, et en
particulier les Wittelsbach, tenaient pour le
pape italien ; le roi de France, pour le pape
français ; si donc, Charles V parvenait à déta-
cher de la cause d'Urbain VI Tinflucnt Ru-
pert le Vieil , il pouvait espérer que cet
exemple serait suivi par les autres électeurs
germaniques et que Tunité d'obédience se
trouverait rétablie au profit de Clément Vil '.
Mais, pas plus que Wenceslas, Rupertne con-
sentit à seconder Charles V dans ses desseins '.
Malgré ces mécomptes, le roi de France
persista à orienter sa politique extérieure du
même côté, et, sur son lit de mort (i38o), il
ordonna que « Charles, son fils, fut assigné
« et marié, si on pouvait avoir lieu pour lui
« en Allemagne, pour quoi des Allemands
(( plus grandes alliances se fissent aux Fran-
<( cais ' ».
* VAu le '20 septembre 1378.
' Cf. N. Valois, La France cl le grand schisme d'Occidcnf, t. I :
(lo schisme sous Chai'les V.)
•'' A. Leroux, Nouvelles recherches critiques^.., p. 5 et note 3.
' Jean Froissart, Chroniques, dans la CoUcclion des chroniques
LE MARIAGE 3;
Philippe de Bourgogne ^ avait été, du vivant
de Charles V, le véritable inspirateur de la
politique étrangère. « Prince degrant scavoir,
« grant travail et grant volente », il avait
certainement à cœur a Taugmentacion, bien et
« acroissement de la couronne de France- »,
mais, avant tout, il se préoccupait des inté-
rêts de son duché, et plus encore, peut-être,
de son héritage de Flandre, a le plus riche,
a noble et grant qui fust en crestiente- ». Le
jeune âge de Charles VI, le départ du duc
d'Anjou ^ pour la conquête du royaume des
nationales françaises (éd. Buchon. Paris, 1824, in-8") t. IX, p. 92
et g'i. — Pour l'intelligence dos citations, nous avons préféré celte
édition qui. en respectant le tour de la phrase, rajeunit les expres-
sions et l'orthographe, aux récentes éditions critiques qui repro-
duisent le texte et l'orthographe en dialecte jiicard. Cf. Kervyn de
Lettenhove, Œticres de F/oissa/t (Bruxelles, 1877, a5 vol. in-S").
— s. Luce et G. Raynaud, Chroniques de Froissart dans la Collection
de la Société de r histoire de France, (Paris, iSGg...,!. I...XI... in-S").
Voici, comme exemple, le même passage dans l'édition Raynaud
« que Charles, ses fils, fust assegnés et mariés, se on en pooit
veoir lieu pour lui, en Alemaigne, pour quoi des Alemans plus
grans aliances se fesissent as François... » t. XI, p. 32j.
' Philippe, quatrième fils du roi Jean II, né en i342, surnommé
le Hardi j'our son courage à la bataille de Poitiers i3;)(j, avait
reçu de son père, en i363, le duché de Bourgogne, en fief apa-
nage.
■ Christine de Pisan, Le lii're des faits et bonnes mœurs du saffc
roi Charles F dans la Collection des Mémoires pour servira l'His-
toire de France (éd. Michaud et Poujoulat, Paris, 1896, in-8'>) t. II,
p. 19.
^ Ihid.
* Les oncles tuteurs de Charles VI éluiciil les ducs : Louis
38 ISAREAl DE B.VYIÈRE
Deux-Siciles, la retraite du duc de Berry dans
le gouvernement du Languedoc, laissaient à
Philippe toute liberté pour continuer l'œuvre
diplomatique de Charles Y, Talliance de Wen-
ceslas; mais, découragé par la brusque et
nette déclaration de celui-ci en faveur d'Ur-
bain VI \ (i2 octobre i383) il se tourna vers
les Wittelsbach. Dans Heidelberg, ses ambas-
sadeurs ratifièrent avec ceux de l'électeur
palatin Paipert, le contrat de mariage qui
avait été signé en iSyC) ; on stipula cette fois
que l'union de Catherine devrait être célébrée
dès que la jeune princesse serait nubile'.
C'était affirmer l'un des plus chers désirs de
Charles Y ; par contre, la volonté suprême
du feu roi ne paraissait pas près d'être exécu-
d'Anjou, Jean de Berry, Philippe de Bourgogne, frères de Charles V
et Louis de Bourbon, frère de la Reine.
* A. \je.vo\xx, Nouvelles Recherches.... p. 7-1 1.
- Acte de Rupert le Vieil et de Rupert le Jeune nonunant Frédéric,
comte de Leiningen et Maître Conrad de Geilenhusen, 2)révôt de
l'église de Worms, ambassadeurs en France, jaour conclure avec
Charles VI et Philippe de Bourgogne, le mariage de Catherine et
de l'Infant Rupert. F]n cas de « dédit et manquement » de leur
part, les princes palatins s'engageaient à abandonner plusieurs
terres à Catherine. Arcb. Nat. J. 408, pièce 39. — Le 10 juillet, à
Paris, les articles du contrat étaient signes par les ambassadeurs
des princes Ruj^ert et les évèques de Laon et de Baveux, Arnaud
de Corbie, premier président du Parlement de Paris, Philippe de
Molins, chantre de Notre-Dame de Paris, plénipotentiaires du roi de
l'rance. Arcli. Nat. J. 109, pièce 1.
L E M A R I A (i E 39
tce : récemment le ])ruit avait couru de pour-
parlers engagés avec TAngleterre, en vue de
marier le roi Richard II avec une princesse
bavaroise ^ ; puis, ces négociations ayant
échoué, les ministres anglais s'étaient adres-
sés à l'empereur Wenceslas qui bientôt leur
avait promis, pour leur prince, la main de sa
jeune sœur, Anna".
Dès lors, la pensée dominante de Philippe
de Bourgogne fut de conclure en Allemagne
une alliance solide et capable de contreba-
lancer celle des Luxembourg et des Planta-
genets. Aussi, lorsque l'existence de la petite-
fille d'Etienne le Vieux fut révélée aux tuteurs
de Charles VI, par Frédéric de Bavière, dans
les circonstances qui vont être rapportées,
Philippe comprit qu'il tenait enfin l'occasion si
longtemps cherchée.
Une grande expédition, dans le nord de la
^ G.-K. Lochner, GescliichtUche Stiulicn.... II : Isabellas von Bayern
Verheirathung mit Kônig Karl VI l'oji Frankreicli (Nilrnberg, i836,
in-8°) p. f)8 et note i.
- En ij8û, quelques mois avant la mort de Charles V, AVenceslas,
s'était montré favorable à un projet de mariage entre la princesse
Anna et Charles, dauphin de France. N. Valois^ La France et le
Grand Schisme d'Occident, t. I p. 3oi) et 3oi.
4o 1SAI3EAU DK 15 A VI ÈRE
France, avait été projetée par le duc de Bour-
gogne pour Tété de i383; elle devait être
dirigée à la fois contre les Anglais qui avaient
repris les hostilités, et contre les villes fla-
mandes qui s'étaient déclarées leurs alliées*.
Pour réunir un nombre de troupes imposant,
Charles VI convoqua, dans Arras, tous ses
grands barons et les plus renommés des
chevaliers étrangers, amis de la France.
Frédéric de Bavière répondit à Tappel un des
premiers, « tant il « se désirait à armer pour
les Français, et « venir en France ; car il
aimoit tout honneur a et on lui avoit dit, si
s'en tenoit pour tout « informé, que toute
honneur et chevalerie « etoient et sont en
France' ».
Au mois d'août, il arrivait par le Hainaut'
à Saint-Omer, à la tête de ses chevaliers
bavarois. 11 fut reçu par les grands barons
de France qui le remercièrent d'être venu
* Vvoissai'l,Chro7iiijiics..,[éd. Buchon),liv. H, chap. CCIX, t. VUI,
p. 4jO.
- Ibid ., p. 43 r.
^ Frédéric demeura quelque temps au Quesnov, cajiitale du
comté de ïlainaiit « pour se rej:)oser et rafraîchir » auprès de son
oncle le"duc Albert, de sa tante la duchesse Marguerite et de leurs
enfants. Froissart t. VHI, p. .'|'i(3.
LE MARIAGE 4l
a de si lointaines marches pour servir le
« royaume \ » Charles VI, lui-même, lui fit
grand'chère, et dès lors, et pour tout le temps
du voyage, voulut que le duc bavarois eût sa
tente dans le voisinage de la sienne'.
Après s'être emparée de Bergues^ l'armée
du Roi vint mettre le siège devant Bour-
bourg* où s'étaient retirés les Anglais. Pen-
dant les loisirs que leur laissait l'attente de
l'assaut^ ou de la capitulation, la plupart des
chefs vivaient en joie et en liesse ; rivalisant
de luxe, ils se recevaient les uns les autres
magnifiquement ^ Frédéric, déjà fameux par
sa bravoure, se faisait encore remarquer par
la politesse de ses mœurs et la sagacité de
« Froissart.., liv. II, chap. CGX, t. VIII, p. 439.
* Ibid. Cf., Riezler, Geschichte Baierns, t. III, p. 127.
* Le 7 septembre. — Bergues, ch.-I.-de cant., arr. de Dunkerque,
dép. du Nord.
* Bourbourg, ch.-l. de canton, arr. de Dunkerque, dép. du Nord.
"^ Cf. E. Petit, Itinéraires de Philippe le Hardi et de Jean tans
Peur dans la Coll. des Doc. Ined. sur t Histoire de France (Paris,
18S8, in-4''). Itinéraire de Charles VI : p. 160.
Samedi 12 septembre aux champs devant Bourbourg
Dimanche i3 — aux tentes — —
Lundi 14 — — — —
Mardi i5 — à l'ost — —
Mercredi 16 au samedi 19 aux champs —
E.Vctil, Séjour de Charles IT, i38o-i4oo. (Paris, iSSo.plaqu. in-S").
« Froissart.., liv. Il,ch. CG.\.I, t. VIII, p. 45o.
42 ISABEAU DE BAVIERE
ses propos. Les oncles du Roi le recherchaient,
et, un jour que lui parlant des anciennes
relations de la France et de la Bavière, ils
rappelaient qu'autrefois ceux de sa Maison
étaient toujours du Conseil du Roi, ils lui
demandèrent s'il n'avait pas une fdle à marier.
Frédéric répondit que non, mais que son
frère aîné Etienne en avait une belle. — « Et
de quel âge ? — Entre treize et quatorze
ans*. » — Les oncles tombèrent d'accord que
c'était précisément là ce qu'ils désiraient
pour leur neveu qui voyait volontiers toutes
les belles femmes et les aimait. 11 fut donc
convenu que des propositions seraient trans-
mises à Etienne 111, par Frédéric lui-même, au
nom des ducs français, et que la jeune fdle
serait amenée en pèlerinage à Saint-Jean
d'Amiens, où elle se rencontrerait avec le
Roi qui ne serait prévenu qu'au dernier mo-
ment. Alors la beauté d'Elisabeth, le cœur
inflammable du prince concluraient, sans
doute, ce que la politique venait de préparer-.
' Froissart.., liv. II, chap. CCXXVI, t. IX, p. ()', pi y.ï.
" M.Jarry, dans sa Vie politique de Louis d Orléans. (Paris, iSSfi,
in-8"), p. 21, a fait remonter à l'année ij8i le premier projet de
mariage; mais Tainbassadc de Guillaume Mauvinel et d'Ancel de
LK :\iaui.\(;k 43
Ouand Boiiil)Oing eut capitulé et f[u\)n eut
arrêté les préliui inaires d'une trêve, c[ui, disait-
on , serait le prélude d'une paix générale,
Charles VI licencia son armée et adressa ses
remercîments aux chevaliers étrangers'. Fré-
déric de Bavière se retira emportant un bon
souvenir de Taimable accueil des princes et
de Taffabilité du Roi. Jusqu'au moment même
de son départ, il avait été l'objet d'atten-
tions particulières ; à l'instigation du duc
de Bourgogne, on venait de lui offrir une
pension de quatre mille livres s'il consen-
tait à devenir le vassal du roi de France".
En regagnant la Bavière, il passa par le Ilai-
naut et le Brabant afin d'instruire son oncle
Albert ainsi que le duc et la duchesse de
Salins, aujirôs du dur de lîrabant o( du duc Albert de Bavière-
Hollande, qu'il signale comme chargée à cette date d'engager des
pourparlers, n'eut lieu que le aj septembre i383. Bibl. Nat., pièces
orig., Mauvinet, noS. — Le 3o mai ij83, Colartde Tanques. premier
écuyer de Charles VI, avait été envoyé auprès de ces princes, mais
les relations suivies de la France avec les Maisons de Brabant et
de Bavière-Hollande et les projets de l'expédition contre les Anglais
suffisent à expliquer celte mission. Arch. Nat. K. r)J-^, pièce 21.
* Froissart... liv. II, cliap. GCXV, t. VIII, p. 47'-
- Riezler, Gescliiclitc Uaierns, t. III, p. 128. — Une pension de
quatre mille livres était servie depuis plusieurs années à Albert
de Bavière. Pensionner ses voisins était un des moyens politiques
de Charles V, qu'adopta aussi Charles VI. A. Leroux, Noiii'etles
recherches critiques... jî. mi et lia.
44 1 s ABEÂU DE BAVIÈRE
Brabant de la mission dont il était chargé \
Quand Etienne III eut entendu de la bouche
de Frédéric les propositions de la cour de
France « il pensa moult longuement^ » ; puis
il remercia son frère, convenant avec lui qu'il
serait très glorieux que sa fdle devînt reine
de France, mais n'était-ce pas l'usage dans ce
pays éloigné que la fiancée du Roi « fût regar-
dée et avisée toute nue par dames à savoir si
elle était propice et formée à porter enfant ^ ? »
Il se révoltait à la seule pensée que cette
humiliante formalité serait infligée à sa fille et
son orgueil s'irritait à l'idée qu'une princesse
du sang de Bavière pourrait être déclarée
stérile. Enfin, était-ce sûr qu'Elisabeth plai-
rait au roi? Etienne n'admettait pas que son
enfant lui fût enlevée pour lui être peut-être
ramenée, et il conclut : « J'ai assez plus cher
^ Froissart... liv. II. ch. CCXXVI, t. IX, p. 96. — C'est alors que
Guillaume Mauvinet et Ancel de Salins, chevaliers et conseillers
du roi, lurent envoyés en Brabant et en Hainaut; par lettres
royales données à Amiens le ai septembre « à la relacion de Mes-
seigneurs les ducs de Berry et de Bourgogne », il était alloué à.
chacun des ambassadeurs « six-vins Crans d'or... pour eulx aidier
et deffrayer de missions et despens qu'ils feront oudil voyage ».
Bibl. Nat., pièces orig., Mauvinet, n" 8.
-Froissart.., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX. p, <),i.
^ Ibid., p. ()3.
LE MARIAGE 45
que je la marie à mon aise delez moi '■ ». Fré-
déric fit connaître le refus d'Etienne au duc
de Bourgogne et en avisa aussitôt le duc
Albert et Madame de Brabant.
Les oncles du Boi cherchèrent alors parmi
les jeunes princesses de TEurope celle qui
pouvait le mieux convenir à Charles VI. On
pensa à la fille du duc Jean de Lorraine, à
une princesse d'Autriche, à une fille de Lan-
castre'. Le Conseil royal était divisé : les uns
tenaient pour le mariage autrichien, les autres
trouvaient plus avantageuse l'alliance lor-
raine ^ ; le duc de Bourgogne conservait
quelque espoir de réussir en Bavière.
Le moine chroniqueurde Saint-Denis raconte
que pour arriver à une solution, il fut décidé
d'envoyer aux ducs de Lorraine, de Bavière et
d'Autriche un peintre habile qui ferait le por-
trait de leurs filles et que les images seraient
' Près de moi. Froissart.., liv, II, ch. GCXXVI, t. IX, p. 93.
' Chronica Caroli Sexti, Chronique latine du Religieux de Saint-
Denys... 1380-1422 dans la Coll. des Doc. In. sur t llist. de France,
(éd. et trad. Bellaguet, Paris, 1839-18.V2, (i vol. in-4'') t. I, p. 357-
.359. — Froissart... ch. GCXXVI, t. IX, p. 96. — Juvenaldes Ursins,
Histoire de Charles VI (éd. Godefroi, Paris, i653, in-f») p. 37.
^ Ils espéraient amener le duc de Lorraine à l'obédience du
ptipe Clément VII.
46 1 s A R E A U D 1-: B A ^' 1 K R E
soumises au clioix du roi. Le projet aurait été
exécuté et Charles VI se serait prononcé pour
Elisabeth de Bavière. Cette anecdote a fait
fortune. On a même cru, au xvn" siècle, avoir
retrouvé le portrait d'Elisabeth dans l'œuvre
non signée d'un peintre flamand, représentant
une jeune fdle au visage un peu allongé, les
yeux bleus et bien fendus sous un front
bombé, le nez tombant droit, la bouche petite
et agréable ^ Mais, la facture de cette toile
ne permet pas le doute sur sa date : un tel
fini d'exécution n'a été atteint que très avant
dans le xv" siècle ■.
Quel que soit le charme de l'ingénieuse his-
toriette rapportée ou inventée par le chroni-
queur de Saint-Denis, il faut renoncer à y
ajouter foi^; la vérité est qu'aucune des trois
alliances proposées ne plaisait au duc de
Bourgogne dont la voix était prépondérante
' Vallet de Virivillc. Isabcaii de Bai'icrc, reine de France (Paris,
18,19, 4t> p- in-8°), p. I.
- Ce portrait, longtemps exposé dans une des galeries du Musée
du Louvre, est actuellement placé dans le cabinet d'un des conser-
vateurs qui a bien voulu nous donner son opinion sur la date de
la peinture.
■' Pour tout ce qui concerne le mariage de Charles ^'I, le moine
chroniqueur de Saint-Denis est peu ou mal renseigné. Son récit
d'ailleurs est en contradiction avec celui de Troissarl, lénuiiii
oculaire des cérémonies du mariage.
LK M.VllIAdH 47
dans les affaires diplomatiques Non moins
déçu que les autres princes par le sec refus
d'Etienne III, Philippe avait acce])té qu'on
se mît en quête d'une autre union pour
Charles VI ; mais au fond, il n'avait pas aban-
donné ses vues sur la Bavière, et quand il
eut reconnu que la France ne pouvait tirer
aucun profit, pour ses guerres, de la Lor-
raine, de TAutriche, ni de la maison de Lan-
castre, il fut d'avis de laisser « la chose demeu-
rer^ », se réservant de renouveler plus tard, en
préparant les voies avec plus de soin , les
démarches auprès des Wittelsbach^ Or, dans
la conduite de cette affaire qu'il avait pourtant
faite sienne, il fut devancé par l'initiative d'une
femme experte en ce genre de négociations.
Le 12 avril i38j, à Cambrai, en présence
de Charles VI, de toute la chevalerie de Bour-
eroerne, de Brabant et de Ilainaut furent célé-
brées de doubles noces : le duc Albert mariait
' Froissart..., liv. II, ch. ccxxvi, t. IX. p. gG.
' Philippe de Bourgogne... « Nul temps à peine avoit repos, puis
ù conseil, puis à chemin querant voycs tous jours d'actraire
aliances... traictant et conseillant divers mariages pour actrairo
les Alenians affin de bien ». Christine de Pisan, Le livre des faits
et bonnes mœurs du sage roi Char/es V (éd. Michaud et Poujoulat),
t. II. p. 19.
48 ISAB EAU DE BAVIÈRE
son fils aîné, Guillaume d'Ostrevant à la fille
du duc de Bourgogne, Marguerite ; et une de
ses filles, Marguerite de Hainaut, à Jean,
comte de Nevers, fils aîné du duc de Bour-
gogne \ Cette union des Maisons de Bour-
gogne et de Bavière-Hollande, était Tœuvre
de Jeanne, duchesse de Brabant", qui avait
mis au service de la Maison de Bourgogne ses
rares talents de diplomate. C'était elle qui
menait et surveillait les intrigues, les ambas-
sades et les messages; elle assistait aux con-
férences, prenait part aux débats ; sa logique
triomphait des objections intéressées et Ten-
tente se faisait sur ses avis habilement pré-
sentés. Encouragée par son double succès,
elle projeta de reprendre en sous-œuvre, la
mission confiée au seul Frédéric de Bavière.
Les offres faites par la cour de France à
Etienne III l'avaient vivement occupée, et son
' Froissart liv. II, ch. ccxxii. t. IX, p. 5i et 52, 54-56. Sur la
magnificence des fêtes de Cambrai. Cf. E. Petit, Itinéraire des
ducs de. Bourgogne. , preuves, p. 5i8. — .Ican. comte de Nevers était
ne à Dijon en 1871.
" Jeanne de Brabant était souveraine de ce duché depuis In
mort de son père Jean III (i355) ; mariée au duc \Venceslas de
Luxembourg (frère de l'Empereur d'Allemagne Charles IV), mort
le 7 décembre i'i83, elle n'avait pas d'enfant et destinait son héri-
tage à sa nièce Marguerite de Mâle, duchesse de Bourgogne.
Art de. vérifier les dates, t. III, p. 107.
LE MARIAGE 49
désappointement était grand qu'elles eussent
été déclinées.
Pendant les cinq jours que durèrent les
fêtes des deux mariages, la duchesse de Bra-
bant, dans le palais de Tévêque où Charles VI
logeait, à Thôtel du duc de Bourgogne et dans
sa propre demeure, eut maintes occasions
d'entretenir les Princes français. Elle en pro-
fita pour leur rappeler qu'il existait toujours
en Bavière une jeune princesse à marier ; elle
vanta Palliance avec les Wittelsbach, décla-
rant que le duc Etienne « pouvait rompre trop
de propos des hauts seigneurs de l'Empire,
qu'il était aussi grand et plus grand que l'em-
pereur ' » .
Philippe de Bourgogne, acquis d'avance à
cette opinion, la défendit avec toute son auto-
rité % et le Conseil du Roi s'y rangea, déci-
* Froissart..., liv. II. ch. ccxxvi, t. IX, p. yS et 96. — Etienne III
était en grande réputation dans les Pays-Bas. « Le plus grand
duc de Bavière que on nomme Estène ». Istore et cro niques de
Flandres, t. II, p. 365.
- « Philippe, cherchant à prouver que son bien-aimé neveu pou-
vait s'unir sans déroger à la fille du duc Etienne do Bavière,
exaltait par un pompeux éloge la noblesse des princes bavarois ».
Religieux de Saint-Denis, Chronique .. ,[iY&à. Bellaguet), 1. 1, p. 357-9.
Devenu possesseur de la Flandre par la mort du comte Louis de
Mâle (9 janvier i384), le duc de Bourgogne était d'autant plus dési-
reux de resserrer son alliance avec la l'amillo de Bavière.
5o ISA BEAU DE BAVIÈRE
dant qu'une nouvelle tentative serait faite
auprès du duc Etienne pour obtenir la main
de sa fille ^ ; on convint toutefois de ne pas
ébruiter ce dessein, personne ne pouvant ré-
pondre du consentement du père d'Elisabeth.
La duchesse de Brabant, rentrée dans ses
Etats, écrivit à Frédéric de Bavière en termes
pressants, pour l'engager à renouveler à son
frère, avec toute l'insistance convenable, la
demande des oncles de Charles VI ; elle
affirmait son entière confiance dans l'heu-
reuse issue de la démarche qu'elle conseil-
lait, elle annonçait même, au nom des Princes,
que la présentation d'Elisabeth à Charles VI
aurait lieu, en juillet, au pèlerinage de Saint-
Jean d'Amiens".
Frédéric fit donc l'assaut des hésitations de
son frère; de nouveau, il lui développa les
avantages de l'alliance offerte ; il lui redit les
beautés du riche pays de France, insistant
toujours sur ce point que lui-même conduirait
sa nièce et la présenterait aux Princes. Etienne
' Cependant ([uelques conseillers l'oiiUnuaient à reprocher aux
Wiltelsbach leur attitude dans les all'aires du schisme.
* Pèlerinag-o célèbre en France et dans les pays voisins, on y
lioïKirail le cheC de saint .leaii-l'aptistc".
L K M \ lU V G E 5 1
céda, moitié par ambition, moitié par lassi-
tude ; mais à Flieure des adieux, lorsqu'il eut
embrassé sa fille longuement et tendrement,
il prit Frédéric à part et lui fit remarquer qu'il
emmenait Elisabeth « sans nul seur état » ;
que, refusée par le roi de France, la jeune
fille serait à jamais déshonorée. « Avisez au
partir, dit-il enfin, car si vous me la ramenez,
vous n'aurez pire ennemi de moi \ »
Il est très probable qu'Elisabeth, en quit-
tant son père, ne connaissait ni les vrais
motifs, ni le ])ut exact de son voyage; son
oncle Frédéric paraissait l'emmener à quelque
lointain pèlerinage - ; du reste, elle n'avait
pour compagnes de route que sa bonne nour-
rice et Catherine de Fastavarin, sa meilleure
amie, sa sœur d'élection ^
' Froissart..., liv. II, chap. ccxxxi, t. IX, p. 97 et 98.
* La piété bien connue de Frédéric de Bavière rendait ce pré-
texte très vraisemblable. Cf Jean Ebran de Vildenberg, Chronicon
Bai'ariœ, dans Œt'ele. Rerum boicariun scriptores..., t. I, p. 3i2.
^ Ce sont les deux seules personnes, venues d'Allemagne, que
l'on voit auprès de la Reine, dans les premiers temps de son
mariage. — Le Religieux de Saint-Denis raconte tout autrement la
venue d'Elisabeth de Bavière en France. Son récit, très vague
d'ailleurs, ne mérite aucune créance. ((- On envoya donc des che-
valiers demander au père de la jeune princesse la main de sa
fille que le roi de France voulait associer à sa haute fortune, et
dont il espérait :',voir ce que les hommes ont de plus cher au
monde, des enfants... le duo devait siivoir, ajoutiiieiil les ambas-
52 ISÂBEAU DE B.VVIERE
Vers la Pentecôte, les pèlerins arrivèrent
à Bruxelles ; ils furent reçus par la duchesse
de Brabant qui fit grande liesse à tout Téqui-
page, trois jours durant ; au moment du
départ, elle promit à l^^lisabeth qu'elle la
reverrait bientôt, à Amiens, devant l'autel de
Saint-Jean Baptiste*.
Les voyageurs gagnèrent ensuite Le Ques-
noy" où les attendaient le duc Albert et sa
femme Marguerite. Frédéric leur ayant raconté
les hésitations de son frère, et « le parti où
lui-même s'était mis pour l'avancement d'Eli-
sabeth », la ducliesse assura que celle-ci serait
reine de France, « car Dieu y ouvrera! ». En
attendant, elle traita la jeune fille « liement
et doucement », et ne négligea rien pour la
sadeui's, qu'elle ne manquerait jias de richesses et qu'elle parta-
gerait un trône glorieux, il ne devait jias regretter d'unir son
sang et sa race à ceux d'un si grand roi. Telles furent les consi-
dérations qu'ils exposèrent dans un long discours. Le duc accueillit
leurs paroles avec de grands témoignages de joie et de recon-
naissance, ne se croyant pas digne d'un tel honneur. Il confia
sans plus tarder sa fille chérie à leur fidélité. Les envoyés ofTrirent
à la princesse des cadeaux de fiançailles, la firent revêtir, comme
il convenait à une reine, d'une robe magnifique tout en soie brodée
d'or et la conduisirent à Amiens dans un char couvert avec un
brillant cortège d'hommeset de femmes. » Clironique deClnules VI,
t. I, p. 3:')9.
* Froissart..., liv. II, ih. ccxxvi, t. IX. p. <)7.
^ Lo Q'.iosiiov, (h. l.-(lc ciul.. arr d'Avesiins. ih-ji. du \oi-d.
LE M.VUl.VGK 53
rendre digne du haut rang qui lui était réservé.
En moins de quatre semaines, Madame de
Ilainaut transforma la petite princesse bava-
roise ; elle lui lit quitter « Tliabit et Tar-
roy où elle était venue », et les remplaça par
d'élégants costumes et de riches parures ;
chaque jour, Elisabeth reçut des leçons de
maintien ; on lui apprit à se présenter, à saluer
à la mode de France ; on façonna toute sa
personne à la séduction. Les progrès furent
rapides, favorisés qu'ils étaient par une
coquetterie instinctive.
Cependant Tépoque fixée pour Tentrevue du
Roi et d'Elisabeth approchait. Les Princes
français et les principaux du Conseil royal
avaient tenu la chose secrète. Ils ne s'en
étaient ouverts qu'à Charles VI, et ils avaient
publié que celuirci se rendait à Amiens pour
diriger la nouvelle expédition projetée dans
le Nord contre les Anglais et dont tous les
préparatifs étaient terminés le 9 juillet.
Le 10, le Roi quitta Paris avec le duc de
Bourgogne ^ ; comme au début de toute cam-
pagne, ils s'arrêtèrent à Saint-Denis pour y
' E. Vclil. Itine: aire ilca ducs de JUiur^ognc j). 180.
54 ISAËEAt DE BAVIÈRE
faire leurs dévotions. Le soir même, ils sou-
paient et gîtaient à Asnières ; puis, en deux
jours, par Creil, Clermont et Montdidier,
ils arrivèrent à Boves ^ où ils déjeunèrent ;
le jeudi i3, ils entraient dans Amiens où
déjà les attendait la duchesse de Brabant.
Charles VI choisissait pour demeure le palais
de l'évèque. A peine installé, il y recevait la
visite du Sire de Coucy', « venu en grand
« hâte d'Avignon apporter des nouvelles du
pape ^ ». Le projet de mariage du Roi avec la
fille d'un prince allemand dont les sentiments
de fidélité à la cause d'Urbain W étaient bien
connus *, pouvait inquiéter Clément VII, aussi
le duc deBerry, qui gouvernait le Languedoc,
avait-il eu soin d'envoyer le sire de Coucy « de
ce parler en Avignon ».
Dès les premiers jours du même mois, Eli-
sabeth avait quitté Le Quesnoy, accompagnée
* Boves, canton de Sains, arr. d'Amiens, dép. de la Somme.
- Enguerrand VII, sire de Coucy, comte de Soissons, g-ouveriieur
do Picardie, grand boutcillier de France, (le Père Anselme, Histoire
Généalogique... t. VI H, p. :y.\-).).
^ Froissart..., liv. Il, cb. ccxxvi, t. IX, p. 99.
Etienne III, pendant son voyage en Italie (t38o), s'était engage
pour quatre mois au service du pape Urbain VI ; et il en avait
reçu 16000 florins d'or. N. Valois, La Fiance et le grand schisme
d' Occident.... t. I, p. ,'5o2.
LE M\UI\GIÎ 53
de Frédéric, du duc Albert, de la duchesse
Marguerite et de leur fds Guillaume; de nom-
breux chevaliers formaient Fescortc ' . Le
lundi 3, le cortège traversait Braine', et le 5,
Mons'^ ; puis par Cambrai, il parvint à Amiens.
A quelque distance de la ville, dans la jour-
née du jeudi i3, Elisabeth et Madame de
Hainaut s'entendirent souhaiter la bienvenue
par deux des plus importants conseillers du
Roi, Bureau de la Rivière et Guy de La Trc-
moille. Ces deux sei^^neurs conduisirent la
duchesse et sa nièce jusqu'à Thôtel qui leur
avait été préparé \ La soirée fut employée par
les Princes à se visiter et à s'entendre sur le
programme du lendemain, tandis que chez
Madame de Ilainaut on s'occupait des derniers
détails de la toilette d'Elisabeth et, qu'au
' Froissart. ... t. IX, p. 98.
■ Cartulaire (les Coiiiples de Ilainaut^ éd. L. Dcvillicrs, Coll. dca
C/troni-'/iies Be/^^es, (Bruxelles, 1881-189^, Î5 vol. 111-4") t. V, p. 679.
— Braiiie-le-Coiuto, prov. de Haiiiaut (Belg-iqiie).
' Ihiil. — Le séjour ;'i ^lons se prolong-ea jusqu'au 9 juillet (Cfl/-
tiilaire..., t. II. p. 38")).
* Froissart.... t. IX. p. 99. — Bureau, sire de la Rivière, jiremicr
chambellan et ami de Charles V, qi:i était movl entre ses bras,
remplissait le rôle de gouverneur du jeune roi Charles VL Voy.
Siméon Luoe, La France pendant la guerre de Cent ans [-i" série),
p. i48-i:")G. — Guy V, sire de la Tremoille, de Sully, comte de
Guines. conseiller et chambellan du Roi, grand chambellan héré-
ditaire de Bourgogne, était le piincip.al favori du duc Philippe de
56 isabp:al' de r.vyieue
palais épiscopal, le Roi, qui depuis plusieurs
nuits n'avait pu dormir, menait une veille
agitée, s'entretenant avec le sire de la Rivière
à qui il demandait à chaque instant : « Et
quand la verrai-je ? » Ce mot fut rapporté
aux duchesses qui en eurent a bon ris ' ».
Enfin l'heure tant désirée arriva ; Elisabeth,
parée somptueusement, fut conduite au palais
par Mesdames de Brabant, de Bourgogne et
de Ilainaut. Charles VI attendait, entouré de
son oncle, le duc de Bourgogne, de son cousin
Guillaume, des sires de la Rivière et de Goucy,
du connétable Olivier de Clisson - et des
quelques seigneurs qui étaient dans la confi-
dence.
En entrant, Elisabeth se prosterna ; le Roi
fit quelques pas et prenant la jeune fille par
la main, il Taida à se relever; après quoi, il la
regarda de « grand manière ». Debout, les
Bourpogne ; il avait élé surnominc /c Vaillant pour ses exploits
en Flandre, (le Père Anselme, Histoire généalogique et chrono-
logique de la maison de France..., t. lY, p. iGj).
* Froissart, Chroniques. ., liv. II, eh. CGXXVI, t. IX, p. (jy.
- Olivier IV, sire de Clisson, né en Brelag-ne vers i33'2, entré
au service de Charles V en 1370, était devenu le frère d'armes de
Bu Guesclin et son meilleur lieutenant dans la guerre eonlrc les
Anglais. Nommé eonnétahle on )38i, il avait commandé l'avant-
garde de l'armée française à la bataille de Rosbecquc i38'2.
T, K M A 1? 1 A (1 K 57
yeux baissés, Elisabeth restait « toute coie,
ne mouvant œil, ni bouche », sous le regard
de Charles VI qui la détaillait longuement.
Des propos qu'échangèrent autour d'elle les
seigneurs et les dames, la princesse ne com-
prit rien, car « elle ne savoit point de Fran-
çois ' )), mais elle sentit très bien que le Roi
la contemplait avec admiration et amour.
L'entrevue terminée, Elisabeth, en compa-
gnie des trois duchesses, regagna l'hôtel de
Hainaut. A peine y était-elle rentrée, que le
duc de Bourgogne arriva à cheval, suivi de
plusieurs hauts barons. Il annonça que le Roi
s'était rendu, sans rien dire, en son retrait,
accompagné du seul sire delà Rivière, et qu'à
la question de celui-ci : sera-t-elle Reine de
France ? — « Par ma foi, oïl, — avait répondu
Charles VI, — nous ne voulons autre, et dites
à mon oncle de Bourgogne, pour Dieu, que on
s'en délivre ».
Des cris de Noël! Noël! remplirent alors
l'hôtel de Hainaut, saluant la haute fortune
d'Elisabeth de Bavière. Le soir même, l'heu-
reuse jeune fdle fut avertie que le mariage
' Froissart..., t. IX, p. 100.
58 ISABE.VU DE BAVIÈRE
serait célébré à Arras ; tel était le désir du
duc de Bourgogne qui prévoyait qu'un grand
concours de peuple affluerait dans sa capitale
d'Artois à la nouvelle des noces royales. Mais
le lendemain, au moment où Elisabeth se
trouvait dans la chambre de Madame de
llainaut, se préparant au départ fixé pour
Taprès diner, elle vit arriver le duc Philippe
avec quelques seigneurs du Conseil. 11 venait
rapporter que le Roi, le matin, en revenant de
la Messe, avait été fort étonné de voir faire
des préparatifs de voyage et qu'il avait de-
mandé où Ton prétendait aller. Le projet de
célébrer les noces à Arras lui ayant été révélé,
il avait répliqué : « Beaux oncles, nous vou-
lons ci épouser en cette belle église d'Amiens,
nous n'avons que faire plus destrier ». Donc,
puisque le Boi avouait « ne pouvoir ennuit
dormir de penser à sa fiancée », le mariage se
ferait à Amiens, et sans retard, dès le lundi 17.
Supposant que l'impatience d'Elisabeth était
égale à celle du Prince, Pliilippe avait conclu
en riant « nous o-uérirons ces deux malades » ^
La journée du samedi et celle du dimanche
' Frolssarl... liv.ll. eh. CCXXVII, l. IX, p. un.
LE M.vni.vaiî 59
furent consacrées aux apprêts des noces, et
au règlement du cérémonial. Quand on en vint
au contrat \ Charles VI, soit spontanément,
soit à l'instigation de Philippe de Bourgogne,
déclara ne demander au duc ]']tienne aucune
dot: les belles qualités de la princesse lui en
tiendraient lieu ; il refusa môme la somme
d'argent apportée par Frédéric comme cadeau
de noces-. Le dimanche, Elisabeth reçut de
son fiancé une couronne dont la valeur éga-
lait la fortune d'une province ^
Le lundi 17, dans la matinée, les duchesses
de Brabant et de Bourgogne accompagnées
de nombreuses dames et damoiselles vinrent
c[uérir la mariée et sa tante, la duchesse
Marguerite ; les dames prirent place dans de
beaux chars couverts, autour descjuels para-
daient à cheval le duc Albert, le duc Frédéric,
Guillaume de Hainaut et plusieurs barons ou
' L'existence d'un contrat est certifiée par le chroniqueur belge
Jean Brandon a Eodem anno, XVI" die julii, Rex Francorum Am-
bianis desponsavit Ysabel filiam Stephani ducis Bavarie et altéra
die matrimonium cum ca fccit. copula conséquente carnali. » Çhro-
ni({ue des Dunes, dans la CoUectioii des Chroniques Belges, (textes
latins, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1870, in-.J», p. 9).
- Excerpta Boica ex Ckronico Burcliardi Zengil Memmigani, dans
Œfele, Rerum Boicarum sciipiores..,, t. I, p. 2.19. — Johannes
Adlzreiter, Annalium Boicœ gentis.. ., 2" partie, liv. VI, col. 114.
^ Troissart..., liv. II, chap. CGXXIX t. IX, p. 107.
60 1 S A Fî E A U D K T. A \ l K î\ K
chevaliers, tous en brillant arroi. Les voitures
déposèrent le cortège devant la cathédrale.
Presque en même temps le Roi arriva, assisté
du duc de Bourgogne et suivi de toute la
haute baronnie de France. Elisabeth, la cou-
ronne au chef, fut conduite à Tautel par les
seigneurs et les dames. Jean 111 Roland,
depuis de longues années évêque d'Amiens \
donna la bénédiction nuptiale'. Après la
grand'messe et les cérémonies d'étiquette
qui suivirent, un festin richement appareillé
fut offert au palais épiscopal. La Reine dina
avec les dames, et le Roi, avec les seigneurs;
des comtes et des barons firent le service. Le
reste delà journée se passa en réjouissances.
Le soir venu, les dames, dont c'était l'office,
couchèrent la mariée, et puis « se coucha le
Roi qui la désirait à trouver dans son lit ». —
« S'ils furent cette nuit ensemble en grand
déduit, ce pouvez-vous bien croire », dit le
chroniqueur \
' Jean Roland était évêque d'Amiens depuis le i^ janvier l'S-G,
Gallia C/irisiiana {Paris, i7i5-i8(Jo, in-f»), t. X, <;ol. iiyfi.
- I/nJ.
■■ Froissai-I... liv. II, cli. CCXXIX. I. IX. p. loS.
LK MARIAGE Gi
L'auteur de la « Geste des Nobles » constate
que les noces d'Elisabeth furent célébrées « à
peu de solennité ^ ». En effet, les choses furent
menées en si grande hâte qu'on n'eut le temps
de préparer aucun divertissement public. A
ces noces royales, les bourgeois et le popu-
laire d'Amiens ne furent pas régalés de ces
brillantes joutes, de ces magnifiques spec-
tacles qui avaient rendu fameuses les noces,
seulement princières de Cambrait Pourtant
des largesses, des aumônes, des actes de clé-
mence durent signaler dans la contrée le
mariage de Charles VI. On trouve même qu'à
Tournay, deux prisonniers, « doubtant d'être
exécutez et mis a leur dernier jour », purent
bénir « le joyeux advenement de la Reine en la
ville d'Amiens », car il leur valut la grâce du
Roi^
^ Guill. Cousinot, Geste des Nobles, (éd. Vallet de Virivillo, Paris,
18:^9, iii-8") p. 107.
^ Froissart ne rapporte aucun grand divertissement. — Le Reli-
gieux de Saint-Denis ne parle des fêtes du mariage que par ouï
dire et ne donne aucun détail précis. — De même, on lit dans les
Jstore et Chroniques de Flandres, t. II, p. 3G5 et note i : « Il ne fu
point li feste grande ». — Seul Juvénal des Ursins, historien du
xvsiècle, dit (> et y eust joustes et grandes festes faites ». Histoire
de Charles VI. p. &îi. — Les principaux chroniqueurs belges ont
simplement noté le mariage d'Elisabeth, sans nous dire de quelles
cérémonies et réjouissances il fut l'occasion.
^ Lettres de rémission en faveur de Pierre de la Marquette dit
62 ISA BEAU DE BAVIÈRE
Dans les divers récits de cette journée, ce
qui nous a le plus frappé, c'est l'impression
d'immense étonnemeiit que causait à tous
l'élévation d'une princesse jusqu'alors igno-
rée ; la cour et les duchesses avaient vrai-
ment tenu très secret leur dessein puisque
son accomplissementsurprenait tout le monde.
Vingt-cinq ans plus tard, le poète Eustache
Deschamps, vieilli et désabusé, évoquant le
souvenir de tant
« De oranz orgueils et de orans vanitez
« De traïsons et de criulelitez »,
qu'il avait vus durant sa vie, rapj^cllera les
radieuses noces d'Amiens' comme une des
plus saisissantes antithèses au mélancolique
refrain de sa Ballade :
« C'est tout néant des choses de ce monde ».
Ilaiic et Heiinoquiii, son fils, coupables de sévices sur Jaqnot
Baohier, dans une taverne des environs de Tournay. Arch. Aat.
JJ. 127, Il° 47'2.
' Œuvres cornplcles d'EtistacIie Dcsehamps, éd. de Queux de
Saint-llilaire et G. Raynaud, dans la Coll. des Anciens iexies
français. (Paris, iSjS-kjui, 10 vol. in-S^^t. VI, p. 40 et 1 1 .
DEUXIEME PARTIE
LA JEUNESSE
CHAPITRE PREMIER
LA REINE ISABEAU
LES TROIS PREMIÈRES ANNÉES DE MARIAGE
Isabelle étant la forme française du nom
germain Elisabeth, nous devrions appeler la
nouvelle reine de France Isabelle, en ortho-
graphiant Isabel comme écrivaient le plus sou-
vent les chroniqueurs de Tépoque, ou Ysabel
comme signait la Reine ; mais pour nous con-
former à la tradition, constante depuis le
xv"" siècle, nous écrirons Isabeau. Cette forme,
d'une extrême rareté dans les actes officiels,
est employée pour la première fois, d'une
façon courante dans « Le Songe Véritable »,
poème satirique, écrit en i4o6^; peut-être
Fauteur, pamphlétaire parisien, l'a-t-il choisie
parce qu'il la jugeait la moins déférente.
' Le Songe Veiitahle {éd. par II. Moranvillé dans les Mémoires
delà Svciélè de l'Histoire <lc Paris. {. XVII) vers 2S37-8.
66 I s A B E A U DE B A ^' I È R E
Les fêtes du mariage n'eurent pas de len-
demain ; dès le mardi, les seigneurs et les
dames vinrent « après boire », prendre congé
de la Reine qui fit ses adieux à ses parents de
Brabant et de Hollande ^ ; déjà aussi son oncle
Frédéric la quittait, retournant en Bavière pour
annoncer au duc Etienne que « sa fille était de-
venue une des plus grandes dames du monde- » .
Après tous ces départs, auxquels elle avait
présidé, la jeune femme éprouva pour la pre-
mière fois la sensation de l'isolement ; des
épreuves plus pénibles lui étaient réservées
dans cette même journée ; vaguement elle
savait que le Roi l'épousait au cours d'une
expédition contre l'Angleterre , mais elle
ignorait la gravité des circonstances. Elle ne
savait pas que les prières solennelles de la
veille avaient demandé à Dieu, tout autant
que le bonheur du ménage royal, un heureux
succès pour l'amiral français Jean de Vienne,
débarqué en Ecosse \
' Froissart. Chroniques, liv. II, ch. CCXXVIIl, t. IX. p. io8.
^ Ibiil., p. 1 10.
^ Jean de Vienne, seigneui- de Rollans. amiral de Frani'e depuis
LES PHEMIKKES ANNEES DE M A Kl AGE 67
Or, ce mardi, elle remarqua que Charles VI,
les Princes et les conseillers étaient tout cons-
ternés par de mauvaises nouvelles : le chef
des Gantois François Ackermann, allié des
Anglais, avait rallumé la guerre en Flandre
et s'était emparé du Dam^ Bientôt la Reine
apprit que l'honneur du Roi, comme la sécu-
rité des Etats du duc de Bourgogne, était inté-
ressé à ce que le Dam fût repris au plus tôt.
Le vendredi 21^, Charles VI, emporté par
son ardeur guerrière, chevauchait sur la
route de Flandre, vers Beauquesne% il avait
juré que « jamais ne retournerait à Paris, si
aurait été devant le Dam!'^ » La lune de miel
des jeunes époux avait duré trois jours.
Le Roi et le duc de Bourgogne avaient
décidé qu'Isabeau quitterait Amiens, en même
temps qu'eux, « pour tenir son état » à CreiP.
1373, avait fait de nombreuses campagnes contre les Anglais. Cf. le
Père Anselme, Histoire généalogique... t. VII, p. 793-794-
' Froissart..., t. IX, p. 108-109. — Dam. prov. de Flandre occid.
(Belgique).
- La date exacte du départ de Charles VI pour la Flandre a été
déterminée par M. Petit, dans son Itinéraire des ducs de Bour^
gagne. . ., p. 180.
^ Beauquesne, cant. et arr. de Doullens, dép. de la Somme.
* Froissart, Chroniques... t. IX, p. iio.
'" Ibid., p. 121 .
68 ISABEAU DE BAVIERE
La jeune femme partit, le cœur plein de
reconnaissance pour Monseigneur saint Jean-
Baptiste à qui elle attribuait la grâce de son
mariage. On a tout lieu de croire que le
superbe plat d'or massif, orné de perles et de
pierreries, sur lequel reposa dès lors le chef
de saint Jean, fut le don de noces de la jeune
Reine ^; en tout cas, toute sa vie, elle témoi-
gnera sa prédilection pour la cathédrale
d'Amiens « tant pour l'honneur et révérence
de Monseigneur saint Jean-Baptiste que pour
l'honneur qu'elle avait eu d'y recevoir le
sacrement de mariage' » ; et, dans deux tes-
taments successifs, elle fera des donations
à cette cathédrale « en laquelle Monseigneur
nous épousa^ ».
A Creil, la Reine résida au château fort
qui se dressait dans un site pittoresque, au
milieu d'une île formée par l'Oise. Cette ville,
sur le chemin de la Flandre, avait été désignée
' Du Gange, Traité historique du chef de saint Jean-Baptiste. (Paris.
i(J65, in-4<>), p. i34.
" Lettres de la reine Isaboau dn i ', fi-vrior i', 12 on iii3 pour la
fondation d'un obit dans la cathédrale d'Aniieiis, en niriiioire de
son mariage, citées par du Cange, ibid.
" IJibl. Nat. f. fr. (rt',\. pièce 7.
LES PinnilKRKS ANNÉES DE MAlUACiE 69
par Charles VI qui comptait y rejoindre sa
femme, la campagne terminée \
La conduite et la protection d'Isaheau
avaient été confiées à la duchesse d'Orléans
et au Comte d'Eu", personnages les plus
qualifiés pour chaperonner et gouverner une
aussi jeune reine.
Blanche, duchesse d'Orléans % était la plus
honorable et la plus magnifique dame du
royaume ; et « la seule qui put se vanter d'être
du sang de Philippe-le-Bel ». Charles VI et
ses oncles la respectaient comme une mère.
Mariée à un prince débauché, elle était tou-
jours restée fidèle à ses devoirs d'épouse ; et,
depuis son veuvage', les exercices de piété et
les bonnes œuvres occupaient tous les instants
de sa vie".
' Le château de Creil avait clé bâti par Chai'les V qui y fit de
fréquents séjours. Une des églises de la ville était sous l'invocation
de saint Evremont dont on gardait le chef. (]f Expilly, Diction-
naire géographique, historique et politique des Gaules et de la
France (Paris. 176-^-70, (> vol. in-f") t. Il, p. 53 1.
-Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. I, p. 36i.
^ Blanche de France, fille posthume du roi Charles IV le Bel et
de Jeanne d'Evreux, sa troisième femme, née en 1^:28, mariée en
1345 ù Philippe de France duc d'Orléans, fils de Philippe de Valois.
[Ic^eve h.ns,e.\m.e. Histoire généalogique des princes de la Maison de
France..., t. I, p. 1O4.)
* Philippe d'Orléans était mort en i37.5.
'^ Religieux de Saint-Denis, Chronique de CharlesYl,t. II. p. (h-Gj
70 1 S A B E A U D E B A V I È R E
Jean d'Artois, comte d'Eu', avec son large
front, ses longs cheveux grisonnants séparés
par une raie sur le sommet de la tête, ses gros
yeux clairs, son nez proéminent, son double
menton, donnait bien l'impression d'un de
ces conseillers prudents et avisés dont
Charles V avait eu l'art de s'entourer". Et, en
effet, c'était un homme d'une sagacité insigne ;
son intrépidité était fameuse aussi, et tout
dernièrement encore à Rosbecque, la vaillance
du comte d'Eu avait conduit à la victoire
l'armée de Charles VI.
De tels gouverneurs ne pouvaient enseigner
à Isabeau que de beaux et nobles préceptes ;
et tout naturellement, ils devaient l'initier
aux grands faits de l'histoire de son nouveau
pays. Tous les deux, en gens de l'ancienne
génération, ne manquèrent pas de vanter le
temps passé, le précédent règne, proposant
* Jean d'Artois, seigneur de Sainl-Valerv-sur-Somnie et d'Ault,
né en i32i, était fils de Robert lU comte d'Artois, ce vassal félon du
roi Philippe VI, qui, en iJ'ji, s'était enfui auprès d'Edouard III, roi
d'Angleterre et lui avait conseillé de prendre le titre et les armes
de roi de France (débuts de la guerre de Cent An«). Jean d'Artois,
armé chevalier et créé comte d'Eu par Jean le Bon, fait prisonnier
à Poitiers, avait pris part à toutes les guerres du règne de
Charles V. (le Père Anselme..., Histoire géneal., t. I, p. 388.)
* Bibl. Nat., Estampes, Coll. Gaignieres Oa i3, f" 20.
LKS PHKM IKHKS ANNKKS DE MARIAGE 71
cntr'aiitres exemples à la jeune Reine, celui
de la royale épouse de Charles V, Jeanne
de Bourbon, dont la cour était ordonnée en
si grande paix et en si grand ordre et qui avait
su vivre « en suffisante amour, unité et paix,
grâce à l'honneur et révérence qu'elle portait
à son mari ^ » .
Cependant le Roi et le duc de Bourgogne
éprouvaient les plus grandes difficultés à
triompher de l'insurrection flamande. Arri-
vés le premier août devant le Dam, les Fran-
çais « moult grevés par les archers anglais »,
dans des assauts quotidiens, et décimés
par la peste, ne s'emparaient de la place
que le 27 ", après qu'elle avait été aban-
donnée par François Ackermann. Tout le pays
environnant, jusqu'aux portes de Gand, fut
livré aux violences des Bourguignons qui
« Tardèrent et destruisirent tout entière-
ment" ».
Le Roi devait faire ensuite le siège de Gand ;
' Christine de Pisan, Le Livre des faits et bonnes mœurs du roi
Charles V..., t. 1, p. 6ia.
" E. Petit, Itinéraire des ducs de Bourgogne..., p. i8i.
^ Froissart, Chroniques.... t. II, ch. ccxxx, liv. IX, p. 119.
73 I s ARE AU DE RAVIKRK
mais il changea de dessein et voulut rentrer
en France. Le 21 septembre, il quittait Arras
et le 25, il arrivait accompagné du duc de
Bourgogne, au château de Creil où il soupa
et passa la nuit' ; dès le lendemain, il emme-
nait sa femme vers Paris. Ce mardi, les deux
époux, toujours en compagnie du duc de
Bourgogne, soupèrent et couchèrent à Luzar-
ches^; le mercredi, la Ueine fit sa première
visite à « Monseigneur saint Denis'' ». Le
jeudi, tandis que Charles VI gagnait Paris \
Isabeau était conduite à Vincennes dans cette
belle résidence qui remportait
« Sur tous les lieux pliiisans et agréables
« Gais et jolis pour vivre et deniourer
« Joïeusement^ »
Vincennes*' avait été le séjour préféré du
' E. Petit, Itiiicrairc des duci de Bourgogne..., p. i8i.
- Ibid. — Luzarches, ch.-l.-dc caiit., arr. de Poiitoise, dép. de
Seine-ct-Oise.
^ Itinéraire des duc de Bourgogne. . ., p. iSi.
* Ibid.
^ Eustache Deschamps, Œuvres eomplèles, t. I, p. là.).
" Sous Louis IX, il v avait à Vincennes une maison royale et un
beau parc. Philippe ^'I fit détruire le vieux château et commença
la construction du nouveau qu'il éleva jusqu'au rez-de-chaussée ;
Jean le Bon acheva le donjon, et bâtit le château jusqu'au troi-
I, !•: s 1> H !•: M 1 K n k s \ n n e k s d e m a r i \ g E 7 3
débile Charles V^; il s'y portait mieux qu'à
riiôtel Saint-Pol ; Tair lui arrivait plus pur à
travers les hautes et épaisses futaies environ-
nantes. Tout au bout de la profonde forêt, il
avait construit, sur les bords de la Marne, le
manoir de Beauté", et, par ses soins, l'antique
chàteau-fort de Vincennes avait été agrandi
et aménagé, dans certaines de ses parties, en
une confortable demeure de plaisance^.
Isabeau, qui n'était pas encore initiée aux
splendeurs de l'hôtel Saint-Pol, put déjà con-
naître, à Vincennes, combien était grande la
richesse de la royauté française.
sièine étage. Ci'. Moreri, Diclioiuiaire h/s/oiii/iic.., (Paris, i '^mj, lo vol.
in f"), t. X, p. 6'ig. — Diciionnaire universel dit de Trei'oux (Trévoux,
1771. 8 vol. in f"), t. VII, p. 8j2. — Histoire du donjon et château
de Vincennes (Paris, Brune-Labbe, 1807, j vol. in-S").
* Chrislina de Pisan, Le lit'ie des faits... du roi Charles V.
(éd. Michaud et Poujoulat), t. I, p. G14.
■ « L'hôtel ou manoir de Beauté était .situé sur la paroisse de
Fontenay, entre la lisière sud-est du bois de Vincennes et le villag-e
de Nogent, au rebord d'un plateau qui descend par une pente
assez abrupte vers la Marne, parsemée à cet endroit par de petites
îles verdoyantes. Siméon Luce, La France pendant la Guerre de
Cent Ans ('2° série), p. 4o-
^ Charles V avait achevé la construction du château de Vin-
cennes et commencé la chapelle ; par testament, il laissa une cer-
taine somme pour en continuer les travaux. Ceux-ci n'étaient pas
terminés en i^q'J, puisque Charles VI par testament ordonne « que
la chapelle des Chanoines soit faite et accomplie tant en édifices
comme en rentes par luy ordonnées ». Bibl. Nat., f. fr. 23 307,
fo 353 r».
74 isahp:au de rayierp:
Se rendait-elle dans FOratoire de la grande
Tour? devant ses yeux, entr'autres joyaux
d'un prix inestimable et d'un art exquis, l'His-
toire sainte s'étalait, racontée par l'or et les
pierreries : Ici, sur « une chayère à quatre
marches » une Notre Dame d'argent, ayant
saint Joseph auprès d'elle, recevait les hom-
mages des trois rois « sous un demy ciel à
feuillage auquel pendait l'estoille » \ Là,
Notre-Seigneur en jugement, montrait ses
plaies, « un chappel garny de trois diamants
en sa tête, deux gros saphirs ronds à ses
pieds, deux angelots auprès, dont l'un portait
les clous faits de trois diamants, l'autre la
croix garnie de perles et d'émeraudes, tandis
qu'au-dessous, les âmes se levaient des
sépulcres. Un peu plus loin, un Crucifix, avec
deux angelots, garni de saphirs aux deux
branches, et au sommet de la croix, un péli-
can ; au-dessous. Notre Dame en un taber-
nacle, assistée de saint Pierre et de saint
Paul. Puis c'étaient des légendes de saints,
* Cette description des richesses de Vincennes est empruntée à
Ylnventaire du /nobilier de Char/es V..., dressé par ordre du Roi en
i379-i38o et publié par J. Labarte dans la Coll. des Doc. Inéd...
(Paris, 1879. in-4''), p. 274-279 et 282-316.
LES PREMIERES ANNEES DE MARIAGE -5
sculptées ou ciselées en joyaux du plus grand
prix : « sainte Marguerite qui sault d'un
dragon » ; saint Jean-Baptiste « tenant l'ai-
gncl » ; et des reliques de la Madeleine « en
un cristal orné d'émeraudes ».
Pour gagner la Chapelle auprès de l'ora-
toire, Isabeau passait devant « le reloge aux
contre-poids d'argent, qui fut du roy Phi-
lippe le Bel » ; ses pieds foulaient de su-
perbes tapis à lions d'or. Dans « l'Estude du
Roy », auprès de la « haulte chambre », étaient
réunis des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, quel-
ques-uns bizarres, comme « ce charnel sur
une terrasse garnie de perles, la boce d'une
coquille d'une seule perle », et qui était un
chandelier à deux branches ; d'autres repré-
sentaient des sujets religieux : ainsi, la Vierge,
assise sur une mule noire que saint Joseph
conduisait par la bride ; d'autres, des faits
mythologiques, comme le miroir garni d'or où
étaient émaillés « Narcizus et sa mie à la fon-
taine ». Dans cette même salle, on voyait
des objets ayant appartenu aux ancêtres du
Roi, entr'autres « le cou tel de quoy saint
Louis se combatit quand il fut prinz ». Les
76 I s A R E A U D E lî A \' I !•: H E
murs étaient couverts de tableaux de bois,
de cuivre, d'ivoire, de broderies. Combien
d'autres merveilles encore étaient conservées
à Vincennes : le Psautier de saint Louis, les
belles Heures de Charles V, enfermées dans
un écrin de cyprès marqueté et ferré d'argent
doré !
(( L'Estude en la poterne du donjon » con-
tenait de nombreuses pièces de soie, des draps
d'or et d'argent, et aussi les plus fines toiles
de Laon, de Compiègne et de Reims. Enfin,
dans un réduit secret, était placé le Trésor de
la famille royale : les couronnes, les colliers
et les parures en pierres précieuses.
A la vue de tout ce luxe, au milieu duquel
la fortune venait de la transporter, la fille
d'Etienne III éprouva un très vif mouvement
d'orgueil, sentiment bien légitime, et qui, du
reste, n'obscurcit pas dans le cœur de la jeune
Reine, le souvenir de sa famille et du manoir
de ses ancêtres.
Quand Isabeau sortait du château du Bois,
le but tout indiqué de sa promenade était
Beauté^; à travers la forêt, on la conduisait
' Le château de Beauté n'était ji^*'^ ooninic Viiu-enncs une forte-
LKS PHKMIKUES A ^' MC F, S D K MARIAGE 77
à ce lieu c( moult délectable », coin de nature
si pittoresque, avec ses prés, « ses jardins
déduisables, ses vignes et ses moulins bran-
lans ».
« Marne l'ensaint; les liaiilz bois profitables
« Du noble parc pouet Ion voir branler,
« Courre les daims et les connins aller
« En pastoure ^ »
Le 5 octobre, la Reine reçut à Yincennes
la première visite de Charles VI % toujours
accompagné du duc de Bourgogne ; cette fois
le Roi ne fit que souper et coucher ; mais dans
le courant des deux semaines suivantes, il
passa plusieurs jours de suite auprès de sa
jeune femme \ Le 20, il partit pour un voyage
resse, mais une maison de plaisance, que Charles V avait meu-
blée avec le plus grand luxe et aménagée pour y jouir à l'aise des
beaux spectacles de la nature. « C'est pour Beauté que le Roi avait
commandé des orgues de fabrication flamande, et de somptueuses
tapisseries... L'hôtel était pourvu d'une cour carrée du haut de
laquelle on découvraitune immense étendue de pays dans le parc,
d'habiles oiseleurs élevaient des rossignols en cage... et y nour-
rissaient en liberté des tourterelles blanche.s. » C'est à Beauté que
l'Empereur Charles IV avait résidé lors de •son voyage en France
(janvier IJ78), et que Charles V se sentant mortellement atteint,
s'était fait transporter ('lo juillet ij8o) pour y passer ses derniers
jours. S. Luce, La France pendant /a guerre de Cent Aiis (2° série).
p. 41-44.
' Eustaohe Deschamps, Œuvres complcies, t. I, p. 1.55.
- E. Petit, Séjours de Charles VI..., p. 28. — Itinéraire des ducs
de Bourgogne.... p. 181.
■' Ihid.
78 ISABEAU DE BAYIKRE
en Champagne. On ignore si, au retour de
Charles VI, qui eut lieu à la fin du mois de
novembre, Isabeau continua de résider à Vin-
cennes. ou si elle vint à Paris habiter Thôtel
Saint-Pol.
Dès les premières semaines de son mariage,
Isabeau reçut un Hôtel distinct de celui du
Roi \ Elle eut autour d'elle, dès son installa-
tion à Vincennes, des dames et des demoi-
selles d'honneur, des maîtres d'hôtel, des
écuyers, des chapelains, un maître et un con-
trôleur des deniers de sa chambre ; dames et
gens placés sous la surveillance du grand
maître de l'Hôtel de la Reine. Mais on ne
donna pas à Isabeau d'Argenterie personnelle ;
toutes les recettes et dépenses relatives à ses
vêtements, à ses joyaux, au service de sa table,
au mobilier de ses appartements et de sa clia-
* Les Comptes de Charles VI et diverses mentions dans les quit-
tances de l'époque attestent le fait. On regrette la perte des
Comptes de la Reine qui donnaient la liste de ses premiers servi-
teurs ; on a néanmoins la certitude qu'Isabeau fut dotée d'une
maison complète et aussi bien n^ontée que celle des reines de
France qui l'avaient précédée. Voy. Comptes de l Itéicl des rois de
France aux xiv et xV .siècles, publ. par Douët d'Aroq, (dans la
Suc. Histoire de France, Paris, iS6ii, in-8").
LES PRKMIEHES ANNEES DE MARIAGE 79
pelle, formaient un chapitre de TArgenterie
du Roi'.
Tout de suite, une écurie de la Reine fut
montée-, comprenant des chevaux de toutes
les robes, et de toutes les espèces, des chars
de promenade, des chariots de service. Un
certain « char d'Allemagne^ » était l'objet des
plus grands soins, soit que ce fût la voiture
qui avait transporté Elisabeth de Bavière à
Amiens, soit que la jeune Reine eût eu la
fantaisie de s'en faire fabriquer une à la mode
de son pays.
Organiser son Hôtel fut évidemment le
grand souci d'Isabeau pendant les derniers
mois de l'année i385; mais, en même temps,
d'autres soins l'occupaient : l'étude de la
langue française, celle du cérémonial de la
cour, les exercices d'équitation \ Son rôle
' Voy. Comptes de l'Argenterie de Charles VI, Arch, Nat. KK
18 à 11. « Les fonctions de l'argentier consistaient à tenir la maison
royale pourvue de tout ce qui était nécessaire pour l'ameublement
et l'habillement à l'usage du roi, de sa famille et de ses officiers. »
Douët d'Arcq, Notice sur les comptes de l'Argenterie des rois
lie France au XIV siècle (dans la Soc. Histoire de France, Paris.
]85i, in-S»), p. 7.
* L'écurie de la Reine n'était qu'un des services de l'écurie du
Roi; les recettes et les dépenses en étaient imputées aux comptes
de l'écurie de Charles VI. Arch. Nat. KK 34.
" Arch. Nat. KK 34, f» 66 r».
* Le !«■■ janvier i38(i, Charles VI offrit à Isabeau comme cadeau
80 ISABEAU DE BAVIÈRE
paraît avoir été alors tout passif; si jeune et
si dépaysée, pouvait-elle en soutenir un autre ?
Les chroniqueurs contemporains n'avaient du
reste pas lieu de s'occuper de la nouvelle
Reine ; sa part dans les affaires politiques
était nulle ; son arrivée à la cour était de trop
fraîche date pour que tel ou tel parti ait pu
déjà demander sa protection et s'autoriser de
son nom. Parfois cependant, on rencontre un
détail relatif à sa personne, à ses goûts; par
exemple, sa tendre, sa singulière affection
pour Catherine, Tamie d'enfance amenée de
Bavière, devenue sa confidente, « parce
qu'elle parlait allemand comme elle ^ ». —
Les déplacements d'isabeau, les fêtes aux-
quelles elle assistait et quelques menus inci-
dents d'ordre privé, remplissent seuls ses
premières années de mariage.
Dans les derniers jours de i385, le duc de
Bourgogne qui, de loin, dirigeait les affaires
d'étrennes une selle de palefi'oi en velours et soie vermeils. Vallet
do Viriville, Isabeau de Bacière. . .,ji. 6.
* Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI I. II.
j). G.').
LES PREMIERES ANNEES DE MARIAGE 8i
de France et surveillait les faits et gestes du
Roi, écrivait à celui-ci « afin qu'il se voise
esbatre à Melun, à Saint-Germain-en-Laye ou
à Maubuisson, lequi lui plaira, en compagnie
de la Reine ». * Ne semble-t-il pas que Phi-
lippe voulait ainsi pousser les jeunes mariés
à faire enfin leur voyage de noces? De plus,
sur son ordre, Bureau de la Rivière préve-
nait par lettre, datée du 3i décembre, le car-
dinal de Laon que, trois ou quatre jours après
le i*^'' janvier, le ménage royal partirait pour
Montmorency, où Charles VI chasserait; que
de là, ils iraient à Maubuisson, et à Saint-Ger-
main où ils devraient séjourner jusqu'à la
réception d'autres avis du duc'.
Les prescriptions du prévoyant Philippe
furent suivies : le 4 janvier, le Roi et Isabeau
étaient à Tlle-Adam, le G, la jeune femme fai-
sait ses dévotions à l'Abbaye de Maubuisson \
* Arch. Nat., AB 200, carton XIX.
- Ibid.
^ Maubuisson, canton de Saint-Ouen-rAumône, arr. de Pontoise,
dép. de Seine-et-Oise. — L'abbaye, fondée en la'UJ parla reine Blanche
de Caslille, renfermait les tombeaux de plusieurs Capétiens. Le
manoir, bâti par saint Louis, avait servi de prison (?) aux belles-
filles de Philippe le Bel, Marguerite, Blanche et Jeanne de Bour-
gogne.
6
Si IS\B EAU DE BAVIÈRE
De là, ils continuèrent leur chevauchée à tra-
vers le pays environnant ; dans la seconde
quinzaine du même mois, ils demeurèrent
quelques jours à Poissy, puis à Saint-Ger-
main. De ce voyage d'agrément, Isabeau
revint avec des espérances de maternité ; le
sanctuaire de Maubuisson n'avait pas été
visité en vain.
A son retour, elle eut le chagrin d'être
séparée de sa bonne nourrice qui voulut s'en
retourner en Allemagne. Pour la conduire,
elle fit « mettre à point un char branlant soi-
gneusement houcé de drap pers ^ doublé de
toile » ; des traits de cuir, des colliers, des
étrivières furent achetés tout de neuf; quatre
chevaux devaient la traîner et Golart de Tan-
ques, premier écuyer de corps de Charles VI
et les courtiers du Roi, n'hésitèrent pas à
payer cent quatre-vingt-sept livres tournois
« un sommier fauve avec un étoile au front
pour la mère de la Royne qui la nourry de
lait aller en son pays » ".
Le 5 août i38G, dans le château royal de
* Pers : couleur inlermédiaire entre le verl et le bleu.
* Arch. Nat. KK 34 f" 4;).
LES PREMIÈRES ANNEES DE MARIAGE 83
Saint-Ouen ^, qui avait été assigné comme
résidence au roi d'Arménie, détrôné par les
Infidèles", Isaheau, parée u d'une robe à
chappe d'écarlate vermeille de Bruxelles »,
assista au mariage de sa jeune belle-sœur,
Catherine de France % avec Jean de Montpen-
sier, fils du duc de Berry \ L'éclat de la fête
fut assombri par les préoccupations du Roi et
des Princes qui durent partir en hâte pour
une expédition préparée depuis six mois ; une
descente en Angleterre avait été résolue et de
nombreux vaisseaux attendaient dans le port
de l'Ecluse les ordres des chefs. Charles VI
quittait Paris avec enthousiasme déclarant
' Saint-Oiien, cant. et arr. de Saint-Denis, dép. de la Seine.
- Léon 111. de la famille des Lusignan, rois de Chypre, avait
succédé en !344, à son père Léon II comme roi d'Arménie; vaincu
et chassé de ses Etats par les Sarrazins, il passa en Chypre et de
là en Cas tille, puis en France en i384 où Charles VI lui fournit
de quoi soutenir sa dignité (le Père Anselme, Histoire généalogique de
la Maison de France..., t. II, p. 60G-G07.)
^ Naguère promise à l'infant Rupert de Bavière.
* Jean de France, duc de Berry, né à Vincennes en ij4o, d'abord
comte de Poitiers, assista en cette qualité à la bataille de i356
et reçut, en i36o, le duché de Berry et d'Auvergne; sous le règne de
son frère Charles V, il commanda plusieurs armées contre les
Anglais; devenu en i38o l'un des tuteurs de Charles VI, il se fit
donner, en i38i, le gouvernement du Languedoc. 11 avait épousé en
i36o, Jeanne d'Armagnac, fille de Jean I d'Auvergne. — Le mariage
de Jean de Montpensier et de Catherine de France ne fut pas con-
sommé, la jeune fille étant morte en i388 (le Père Anselme, Ilis-
loire généalogique . ... t I, p. 10G-107.)
84 ISAB EAU DE BAVIERE
« qu'il n'y rentrerait jamais si auroit été en
Angleterre M) .
Isabeau ne voulut se séparer qu'à la der-
nière minute du Roi qui volait à de si grands
dangers ; malgré l'état avancé de sa grossesse,
elle l'accompagna jusqu'à Senlis où elle réussit
à le retenir quelque temps". C'est dans cette
ville que le roi d'Arménie vint prendre congé
de ses hôtes ; il allait essa^ er la tâche impos-
sible de réconcilier l'Angleterre et la France
en les associant pour une nouvelle croisade^.
Au bout de peu de jours, Charles VI apprit
que le duc de Bourgogne avait quitté ses
Etats pour se rendre à l'Ecluse; aussitôt il
prit avec son frère Louis, duc de Touraine \
le chemin de Compiègne. Isabeau revint alors
sur ses pas et se rendit à Vincennes pour faire
ses couches au château du Bois.
Le 23 septembre, entre dix et onze heures
' Froissart..., liv. IV, ch. xli, t. X, p. 244.
'- Ibid.
^ Jarry, Vie j)olili'/iic de Louis d'Orléans, p. 23.
■* Louis de France, second fils de Charles V et de Jeanne de Bour-
bon,né à l'hùlel Saint-Polie iJmai IJ72, comte de Valois depuis ij7(),
reçut en i386, pendant le voyage de l'Ecluse, le duché de Tou-
raine en apanage. 11 porta le titre de duc de Touraine jusqu'en
1392, où il devint duc d'Orléans.
LES PREMIÈRES ANNEES DE MARIAGE 85
du matin, la Reine mit au monde un fils*.
Immédiatement, un messager fut dépêché
vers Charles VI, puis des courriers partirent
dans toutes les directions pour répandre la
nouvelle à travers le royaume-. L'enfant fut
baptisé le 17 du mois suivant par Tarchevêque
de Rouen, Guillaume de Lestrange^; il fut
tenu sur les fonts par le comte deDammartin*
qui lui donna le nom de Charles.
Cependant le Roi, si heureux qu'il fût d'être
père, n'était pas revenu, même pour le bap-
tême; l'expédition contre l'Angleterre prenait
une mauvaise tournure ; le duc de Berry et
ses troupes étaient arrivés trop tard et les
' Le Père Anselme, Histoire i:;énéalogujue et chronologique de la
Maison de France..., t. I, p. 112. — Religieux de Saint-Denis,
Chronique de Charles VI, t. I. p. 455. — Vallet de Viriville. Notes
sur l'état cifil des princes et princesses nés de Charles VI et d'Isa-
beau de Bainère (Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 4° série,
t. IV, année i857-i858, p. 476.)
- L'usage de la cour de France était d'envoyer, aussitôt après la nais-
sance du Dauphin, des lettres de faire part aux princes, aux prin-
cipaux seigneurs, et aux villes. « La nouvelle remplit de joie
tous les cœurs et les courriers furent magnifiquement récom-
pensés aux frais des villes ». Religieux de Saint-Denis..., 1. 1, p. 455.
^ Ibid. — Guillaume de Lestrange, nonce du pape en France,
avait été promu, en 1370, archevêque de Rouen. Il était membre du
Conseil royal. GulUa Christiana, t. XI, col. 84.
* Charles de Trie, comte de Dammartin, avait servi sous Du Gues-
clin ; honoré de l'amitié de Charles V. pour son courage et sa
fidélité, il avait, en i368, tenu sur les fonts du baptême le dau-
phin Charles (Charles VI). Gf le Père Anselme..., t. VI, p. 671.
86 I S ABE AU DE BAVIÈRE
vents avaient contrarié la descente projetée ;
les côtes anglaises ne furent pour ainsi dire
pas menacées : on avait pu à peine sortir du
port de rÉcluseM
Charles VI rentra dans les premiers jours
de décembre ■; et, deux semaines après,
presque en môme temps que les cloches de
Westminster sonnaient pour célébrer, avec
la Noël, Faction de grâces de FAngleterre
délivrée de tout périP, la veille des Saints-
Innocents, un cortège de seigneurs accompa-
gnait au caveau de TAbbaye de Saint-Denis
le corps du Dauphin, mort ce même jour \ —
Ouatre aunes de crosse toile furent achetées
(( pour enveloper un berseul à parer qui avait
esté paint et ordonné pour feu Monseigneur
le Dalphin » ; lequel berseul a est mis en
garde et garnison au Louvre en la chambre
des joyaux^ ».
' Jarry, Vie polilitjne de Louis d'Orléans..., p. aG.
- Charles VI était à Paris le mercredi 5 dt'-ceuibre ; le 7, il se
rendait au Bois de Vinccnncs. E. Petit, Sc/oiirs de Charles VI...,
p. 48.
^ Froissart, Chroniques..., liv. III, oh. XLV, t. X, p. 272.
■* Religieux de Saint-Denis, Chronique <le Chartes VI, t. I,p. 4-^"'-7.
— Le Dauphin fut enseveli (hins la chapelle de Charles V. au pied
de l'autel.
* Arch. Nat. KK i!-'. 1" 127 v.
LES PREMIÈRES ANNEES DE MARIAGE 87
Pour beaucoup, Téchauffourée de TEcluse
et la mort du petit Dauphin étaient les mal-
heurs annoncés par les prodiges qui avaient
éclaté Tété précédent^ : au pays même de Sen-
lis, d'où le Roi était parti pour la funeste cam-
pagne, on avait vu des nuées de corbeaux
voler de côté et d'autre, portant des char-
bons ardents qu'ils déposaient sur les granges
couvertes en chaume. Peu de temps avant
l'accouchement de la Reine, les vents s'étaient
déchaînés avec une violence inouïe ; et aux
environs de Vincennes, sur les bords de la
Marne, la foudre était tombée sur l'église de
Plaisance et l'avait consumée.
Pendant l'année i387, les déplacements de
la Reine furent fréquents. Pour ses chevau-
chées, elle part en pompeux équipage " : la
selle de son palefroi est « en veluiau à bor-
dure d'or de Chypre, avec un harnois vermeil,
le mors et les estriers de fin cuivre, esmaillés
à ses armes ». Moins luxueuses, mais très
' Religieux de Saint Denis, Cliroiiitjuc..., t. I, p. 436-459.
2 Arch. Nat. KK 34.
88 ISABEAU DE BAVIÈRE
élégantes « en leur couverture d'iraigne^ ver-
meille, rubannées tout entour de rubans de
soie et clouées de rosettes », sont les selles
des damoiselles qui raccompagnent ; et, c'est
entre Paris et les lieux de résidence de la Reine,
un continuel envoi de messagers pour appor-
ter (( robes, cotes ou mantels à clievauclier ».
En mars Isabeau est à Scnlis - ; le Roi dut
l'y visiter souvent puisqu'il passa la plus
grande partie de ce printemps au nord de
Paris. Le 26 mai, la Reine célèbre la fête de
la Pentecôte à l'abbaye de Maubuisson^. Puis
s'étant rapprochée de Paris, elle réside, pen-
dant le mois de juillet au Val-de-Rueil ', d'où
elle part en compagnie du Roi, pour un grand
tour de pèlerinages et de lieux de plaisance.
* L'Iraigne ou araigne était une espèce de drap aussi léger,
pour ainsi dire qu'une toile d'araignée.
" « Pierre l'Estourncau va de Paris à Senlis porter à la Reine,
deux cottes hardies à chevaucher». Arch.Nat. KK i8, f" loov". — La
cotte hardie, ou cotardie, était un surcot muni de longues ailes
pendant derrière les bras, ou bien de courts et amples manche-
rons, et qui se portait sur un premier surcot ou était posée direc-
tement sur la cotte. Voy. Quicherat, Histoire du costume en France,
p. 195-196.
^ Pierre l'Estournnau vient à Mauhuisson, apporter à la Reine
« sa robe de Pentecôte ». Il était d'usage à la cour de revêtir de
riches robes neuves aux grandes fêtes de l'année. Arch. iS'at. KK
18, f° III v".
* Arch. Nat. KK 18. f» i8i r"clv"et 227 r'\ — Riieil. cant. de Marly-
le-Roi. arr. de Versailles, dép. de Seine-et-Oise. — Charles VI
LES PREMIÈRES ANNEES DE MARIAGE 89
Dans la première quinzaine d'août, elle visite
l'abbaye de Bon Port lés Pont-de-l'Arclie * ;
dans la seconde, elle est à Chartres, où elle
oifre à Notre-Dame « une superbe pièce
de drap d'or racamas' », qu'elle s'est fait tout
exprès apporter de Paris. Ce sont ensuite les
pays de la rive gauche de la Seine qui l'atti-
rent et la retiennent : à la fin de l'été, elle
séjourne dans le comté d'Eu^; au temps des
vendanges, elle vient jjoire « le vin nouvel »
sur les bords de l'Oise * ; Beauvais est le centre
d'où elle rayonne pendant les mois d'automne
et d'hiver, accompagnée du Roi et du duc de
Touraine ; c'est du moins à Beauvais que la
rejoignent les cavaliers chargés de trans-
mettre ses commissions et de rapporter les
objets commandés. En novembre, le pèleri-
nage de Fromont-l'Abbaye, à Noyon, reçoit
résid-a au Val-de-Rueil, à la fin de juillet et dans les premiers jours
d'août. KK i8, f" 193 r" et v».
*Arch. Nat. KK 18, f" iSïr" et 228 ro. — Pont-de-r Arche, ch.-l. de
canton, arr. de Louviers, dép. del'Eure. — Bon Port était une abbaye
bénédictine fondée par Richard Cœur de Lion.
" Le racamas était une étoffe brodée.
^Arch. Nat. KK 18, f» 211 r».
^ Ibid.. f« 228 V».
■■ Ibid., 1" i()2 \°. — Perrin Hardi, voiliirier, apporte pour le
Roi et la Reine des hanaps do madré.
9o I s A B E A U D E 15 A ^- 1 E R E
sa visite et ses offrandes de drap d'or, éqiii-
tablement réparties entre Notre-Dame et
Saint-Eloi *.
Dansée même pays, à Saint-Eloirlès-Noyon,
eurent lieu les fiançailles de Tamie de la
Reine, Catherine de Fastavarin, avec le cheva-
lier Morel de Campremy (28 novembre). Le
Roi assistait à la signature du contrat". Cathe-
rine était un des principaux personnages de
la cour; dans les comptes de TArgenterie, son
nom se rencontre séparé de ceux des autres
demoiselles d'honneur ; elle est du reste qua-
lifiée (( compagne de la Reine », et certains
objets ou vêtements de luxe sont partagés
entre Isabeau et Catherine, à l'exclusion de
toutes les autres dames \
Charles VI, à la prière de la Reine, fit à
Catherine un cadeau de noces considérable :
4.000 francs d'or^; desquels, i. 000 francs de-
* Saint Eloi, très vieille abbaye bénédictine, située à l'est et à
peu de distance de Noyon. Gallia Christiana ... t. IX, col. luS.ï.
■ Arch. Nat. J. 408, pièce 41.
•^ Par exemple, quatorze douzaines de souliers découpés sont réser-
vés à la Reine et à Catherine l'Allemande. Arch. Nat. KK 18, f" i8'2 v°.
■* En i388, la valeur du franc d'or, monnaie de compte, était de
I livre tournois. (Arch. Nat. KK 20, t" 4). La livre tournois, autre
monnaie de compte, de i38ûà i4o5, a varié de 10 fr. 81 à 9 fr. 81
(N. de Wailly, Mémoire sur la livre tournois. Paris. 1867, in-4''.
LES PREMIERES ANNEES DE MARIAGE 91
vraient être employés au paiement des dettes
du fiancé et de ses parents; les 3.ooo autres
francs constituaient proprement la dot de
Catherine et ne sortiraient du coffre où le Roi
les avait fait déposer que pour payer les terres
achetées en accroissement du mariage de la
jeune femme '. La Reine offrit à son amie une
corbeille et un trousseau magnifiques"-; dans
une boite de bois à deux clés de fer, et « une
grand maie de cuir fauve », on enferma les
robes d'écarlate vermeille, de soie et de drap
d'or ; le superbe corset de drap de soie sur
champ azur à biches, fleurettes et plumes de
paon, ainsi que les mantels à parer de drap d'or
sur champ vermeil ouvré à 03seaux, ou sur
champ blanc à rosettes et branchettes. Le plus
grand soin fut apporté à la décoration de la
chambre nuptiale : elle était de serge ver-
meille, avec des tapis, des franges, des rubans
p. 48), — Donc, en prenant comme moyenne 10 fr. 3o. 4 000 francs
d'or égalaient 41/200 francs, valeur intrinsèque. Quant ù la
valeur relative, il est presque impossible de la déterminer exac-
tement; toutefois le vicomte d'Avenel [Histoire de la propriété...,
Paris, 1894, in-4», p. 27), estime que « le pouvoir des métaux pré-
cieux, de 1894 à 1400, comparé à leur jjouvoir actuel pris comme
unité, semble avoir été de 4 »•
' Arch. Nat. J. 408, pièce 41.
- Un compte spécial fut ouvert dans l'Argenterie du Roi pour
les « espousailles de Catherine ». Arch. Nat. KK 18. f° lOi-ioSr".
92 ISABEÂU DE BAVIÈRE
de même couleur, et un grand écusson mi-par-
tie aux armes de Campremy et de Fastavarin *.
Les noces furent célébrées à Vincennes le
22 janvier i388 -, en présence de la Reine,
du Roi, du duc de Touraine, de Pierre de
Navarre"*, et de Henry de Bar \ tous vêtus de
superbes costumes commandés pour cette
cérémonie. Au bal, le Roi dansai
Cependant il fallut bientôt élargir les vête-
ments d'Isabeau c[ui, commençant une nou-
velle grossesse, était rentrée à Paris à Thôtel
Saint-PoP.
Au mois d'avril, Charles VI fit un voyage
dans le centre de la France, à Orléans et sur
les bords de la Loire'. Les préparatifs d'une
expédition contre le duc de Gueldre^ sepour-
' Arch. Nat. KK i8, f» ioi-io3 r".
- Bibl. Nat., nouv. acq. fr., 5o86, n" 107.
■î Pierre de Navarre, comte de Mortain, né en i3()6, troisième fils
du roi de Navarre, Charles le Mauvais et de Jeanne de France,
fiUc du roi Jean le Bon, (le Père Anselme, t. I. p. 286.)
' Henry de Bar, seigneur d'Oisy, fils aîné de Robert duc de Bar
marquis de Pont, seigneur de Dunkerque, etc. et de Marie de
France, fille de Jean le Bon, (le Père Anselme.., t. V, p. 5i4.)
" Arch. Nat. KK nj, f" ifîo v".
" On voit par les Comptes, que les robes d'Isabcau étaient livrées
à l'hôtel Saint-Pol. Arch. Nat. KK 19, f° 3(j r".
' E. Petit, Séjours de Charles VI, p. 37.
s Guillaume de Juliers — investi du duché de Gueldre en i383
par rcinporpiir Wonceslas.
LES PREMIERES A X N E E S DE MARIAGE 93
suivaient activement, et en même temps, il
fallait vider le différend qui s'était élevé entre
le Conseil royal et le duc Jean de Bretagne \
Celui-ci avait arrêté et retenu quelque temps
dans ses prisons le connétable Olivier de
Clisson qui, maintenant, demandait justice au
Roi, et c'était précisément pour juger le duc
par contumace que Charles VI était allé tenir
à Orléans un Parlement de princes et de
docteurs ".
Le 5 avril, la Reine et le Chancelier Pierre
de Giac^ recevaient un message envoyé de Cor-
beil par le Roi^ ; huit jours après, une nouvelle
lettre, datée d'Orléans arrivait à Isabeau, à
' Jean V, surnommé le Vaillant, était fils de Jean IV deMontfort
qui. avec l'appui des Anglais, avait disputé la Bretagne à Jeanne
de Penthièvre et à Charles de Blois soutenus par le roi de France
Philij)pe IV, i34i-i34r). (Guerre de succession de Bretagne ou des
Deux Jeannes) Vainqueur de Charles de Blois et de Du Guesclin à
la bataille d'Auray 1364, Jean V avait été reconnu par Charles V
légitime possesseur du duché ; condamné comme vassal félon en
1378, pour avoir renoué des relations avec l'Angleterre, il était
rentré en grâce à l'avènement de Charles VI (le Père Anselme,
Histoire Généalogique.., t. I, p. 452.)
" Religieux de Saint Denis, Clironi(jue.... t. I. p. ikiS-.tii.
^ Pierre, seigneur de Giac, premier chambellan du Roi. favori
du duc de Berry, avait reçu, en juillet )383, la charge de chance-
lier de France. Il fut destitué en décembre i388, et mourut en
1407 (le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. VI, p. 5'(0-.i44.
* Comptes de l'Hôtel du Roi. Messages. Bibl. Nat. f. fr. 6740,
f» 8 V».
94 ISABE A. U DE BAVIERE
Paris ^ ; le i8 avril, un troisième message par-
venait à la Reine cette fois au château de Saint-
Ouen". L'affaire de Bretagne se terminait à
la satisfaction de Charles VI ; redoutant les
effets de sa colère, le duc vint en France pour
s'excuser et se réconcilier avec le connétable.
Isabeau le vit certainement et assista aux fêtes
qui marquèrent son séjour \
Mais déjà, il avait fallu ouvrir, dans l'Argen-
terie du Roi, un compte spécial pour « la
gésine de la Reine* ». On apporta bientôt à
Isabeau une large houppelande de drap marbre
de Montivilliers, boutonnée tout au long par
devant « pour travailler enfant"' ». Le 4 juin,
à une heure de prime*' , la Reine mit au monde
une fdle qui reçut au baptême le nom de
Jeanne \ La cour et le royaume souhaitaient
i Bibl. Nat. f. fr. 6740, f» 8 V.
- Ibid.
^ Relig-ieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 5i3.
' Arch. Nat. KK 19, f» 107 r". — « Deux larges chemises pour
vestir la dite dame en sa grossesse » f" luS r".
=* Ibid.
* Au XIV» siècle, la journée était divisée en quatre parties de
trois heures chacune : prime, tierce, none et vêpres ; prime durait
de six heures à neuf heures du matin.
' Le Père Anselme.., t. I, p. ii3. — Achat de « V quartiers de
drap pers pour porter baptiser .Ichanne de France ». .\rch. Nat.
KK If), f" 109 r".
LES PREMIÈRES ANNEES DE MARIAGE 93
un dauphin ; leur déception n'empêcha point
que les relevai lies d'Isabeau ne fussent
joyeusement célébrées à Saint-Ouen ^
L'événement, à vrai dire, fit peu de bruit ;
princes et seigneurs étaient alors tout aux
soins de leur prochain départ pour TAlle-
magne ; le duc de Gueldre avait adressé à
Charles V^I une lettre offensante. Sous pré-
texte de venger l'insulte, on partait en guerre,
mais le but réel de Texpédition était de
sauvegarder les intérêts du duc de Bourgogne
dans le Brabant. Philippe avait besoin de
forces importantes pour expulser de ce terri-
ritoire, dont il hériterait un jour, les bandes
gueldroises qui l'infestaient \ Le plan arrêté
pour cette campagne ne put être suivi, les
fièvres paludéennes décimant les troupes et
la chevalerie françaises ; le seul résultat de
tant d'efforts fut une promesse de soumission
arrachée au duc de Gueldre'. Charles VI,
* On porta à Saint-Ouen des robes pour les relevailles de la
Reine et des tapisseries pour ses chambres. Areh. Nat. KK 19, f"
112 et ii3. — Ces mentions prouvent que Jeanne est née à Saint-
Ouen et non à Paris, comme certains historiens l'ont prétendu.
- Pour répondre à une invasion des Brabançons sur son territoire.
Guillaume de Gueldre avait déclaré la guerre à Jeanne duchesse de
Brabant, et celle-ci avait apjjclé à son secours Philippe de Bourgogne.
^ Religieux de Saint Denis, Chronique..., t. I, p. 541-555.
96 ISABEÂU DE BAVIÈRE
les seigneurs et ce qui restait de la chevalerie
regagnèrent la France.
A Reims, dans un Conseil', le cardinal de
Laon" déclara que le Roi n'avait plus besoin
de tuteurs, qu'il devait désormais diriger par
lui-même les affaires du dedans et du dehors^ ;
et, quandle jeune prince, vers le i5 novembre',
revint auprès de la Reine, il avait déjà signi-
fié à ses oncles qu'il les renvoyait dans
leurs apanages ; en même temps, il s'était
choisi des ministres : son règne personnel
commençait.
' Après la Toussaint, Charles VI avait convo({iié un grand con-
seil , au palais archiépiscopal, pour décider « les moyens de donner
désormais au gouvernement du royaume une sage et habile direc-
tion ». Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. 1 p. f)6i .
" « Le vénérable cardinal de Laon... homme renommé par sa
probité, son éloquence et d'une fidélité éprouvée envers le Roi...
était par son âge et par son rang le premier des prélats assistant
à la réunion ». Religieux de Saint-Denis. IbicL — Pierre de Mon-
tagu, évêque d(! Laon, depuis 1371, — chargé de négociations avec
l'Angleterre et de missions auprès du duc de Bretagne, 1372, —
présent au conseil de i373 où fut fixé à quatorze ans l'âge de la
majorité des rois, et au conseil de i3So où fut décidé le sacre de
Charles VI, âgé seulement de douze ans et demi, — ambassadeur
en i383 auprès du Palatin Rupert de Bavière. — créé cette même
année cardinal « tituli sancti Marlis ». Gallia C/irisliaiia, t. IX
col. 549-551.
^ Quelques jours après, le cardinal mourut presque subitement,
empoisonné, dit-on, sur l'ordre des ducs de Borry et de Bour-
gogne. Religieux de Saint Denis , t. 1, p. 563.
■* E. Petit, Se/ours de Charles VI, p. 3i).
CHAPITRE II
LE COUPLE ROYAL
Charles VI était né le premier dimanche de
TAvent de Tannée i368, au moment même
où les prêtres, dans Notre-Dame, chantaient,
selon le rituel du jour : « Voici que vient le
Roi ! Accourons au-devant de notre Sauveur M»
Et aux fêtes de son baptême, une foule im-
mense et joyeuse parcourait les rues « à
solemnité de torches, sans faire aulcun
ouvrage » criant « Noël ! Noël ! que bien peut-
il estre venu-? » comme si, dès cette heure, la
Providence avait voulu promettre une glo-
* Bibl. Nat., Coll. Decamps, vol. 48.
« Ou signe estoit, si comme je membre,
« De la Vierge, la lune en celle nuit,
« En la face seconde... ».
(E. Deschamjis, Œuvres complètes, t. VI, p. 41-)
' Decamps, ibid. — Christine de Pisan, Le livre des faits et bonnes
mœurs du sage roi Charles V, (éd. Michaud et Poujoulat) t. II,
p. 24.
9» ISABEAU DE BAVIERE
rieuse destinée au premier né de ce roi
Charles cinquième qui, pour « la haulteur de
sa prouece fut appelez Charle le Grant, pour
sa vertu et sagece, Charle le Sage, et pour ses
trésors, Charle le Riche* ».
Fils d'un père si illustre et d'une mère
chez qui la droiture de l'esprit s'alliait à une
ardente piété et dont la dignité des mœurs
était fameuse, Charles avait été « nourri par
grant cure et diligence^ », confié aux soins
de serviteurs d'élite et entouré d'un grand
luxe. Le premier sentiment développé chez
cet enfant avait été la piété ; il ne faisait que
commencer à comprendre que déjà, il offrait
une chapelle à Saint-Germain de Vitry^; à
trois ans, on le menait en pèlerinage à Notre-
Dame de Paris*.
Arrivé à l'âge de « cognoistre », il avait reçu
* Les deux premiers surnoms sont donnés à Charles V par Chris-
tine de Pisan, le surnom de Charles le Riche se rencontre dans
les chroniques bavaroises.
' Christine de Pisan, ibid.
^ Le 9 décembre i369. — Mandements et actes divers de CItarles V,
publiés par Léopold Delisle, dans la Col/, des Doc. Iiiéd... (Paris,
1874, in-4°), n» 618. — Vitry-sur-Seine, (cant. de Villejuif, arr. de
Sceaux, dép. de la Seine) dépendait du doyenné de Muntlhéry ; sa
principale paroisse avait pour patron saint Gerjuain, cvèque de
Paris, mort en 576.
* Ibid., n« 859.
LE COUPLE ROYAL 99
« nourritures de mœurs propres à prince et
introduccion de lettres' ». Toute une maison
avait été formée autour de sa personne, et son
père lui avait choisi quelques fils de seigneurs
pour être les compagnons de ses jeux et de
ses travaux ^
« Le Livre de Sénèque, les Gestes Cliarle-
maine, les Enfances Pépin et la Cronique d'Oul-
tre-mer de Godefroy de Bouillon » étaient,
dès sa huitième année, les lectures accoutu-
mées du Dauphin, ou les ouvrages que lui
commentaient ses maîtres \ Quant aux
exemples qu'il avait eus sous les yeux, c'était
le loyal ménage de ses parents qui a moult
s'aymoient de grant amour » ; et il avait vu le
deuil, a plus grant que communément es
autres hommes », porté par Charles V lorsqu'il
avait perdu celle « de qui tant de beaux enfans
avait eus et qui loyaulement l'avait aimé* ».
* Christine de Pisan, Le livre des faits et bonnes mœurs du sage
roi Charles V, t. II, p. 24-25.
- Voy. Mandements et actes divers de Charles V, nombreux
dons aux amis et aux serviteurs du Dauphin.
* Ibid., p. 7G1, n» IJU).
* Christine de Pisan, Le livre des faits et bonnes mœnrs du sage
roi Charles V, t. II, p. 19-20. — Charles appelait sa femme « le
soleil de son royaume ».
ISABEAU DE BAVIERE
Le petit prince avait pu voir aussi ces hommes
de gouvernement, ces graves personnages si
studieux, si jaloux de la bonne renommée de
la France qui entouraient et assistaient le
Roi son père. Au reste, tout jeune, il avait
montré d'heureuses dispositions de vaillance
et d'amour de la gloire. Mais huit ans s'étaient
écoulés depuis que Charles V était mort lais-
sant cette éducation inachevée*.
A vingt ans, le Roi Charles, qui venait de
s'affranchir de la tutelle de ses oncles, était
un robuste et brillant chevalier'-; sa taille
était au-dessus de la moyenne ; sa chevelure
blonde tombait sur ses épaules ; ses yeux,
très vifs, éclairaient un visage aux traits fins
* Charles V était mort le i6 septembre i38o.
* Pour le portrait de Charles VI, voy. Religieux de Saint-Denis,
Chronique...^ t. 1, p. 563-:)67. — Christine de Pisan, Le livre des faits
et bonnes mœurs..., t. II, p. a6. — Chroniques de Perceval de Cagny,
publ. par H. Moranvillé, [Soc. de l'Hist. de France, Paris, 1902,
in-S") p. 127-128. — « Quoique le règne de Charles VI ait été fort
long, dit le Père B. de Montfaucon, on trouve peu de monuments
où ce Roi soit représenté en peinture ou en sculpture. La grande
maladie qui le prit l'an douzième de son règne... et les malheurs
qui accablèrent le Roiaume pendant ce tems-là firent apparemment
qu'on ne pensa guère à tirer son portrait. » {Monuments de la
Monarchie française, Paris, 17'Ji-173j. .5 vol. in-f°), t. III, p. 180.
— Le seul document iconographique ayant quelque valeur au point
de vue de la ressemblance est une figure du Roi représente debout,
tirée de son tombeau à Saint-Denis ; voy. Bibl. Nat. Estampes, Oa i3,
P 3.
LE COUPLE ROYAL
qu'estompait une barbe naissante. Sa physio-
nomie était franche, énergique et gracieuse ;
ses manières étaient nobles et polies ; toute
sa personne, séduisante; quiconque le voyait
soit « estrangier, prince ou aultre étoit amou-
reux et esjoy ». Son affabilité égalait sa
beauté; il se montrait « humain à toutes gens,
sans nulz orgueil* ». Il étonnait par sa vail-
lance ; sa force, son intrépidité tenaient du
prodige ; mais ces dernières qualités, admi-
rables chez un coureur de tournois, étaient
plutôt nuisibles chez un Roi de France ; le
jeune prince ne rêvait que chevauchées,
guerres et prouesses".
Quand, au lendemain du sacre, le peuple
avait vu « son enfance si encline à armes,
chevalerie, désir de voyagier, et entreprendre
faiz », il avait jugé que « celluy roy estoit né
lequel es prophecies promises qui doit faire
les grandes merveilles^ ». Le Dauphin, de-
* Christine de Pisan, Le livre des faits et bonnes mœurs..., t. II,
p. 26.
* « Il se esbatoit aux gieux de paulme, de saillir, de dancer..., et
de touz autres gieux honnestes, autant doulcement et humblement
que peust faire le filz d'un simple chevalier. » Chronique de Per-
ceval de Ca^ny, p. 127.
^ Christine de Pisan, Le licre des faits et bonnes mœurs, t. II, p. aS.
ISABEAU DE BAVIERE
venu Roi, le croyait lui-même; et, comme
c'était la politique de ses oncles de faire la
guerre, — aux frais du royaume pour leurs
intérêts personnels, — sans aucune retenue,
il s'abandonnait à sa passion immodérée pour
les combats et toutes les choses de la cheva-
lerie, oubliant les principes de sagesse et
de prudence qui avaient inspiré les actes de
Charles V.
Un autre défaut le rendait incapable de
bien administrer l'héritage paternel : sa géné-
rosité allait jusqu'à la prodigalité ; il dépen-
sait sans raison et sans prévoyance ; il donnait
à tous les solliciteurs, ne comptant jamais,
et puisant à pleines mains dans ses coffres au
grand désespoir de sa Chambre des Comptes.
La galanterie, enfin, complétait la figure
de ce parfait Valois. Très tôt, il avait montré
pour ce vice un penchant précoce. La faute
en était peut-être à ce chevalier qui, malgré
les efforts de Charles V pour écarter « toute
personne qui, au Dauphin, osât ramentevoir
matière luxurieuse », l'avait instruit « à amour
et à vagueté * ». Epris de la beauté, la cher-
1 Chvislinedel'isa.n, Le li^'ie des faits et bonnes mœurs..., t. II,j3.2;).
LE COUPLE ROYAL io3
chant sans cesse sous de nouvelles formes,
toujours en quête du coup de foudre, toujours
prêt à s'enflammer, et non moins prompt à
se dégoûter, Charles était passionné et in-
constant * ; il apportait dans le plaisir, comme
dans la dépense et les combats, aux tour-
nois' ou à la guerre, une ardeur excessive,
effet d'une imagination déréglée et d'un tem-
pérament peut-être moins sain au fond que
ne l'annonçaient les apparences.
Voilà quel était l'ensemble des qualités
aimables et des défauts inquiétants de ce
prince qui, après huit années de tutelle,
venait de prendre en main la direction de son
royaume. Le couple royal était maintenant
délivré de toute surveillance; le duc de Bour-
gogne lui-même, dépouillé de ses droits de
contrôle, ne pouvait plus que présenter des
avis.
* « Les appétits charnels, auxquels il se livrait, dit-on, contrai-
rement au devoir du mariage, ne lui permettaient pas de douter
qu'il n'eût hérité de malédiction qui avait frappé le premier homme
et sa race perverse. Toutefois, il ne fut jamais pour personne un
objet de scandale, jamais il n'usa de violence, jamais il ne porta
le déshonneur dans une famille... » Religieux de Saint-Denis, Chro-
nique,.., t. I,p. 567.
* a II se mêlait aussi trop souvent au.v tournois et autres jeux
militaires dont ses prédécesseurs s'abstenaient dès qu'ils avaient
reçu l'onction sainte ». Ibld.
io4 ISAB EAU DE BAVIERE
Isabeau, autant que le Roi, devait profiter
de cette indépendance. Depuis quelque temps,
elle était bien différente de la petite princesse
bavaroise dont Fingénuité et la simplicité
avaient naguère étonné Madame de Hainaut.
Les leçons hâtives de celle-ci, les enseigne-
ments de la duchesse d'Orléans avaient été
complétés par l'étude et la pratique des mœurs
de la Cour. A dix-huit ans, Isabeau était par-
faitement reine; de plus, cette jeune femme,
deux fois mère, déjà éprouvée par le deuil,
et chez qui s'éveillait le sens de la politique,
apparaissait mûrie par ses trois années de
mariage.
Une petite taille, — un front élevé, de grands
yeux dans un visage large, aux traits accen-
tués ; le nez fort, aux narines très ouvertes ;
la bouche grande, aux lèvres sinueuses et
expressives ; le menton rond et potelé, la
chevelure très brune, tel est alors le physique
de la Reine, d'après les textes les plus véri-
diques* et les quelques portraits ou minia-
' Voy. Le Songe Véritable,.., (éd. H. Moranvillé, Mém. Soc.
Histoire de Paris, t. XIII, p. 296). — Le Pastoralet. dans les Chro-
niques relatifes à l'Histoire de la Belgique sous la domination des
LE COUPLE ROYAL io5
tures de l'époque qui sont parvenus jusqu'à
nous *.
Donc Isabeau n'avait ni un beau corps, ni
des traits réguliers ; mais elle rachetait «. sa
bassesse - » par ses heureuses proportions ;
son visage avait « grand joliveté', » c'est-à-
dire de la vivacité et de l'agrément ; son teint
brun, « sa laide peau* », paraissaient étranges ;
ducs de Bourgogne, (texte français, éd. Kervyn de Lettenhove,
Bruxelles, 1873, in-4'', p. 578.)
' On lit dans les Antiquités nationales de Louis Millin, (Paris,
1 790-1799, 5 vol. in-4''. t- I. P- 34) qu'avant la Révolution, « les
monuments reproduisant l'image d'Isabeau de Bavière étaient
assez communs ». — Il n'en reste plus aujourd'hui qu'un petit
nombre et de médiocre valeur. Les plus intéressants sont : la
représentation de la statue tombale de la Reine à Saint-Denis^
Bibl. Nat., Estampes Oa il, f" 9 et Pe i», f" 44, — la copie d'un
portrait d'Isabeau en costume de cour, tiré du cabinet de Gai-
gnières. Bibl. Nat.. Estampes Oa i3, £"6; — une miniature du
Musée Britannique, (ms. Harleyem 44') où la Reine est représentée
au milieu de ses dames recevant l'hommage d'un livre de Chris-
tine de Pisan ; — enfin deux miniatures placées en tète d'un manus-
crit de F"roissart exécuté au xv siècle : Entrée de la Reine à Paris,
et Joutes en son honneur, Bibl. Nat. f. fr. 2648, f" i. — Millin
dans ses Antiquités Nationales (t. 1, n" i, pi. 3 et 4, ?• 3o-34,) a
reproduit cinq statues qui, en 1789, surmontaient le portail de la
Bastille donnant sur la rue Saint-Antoine, et il suppose que ces
figures étaient celles de Charles VI, d'Isabeau de Bavière et de
deux de leurs fils en prière devant saint Antoine de Padoue. —
M. Bournon dans son Histoire de la Bastille, (Coll. des Doc. sur
l'Hist. Gén. de Paris, 1893, in-4", P- '2) n'accepte pas cette hypo-
thèse ; d'après lui les statues représenteraient Charles V, Jeanne
de Bourbon et leurs deux fils, Charles et Louis. L'examen du cos-
tume et de la coiffure de la Reine nous rallie à l'opinion de
M. Bournon.
' Le Pastoralet, vers i58..., p. 378.
' Ibid.
* Le Songe Véritable, vers 2838..., p. 296.
lo6 ISABEAU DE BAVIÈRE
sa personne dégageait un charme piquant :
« et jolie et avenans
« que plaisamment recompensoit
« la deffaulte de sa beaulté ^.
A cette époque, le caractère de la Reine
ne s'est encore révélé par aucune œuvre de
volonté. Isabeau contenait sans doute ses
sentiments intimes ou les dissimulait, car,
très surveillée par les Princes, elle ne pouvait
satisfaire ses penchants ni ses caprices ; n'était-
elle pas du reste absorbée, tout entière, par
sa seconde éducation et les nouveautés du
milieu où elle se trouvait transplantée ? Exces-
sivement pieuse, puisque, dans cette Cour où
les exercices religieux étaient en très grand
honneur, elle semble se distinguer par ses
pratiques assidues et singulières ; elle était
dévotieuse à la mode de Bavière, et même,
l'ostentation de ses œuvres pies et Taffec-
' Le Pastoralet..., p. ;'>78. — Il y a loin de cette jeune femme à
la fois étrange et attrayante, à la Reine, perfection de beauté,
que décrivent certains historiens, d'après la tradition, disent-ils.
Mais en vérité, celle-ci ne pourrait s'appuyer que sur les éloges
non moins partiaux qu'emphatiques prodigués par les chroniqueurs
J)avarois à leur jeune princesse. Froissart, qui si volontiers trace le
portrait des belles dames et qui avait assisté aux fûtes d'Amiens,
est muet sur les charmes d'Isabeau.
LE COUPLE ROYAL 107
tation de son zèle pour certains autels privi-
légiés font penser aux superstitieuses cou-
tumes de la pompeuse Italie.
Isabeau aimait beaucoup Charles VI : la
vive affection qu'elle lui portait était faite
d'admiration pour le mari si séduisant, et de
gratitude pour le Prince qui l'avait élevée au
trône de France.
Un autre sentiment très marqué chez la
Reine était sa fidélité au souvenir des siens,
son attachement à tout ce qui lui rappelait la
Bavière. Aux heures mêmes où elle semblait
le plus orgueilleuse du luxe et des honneurs
qui l'entouraient, Isabeau n'était point pri-
sonnière de sa haute situation ; elle avait
réservé dans son cœur comme un jardin secret
qu'elle cultivait avec un soin pieux, et où sa
pensée se retirait souvent. C'est là, pour le
moment, le trait vraiment original du per-
sonnage de la jeune Reine : elle s'était assi-
milé tous les dehors, toutes les apparences
qui convenaient à son rôle sur la scène fran-
çaise ; mais au fond, elle restait allemande.
Ainsi s'explique le silence de nos chroni-
queurs sur son caractère : leur observation
ISABEAU DE BAVIERE
ne pouvait pas facilement démêler les goûts
et les sentiments de cette étrangère.
Au surplus, Isabeau connaissait mainte-
nant les raisons politiques qui avaient fait
rechercher sa main pour le Roi de France ;
et, au cours d'événements prochains, elle se
révélera consciente de son influence diploma-
tique. En attendant, on la verra, de i3Sg à
1892, continuer sa vie de voyages et de fêtes,
mais avec une liberté d'allures plus grande
que précédemment, et moins d'indifférence
pour les affaires politiques.
CHAPITRE III
LES FÊTES DE SAINT-DENIS ET DE PARIS
LE SACRE DE LA REINE
La Reine Isabeau sera désormais le centre
de toutes les cérémonies de la cour et de toutes
les fêtes royales.
Voici quels étaient, vers cette époque, ses
principaux serviteurs, les dames et les damoi-
selles qui formaient son entourage et compo-
saient son cortège habituel ou d'apparat :
Un homme d'âge, vieilli dans l'adminis-
tration financière du royaume, Philippe de
Savoisy, l'ancien trésorier de Charles V, est
grand maître de l'Hôtel de la Reine et souve-
rain gouverneur de ses dépenses \
' Arch. Nat.. Comptes de l'Argenterie de Charles VI, KK 19, f»
i36 v". — Philippe de Savoisy, chevalier, seigneur de Seignelay,
attaché dès i358 au service du dauphin Charles, duc de IS'ormandie
ISA BEAU DE BAVIERE
Jean le Perdrier, clerc de la Chambre des
Comptes, a reçu, dès l'arrivée d'isabeau à
Vincennes, le titre et les fonctions de Maître
de sa Chambre aux Deniers ^ ; il partage cette
charge avec Jean de Chastenay appelé con-
trôleur de ladite Chambre. Tous les deux,
bien vus du Roi pour leur zèle, sont gratifiés
de dons afin « d'être plus honnestement » au
service de la Reine.
Un Maître de la Chambre des Comptes,
Guy de Champdivers, conseiller du Roi,
remplit, auprès d'Isabeau, l'office de premier
secrétaire.
Jean Salaut, dont la signature figure au bas
de toutes les lettres et quittances de la Reine,
est son secrétaire particulier ^
Le nom d'un seul des six maîtres d'hôtel nous
et régent du royaume, était devenu l'un des chambellans de
Charles Y et son principal conseiller en matière de finances. Il
avait été nommé souverain maître de IHôtel de la Reine par ordon-
nance royale du aS février i388, et il exerça cette charge jusqu'à
sa mort 2:) juillet i3y8. (le Père Anselme, Histoire i^èiiéa logique...,
t. YIII, p. 55o-55i.)
* Le Père Anselme a emprunté ses renseignements sur la nais-
sance du dauphin Charles en septembre ijSG, « au deuxième
compte de Jean le Perdrier ». {Histoire généalogique de la Maison
de France, t. I, p. ii3.)
* Arch. Nat. K 53 A, n» 79.
LES FETES DE SAINT-DENIS ET DE PARIS m
a été conservé s Guillaume Gassinel-, mais
nous avons retrouvé les noms des principaux
valets de chambre :
Pierre l'Estourneau, valet-tailleur dérobes,
depuis décembre i386^ ; sa tâche est à la fois
lourde et délicate ; il y déploie une grande
activité et sa ponctualité est remarquable \
Simon de Lengres est spécialement commis
à la confection des pelleteries et fourrures".
Huguelin Arrode travaille aux broderies \
Audriet le Maire a la garde des chambres
et des tapisseries \
Enfin Jean Dedrèze est le valet-épicier*, Gil-
lebert Guérar d , le prem ier sommelier de corps ^ ,
et Jean Paillard, un « varlet de la Reine »
^ Achat de drap d'écarlate pour les robes des VI maistres
d'ostcl de la Royne..., 640 livres parisis. Comptes de l'Argenterie de
Charles VI (!«■■ février — !»■■ août 1389). Arch. Nat. KK 20, f" 12 v".
2 Guillaume II Gassinel, sire de Romainville, sergent d'armes
du roi Charles V, avait pris part comme chevalier à la campagne
de l'Ecluse, i386 (le Père Anselme, Histoire Généalogique ... , t. II,
p. 40-41)-
^ Pierre l'Estourneau avait remplacé, comme valet-tailleur de
robes, Guillaume de Monteron. Arch. Nat. KK 18, f" 16 v".
* Cf. Comptes de l'Argenterie du Roi. Arch. Kat. KK 18, 19, 20.
passim.
"Arch. Nat. KK i8, f" 33 r».
" Ibid., {0 33 r» et 70 v°.
' Arch. Nat. KK 20, f». 33.
* Arch. Nat. KK 18, f» 12 v».
' Ibid., fo 109 v".
lia ISABEAU DE BAVIERE
dont Toffice particulier nous est inconnu \
Le personnel féminin au service d'Isabeau
est nombreux.
C'est d'abord la Comtesse d'Eu" qui, sans
doute, est sa grande dame d'honneur puis-
qu'elle signe, de son nom a par la reine », un
acte du mois de février i389% et que le
27 mai de la même année, le Roi la nomme
en tête des a dames, damoiselles et autres
femmes estans en la compagnie de très chiere
et très amee compaigne la royne* ». Quel
que soit son titre, ses fonctions sont les
mieux rémunérées : sur le montant des gages
attribués aux dames pour ladite année % la
Comtesse d'Eu reçoit, pour sa seule part, la
somme de 1000 francs*.
' Il faut ajouter à cette liste : Jean Saudubois, valet de garde-
robe, KK 18, f" 33 r» et Robinette Brisemiohe," couturière de la
Reine, ibid, f» i8 v".
* Isabelle de Melun, veuve de Jean d'Artois comte d'Eu, mort
en 1387 (le Père Anselme Histoire généalogique de la Maison de
France, t. I, p. 388).
"Arch. Nat. K r)3 A, n» 79.
* Lettres de Charles VI, datées de Saint-Ouen « aux généraux
conseillers sur le fait des aides à Paris ». Bibl. ÎS'at., f. fr. 25 70(1,
pièce 204.
" La somme totale était de trois mille cinq cents francs ou livres
tournois. Les lettres du Roi indiquent le nom des dames et le mon-
tant des gages de chacune d'elles.
* Soit, en calculant la livre tournois à 10 fr. 3o, 10 3oo francs,
valeur intrinsèque.
LES FÊTES DE SAINT-DENIS ET DE l'AIllS ii3
Au-dessous d'elle viennent :
Mademoiselle de Dreux, sa fille ', que le
Roi et la Reine appellent « nostre très chiere
cousine » comme sa mère, mais qui ne reçoit
que 5oo francs.
Quatre « chambellannes - » : Marie de Sa-
\oisy% dame de Seignelay*, femme du grand
maître de THôtel, qui touche 4oo francs ;
Catherine TAUemande, veuve de Michel de
Campremy, remariée au sire de Hainceville;
Madame de Norroy et Madame de Malicorne"
qui se partagent une somme de 600 francs.
Puis cinq « damoiselles servant la royne »,
mo^^ennant i4o francs chacune* : Marguerite
de Gremonville, Catherine de Villiers, Mahil-
^ Jeanne d'Artois, — mariée, le 12 juillet i365, à Simon de Thouars
comte de Dreux qui. fut tué dans un tournois le jour de ses noces.
Elle demeura veuve, portant le nom de Mademoiselle de Dreux,
dame de Saint- Valéry (le Père Anselme Histoire généalogique de
la Maison de France, t. I, p. 389).
- Arch. Nat. KK 20, f" iiG r".
^ Marie de Duisy. fille de Philippe de Duisy. maître d'hôtel du
Dauphin Charles (Charles V). Cf. le Père Anselme..., t. VIII, p. 55i.
* Seignelay, ch.-l. de cant., arr. d'Auxerre, dép. de l'Yonne.
^ Isabeau le Bouteillier de Senlis, fille d'Adam le Bouteillier de
Senlis, seigneur de Noisy, avait épousé Gaucher de Chàtillon, sei-
gneur de Malicorne (le Père Anselme..., t. VI. p. 264.)
" Bibl. Nat. f. fr. 25.706, pièce 204. — Charles VI donnait aussi
140 francs « à Sébille de Croisilles qui a servi très longuement en
estât de damoiselle nostre très chière dame et mère que Dieu
absoille » (la reine Jeanne de Bourbon).
Il4 ISABEAU DE BAVIERE
lette, Jeannette de la Tour et Margot de Trie^
Enfin Femmette, la femme de chambre,
Jeanne, Touvrière de l'atour, et une lavan-
dière, payées chacune l\o francs Tannée.
Mademoiselle Jeanne de Luxembourg ^ et
Mademoiselle Marie d'Harcourt , jeunes
femmes de très ancienne noblesse, du sang
même des Valois, sont souvent auprès de la
Reine en ces années, mais elles ne font pas
partie de sa Maison.
Six prêtres desservent la chapelle d'Isa-
beau : Jean Gourdet, Jean Mairesse, Pierre
de la Viclleville, Gallehaut, Ytier et Pierre
Langue \ Pierre de la Vielleville a certaine-
ment le pas sur les autres, puisque, par une
quittance du 3 juillet iSgi, « ce prêtre chap-
pelain » est chargé d'encaisser le service de
la chapelle '*.
* Arch. Nat. KK 20, f» 117 v.
* Jeanne de Luxembourg était fille de Guy VI de Luxembourg-,
châtelain de Lille et de Mahaut de Châtillon, comtesse de Saint-
Pol. (Mas Latrie, Trésor de Chronologie, col. 1670). — Marie d'IIar-
court, fiile de Guillaume d'Harcourt et de Blanche de IJray, était
veuve de Louis de Brosse, seigneur de Boussac (le Père Anselme,
Histoire généalogique..., t. V, p. i3i).
^ Arch. Aat. KK 19, f" 129 v». — Il y avait aussi dans la chapelle
de la Reine deux clercs et deux sommeliers, ibid, f" i35 r".
'Bibl. Nat. f. fr. 20092, p. 33 et 34.
LES FÊTES DE SAINT- DENI S ET DE PARIS ii5
Les Officiers et les Dames de l'Hôtel de la
Reine assistent aux fêtes données à la Cour ;
pour y paraître dignement, ils reçoivent des
manteaux et des robes de gala ; et, quand les
réjouissances sont terminées, le Roi récom-
pense par des présents, ceux de ses servi-
teurs dont il a remarqué la bonne tenue.
Isabeau, du reste, fait en faveur de ses
gens, de fréquents appels à la générosité du
Prince. Ainsi, son physicien, Guillaume de
la Chambre, reçoit, le 3i décembre i388,
« pour ses peines en art de médecine » et
pourFaccroissement de son mariage 5oo francs
d'or'. Sa femme de chambre, Femmette, par-
tage avec son mari, Guyot de Fresnoy,
« varlet de son hôtel », un don royal de
3oo francs d'or pour « consideracion des bons
et agréables services qu'ils ont faiz longue-
ment à notre dicte compaigne, font encores
continueleinent chacun jour et attendons que
ferons au temps avenir" » (2 juin 1391). Et
quand est arrivé le jour des étrennes, la
* Bibl. Aat. nouv. acq. fr. SCri'i, n" 104.
' Bibl. Nat. f. fr. 23706, p. 292.
Ii6 ISABEAU DE BAVIÈRE
Reine fait à ses dames et damoiselles de
riches cadeaux.
Sa libéralité envers les serviteurs qui la
satisfont se double d'une certaine indulgence
quand ils commettent quelque faute : Perrin
le Tassetier, qui avait été au service de la
Reine-mère, et qui, de la Maison du Roi, était
passé dans celle de la Reine, fut convaincu
d'avoir joué en usant de faux dés et pour ce
fait, emprisonné au Ghâtelet. Isabeau fit déli-
vrer le coupable « en consideracion de ses
bons et anciens services^ ».
Un autre de ses gens, très humble celui-
ci, Jean Perceval, dit le Picart « povre homme
poullailer », avait été chargé d'acheter huit
douzaines de poulardes et autres volailles
pour la Maison d'Isabeau, alors en rési-
dence à Melun ; et, sous prétexte qu'on lui
en demandait un prix trop élevé, ne les
avait pas payées. Les maîtres poulaillers de
l'Hôtel de la Reine ayant refusé de recevoir
cette marchandise qu'ils savaient être volée,
Jean s'en alla vendre les volailles à Paris,
' Lettres de rémission du ii janvier ijSq. Arch. îs'at. JJ. i35,
n" îs5.
LES FETES DE SAIÎS'T-DENIS ET DE PARIS 117
pour son propre compte. Il fut pris, mis en
prison. Isabeau, apprenant l'histoire, ne jugea
pas que le cas fût pendable et môme elle fit
rendre la liberté au pauvre hère par une lettre
de rémission*.
Mais elle se montrait très sévère pour les
délits graves. Elle n'admettait pas que ses
gens violassent les propriétés d'autrui, et par
prévoyance, elle veillait à ce que les offi-
ciers de son hôtel n'exerçassent pas le droit
de prise sur les localités voisines de ses rési-
dences, particulièrement sur les abbayes et
les terres en dépendant. Le premier des actes
de la Reine qui nous ont été conservés \ est
précisément son interdiction formelle de com-
mettre le moindre larcin dans l'Abbaye de
Longchamp'^ (8 février 1389).
De 1389 à 1392, les déplacements d'Isabeau
sont fréquents ; mais il est à remarquer qu'ils
' Arch. Nat. JJ. 140, n" 193.
- Arch. Nat. K 53 A, n» 79.
■* La vigilance apportée par la Reine à sauvegarder les biens
de celte abbaye ne lui était pas inspirée par le seul désir de faire
Ii8 ISAREAU DE BAVIERE
ont tous pour but des pays peu éloignés de
Paris, et que, dans une zone restreinte, les
mêmes villes, les mêmes sanctuaires sont
visités par la Reine, à tour de rôle pour ainsi
dire, aux mêmes époques de l'année. C'est
presque toujours au pays de l'Oise ou aux
environs de Chartres qu'elle se transporte et
se fixe pour un temps.
« Un roi en sa jeunesse doit visiter et con-
naître ses gens ^ » disaient, en 1389, ^^^ deux
principaux ministres de Charles V, Bureau
de la Rivière et Jean le Mercier'. Ils ne par-
justice à tous et de bien gouverner son Hôtel, mais aussi « par la
grant affection et dévotion especialc » qu'elle avait « aux reli-
gieuses de Longchanip et à leur église ». — Monastère de Fran-
ciscaines, fondé en 1290 sur les bords de la Seine, à peu de dis-
tance de Paris, par Isabelle de France, sœur de Louis IX, Long-
champ avait été depuis lors honoré des bienfaits des rois et
placé sous la protection particulière des reines, et sa fondatrice
était devenue une grande sainte, à laquelle les femmes de la Maison
de France avaient voué un véritable culte. Isabeau suivait donc
une tradition en se plaçant sous le patronage de cette sainte Isa-
belle « miroir d'innocence, exemple de piété, rose de patience, lis
de charité » — dont la biographie, écrite à la demande des princes
français célébrait « la simplicité, la modestie, l'amour de l'étude et
la sagesse ». Voy. Acta Sanctoriim... (éd. par les R.R.P.P. Bol-
landistes, Paris et Bruxelles, i8G)-i8y4, (>.; vol. in-f"). t. VI, du
mois d'août, p. 7.S6-80G.
' Froissart. Chroniques. . ., liv. IV, cli. iv, t. XII, p. 38.
- Jean le Mercier, seigneur de Noviant. chevalier, capitaine et
gouverneur de la ville et du château de Creil, — notaire et secré-
taire du roi Jean II, en iSOo, — sergent d'armes, jmis huissier
d'armes et trésorier des guerres de Charles V en iSGg. — conseiller
général sur le fait des aides en i37'J — maître d'hùtcl de Charles VI
LES FÊTES DE SAINT-DENIS ET DE PARIS 119
laient pas de la Heine. Ces hommes poli-
tiques estimaient, sans doute, que les devoirs
de la maternité et ceux de la représentation
à la cour, suffisaient à Toccuper. Théorie
imprévoyante, dont l'application à Isabeau
devait produire de fâcheux effets ! Celle-ci ne
sera pas présentée aux provinces, elle igno-
rera a les gens de France » ; et, plus tard,
devenue régente, elle ne comprendra pas le
sens de certaines manifestations populaires.
Au commencement de Tannée iSSg, Isabeau
résida quelque temps au château de Vin-
cennes \ De là, elle se rendit au nord de Paris ;
Mantes, Creil la retinrent pendant les der-
nières semaines de février et tout le mois de
mars'. Le Roi voyageait de son côté, en Nor-
mandie ; le i3 mars, il envoyait un marsouin
avait été choisi par le Roi en novembre i388 comme l'un des mem-
bres du nouveau conseil de gouvernement. Sa compétence s'éten-
dait surtout à l'administration financière. Cf. H. Moranvillé, Etude
sur la vie de Jean le Mercier (Paris, 1888, in-4").
^ C'est de l'hôtel du Séjour, sis à Conflans-lès-le-pont de Cha-
renton, que, le 8 février, la Reine datait 1 acte de sauvegarde en
faveur des Dames de Longchamp. Arch. Nat., K 5j A, pièce 79.
* Arch. Nat. KK. 3o. f» 48 r».
I20 ISÂB EAU DE BAVIERE
à sa femme ^ et le 25, il lui dépêchait un mes-
sage pour l'avertir qu'il était à Rouen".
Au retour de cette tournée, politique sans
doute, Charles VI résolut de se donner quel-
que relâche ; il comprenait tout autrement
que son père l'exercice de l'autorité suprême,
et il ne se jugeait pas encore d'âge à s'ab-
sorber dans les affaires. La France, du reste,
remise aux mains des anciens ministres de
Charles V, était prospère ; la paix se négo-
ciait avec l'Angleterre. Le Roi estima donc
que le moment était venu de dédommager
Isabeau de la vie un peu monotone qu'elle
menait depuis leur mariage ; les médiocres
solennités d'Amiens étaient restées jusqu'alors
sans compensation ; il fallait que la jeune
femme goûtât enfin aux plaisirs chers à son
mari, qu'elle assistât à de brillantes joutes, à
de magnifiques tournois, et connût le faste
éblouissant de réjouissances vraiment royales.
Justement, l'occasion de beaux divertisse-
ments s'offrait toute prochaine : la chevalerie
devait être conférée, le mois suivant, aux
* Arch. Nat. KK 3o. f" 48 r».
LES FETES DE SAINT-DEMS ET DE PARIS 121
deux fils du feu duc d'Anjou \ Charles et
Louis, avant qu'ils ne partissent à la conquête
du Royaume des Deux-Siciles ".
Charles VI décida que cette cérémonie
aurait un éclat extraordinaire ; et des messa-
gers furent envoyés dans les pays d'Allemagne
et d'Angleterre pour inviter, de vive voix,
les nobles dames et les seigneurs à ces fêtes
solennelles \
Quelques détails sur la richesse des cos-
tumes et des parures qui furent commandés
alors pour la Reine et sa suite ' permettront
^ Louis I duc d'Anjou et de Touraine, comte du Maine et de
Provence, deuxième filsdeJean le Bon, né en i349, le plus âgé des
oncles de Charles VI avait exercé une influence prépondérante sur
la politique intérieure du royaume de i38o à i38'2. Brouillon et
avide, il avait pillé les trésors de Charles V et désorganisé les
finances pour amasser les sommes nécessaires à la conquête du
royaume des Deux-Siciles dont la reine Jeanne I l'avait fait héri-
tier. Descendu en Ualie, i38'2, il y était mort en i384, après avoir
échoué contre son compétiteur Charles de Duras. Cf. le Père
Anselme, Histoire gënéalo^i([iie de la Maison de France, t. I,
p. Soi.
■ Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 586.
^ Ibid., p. 58;.
* Cf. « Le premier compte de Arnoul Bouchier, argentier du
Roy..., pour demi an commencent le premier jour de février
l'an MGCGIIIJxx et Vni (i389, nouveau style) et fenissant le darnier
jour de juillet l'an mil CCGlIilxx et neuf après ensuivant, dont
les parties ont esté paiées achetées et délivrées tant aux gens et
officiers dudit seigneur comme aux gens et officiers de Madame
la Royne et de Monseigneur le duc de Thouraine. Arch. Nat. KK.
20, f» 4 r».
] s  R E A U DE BAVIERE
de juger combien la nouvelle cour laissait loin
derrière elle le luxe, pourtant si fameux, de
la Reine Blanche, veuve de Philippe VI encore
vivante \ ou de Jeanne de Bourbon, femme
de Charles V.
Vingt-quatre cottes hardies à chevaucher
pour les dames ; vingt-deux pour les damoi-
selles furent taillées dans les plus belles
pièces de drap vert brun de Bruxelles et dou-
blées en taffetas vert clair de Malines, ou
en drap clairet de Rouen. Sur la manche
gauche des dames, on appliqua des broderies
de genêts d'or à la devise du Roi% faites de fil
d'or et d'argent de Chypre, qui se répétaient
sur les chaperons, de même drap et de même
couleur. Les damoiselles eurent aussi leur
manches gauches et leurs chapeaux ouvrés de
' Blanche de Navarre, fille de Philippe IIF d'Evreux et de Jeanne
de France, (fille de Louis X, le Hutin) reine de Navarre, mariée le
29 janvier ij:1o à Philippe VI de Valois, veuve la même année
(le Père Anselme..., t. I, p. io5).
- Charles VI eut plusieurs devises : lecerf-volani qui avait été une
des devises de son père, — la cosse de s;enêt qu'il avait prise de
Louis IX, mais à laquelle il alliait les branches d'un grand arbre
ou May, c'est-à-dire un feuillage d'arbre comme il est au mois de
mai, etc. Les Mois, c'est-à-dire les paroles sentencieuses que
Charles VI choisissait comme âmes de ses devises étaient en ces
années : Espérance ou Jamais. Voy. Jal, Dictionnaire critique de
Biograpliie et d'Histoire, (Paris, 18(57), P- -^'^4 cl 893.
LES FÊTES DE S.VIXT- DENIS ET DE D A lU S 123
broderies, mais moins nombreuses et faites
seulement de fil d'argent\ Cent vingt aunes
de « lacs desoie, les uns de soie vert plein, les
autres de soie vert broché d'or», furent distri-
buées aux dames pour conduire les cheva-
liers au champ des joutes". La robe de la
Reine était de velours vermeil, en graine,
doublée de taffetas de la même nuance^; de
couleur vermeil étaient encore les costumes
du Roi et du duc de Touraine \
Pendant la durée des fêtes, TAbbaye de
Saint-Denis fut la résidence du Roi, de la
Reine et du duc de Touraine ; y logeaient aussi
les officiers de la cour, les dames qui for-
maient la suite d'isabeau et celles qui étaient
venues de lointains pays pour lui faire cor-
tège. Tous ces hauts personnages se trouvaient
installés, le samedi premier mai, au coucher
du soleiP. Rientôtarriva, en grand appareil, la
' Arch. Nat. KK ao. f" 87 r" et 93 V.
- Arch. iV'at. KK. 20, f" 92 v.
3 Ibid.,{« 87-93.
* Ibid. « Deux habits a vestir a dansser pour le roi et le duc de
Touraine en satin vermeil et semés de branches de genestres de
vert cousues de rouge. » Arch. Nat. KK. 20, f» 91 V.
^ Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. J, p. 589.
124 ISABEAU DE BAVIERE
duchesse douairière d'Anjou \ accompagnée
de ses deux fils".
Le soir même, une splendide réception fut
donnée dans la vaste salle, construite tout
exprès, au milieu de la cour derAbbaye\ Là,
pour la première fois, Isabeau put contempler
dans tout son éclat rassemblée des Grands du
Royaume, et aux hommages qui lui furent
offerts par tous, elle put mesurer sa puis-
sance.
Le lendemain au matin, la Reine, suivie de
la duchesse d'Anjou et de ses dames, se rendit
à la basilique où le Roi l'attendait devant
l'autel des Martyrs ; elle assista à la messe et
à la collation de la chevalerie. Le soir elle
parut au bal et au souper \
' Marie de Chùtillon, fille du célèbre comte Charles de Blois et
de Jeanne de Bretagne, veuve en i384 de Louis I d'Anjou, prit la
tutelle de ses enfants et gouverna si sagement les revenus du
comté de Provence qu'elle en tira des subsides pour continuer en
Italie la guerre commencée par son mari (le Père Anselme,
Histoire genéaloi^iqiie..., t. I, p. l'xcf).
' Louis II, duc d'Anjou, né en 1Î77, prenait le titre do l'oi de
Naples, de Sicile, de Jérusalem etd'Aragon. — Charles, son frère,
était comte de Roucy, seigneur de Guise, comte d'Etampes et de
Gien. Ibid.
^ Religieux de Saint-Denis, CA/o^/i/we de Charles VI, t. I, p. 58^
et 593.
* Religieux de Saint-Denis... t. I. p. TxjB.
LES FÊTES DE SAINT-DENIS ET DE PAIIIS ii'î
Le lundi, vers la neuvième heure, elle
gagna, non loin de l'Abbaye, la galerie de
bois réservée aux dames, sur la droite du
champ, clos par des rubans, où devaient se
mesurer les chevaliers \ Bientôt, ceux-ci
s'avancèrent : leurs armures étincelaient, les
emblèmes du Roi ornaient leurs écus de cou-
leur verte ; les écuyers suivaient portant les
casques et les lances '. Des dames, en nombre
égal, conduisirent les chevaliers avec des
rubans de soie qu'elles avaient retirés de
leur sein^ Elles étaient vêtues de costumes
vert foncé, tout couverts d'or et de pierreries
et montées sur des palefrois richement capara-
çonnés \ Quand les champions furent entrés
en lice, leurs dames se retirèrent dans la
galerie pour se mêler au groupe qui entourait
la Reine et la duchesse d'Anjou.
' Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 5ip et Juvénal des Ursins,
Histoire de Charles VI (éd. D. Godefroy, Paris, i6.53), p. 73.
" Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. .^ijâ. — Arch. Nat.
KK 20, f" 87-92. — Le i"'' compte d'Arnoul Boucher, argentier du
Roi, donne la liste des seigneurs, chevaliers et écuyers qui assis-
tèrent aux fêtes du 1°'' mai : les princes d'Anjou, les ducs de
Berry, Bourgogne, Bourbon, les comtes de Kavarre, de rs'evers, de
Savoie, etc. Arch. Kat. KK 20 f" i65 et suiv.
^ Religieux de Saint-Denis, Chronique.... t. I, p. fïyfi.
* Ibid., p. 595-397 et Arch. Nat. KK 20, f» 87-92.
126 ISABEAU DE BAVIERE
La liste des personnes composant cette
assistance féminine nous a été conservée; la
lecture en est intéressante : les plus grands
noms de France viennent d'abord, puis ceux
des femmes de noblesse récente dont les
maris occupaient de grandes charges dans
l'administration judiciaire ou financière du
Royaume ; ensuite les noms très nombreux de
damoiselles et de filles de chevaliers et de
ministres, enfin ceux de dix-sept des plus
riches bourgeoises de Paris.
A la vue du chatoyant spectacle offert par
ces dames, damoiselles et roturières, toutes
richement parées, et sans doute harmonieu-
sement groupées, le Religieux de Saint-Denis
fut saisi d'enthousiasme; (( On se serait cru,
dit-il, transporté au milieu de cette assemblée
de déesses, dont parlent les anciens poètes ' » .
Aussi bien, c'était un aréopage, puisque le
soir, au souper, les dames distribuèrent des
prix aux chevaliers les plus valeureux. Mais
alors, parait-il, les déesses s'humanisèrent,
et quelques-unes, à la faveur de la mascarade,
accordèrent le prix d'amour. C'est du moins
' Religieux de Saint-Denis, C/ironi'jur..., t. I, p. 5cp.
LES FETES DE SAINT-DENTS ET DE PARIS 127
ce que Taustère religieux crut voir, lorsqu'il
glissa un coup crœil furtif dans la salle tlu
festin transformée en salle tle bal ^
Le mardi, les écuyers à leur tour, combat-
tirent en présence d'Isabeau ; ils furent con-
duits et récompensés par des damoiselles
comme les chevaliers Pavaient été, la veille,
par des dames.
Le même jour, dans la basilique, un ser-
vice solennel fut célébré en Thonneur de la
mémoire de Du Guesclin, mort depuis neuf ans,
et, devant les princes et les seigneurs vêtus
de leurs costumes de deuil, l'oraison funèbre
du connétable fut prononcée ; mais la Heine
ne dut pas assister à cette imposante céré-
monie militaire, car le chroniqueur ne fait
aucune allusion à sa présence-.
Les réjouissances et divertissements durè-
rent encore tout le cinquième jour; quand ils
prirent fin, le Roi remercia de leur concours
les seigneurs étrangers et les chevaliers fran-
çais venus de loin ; il complimenta, en termes
gracieux, les dames qui avaient formé autour
' Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 5(j7-5(j9.
- Ibid.
128 ISABEAU DE BAVIÈRE
de la Reine comme une couronne de jeunesse,
de beauté et de richesses ; puis il fit distri-
buer de nombreux cadeaux, presque tous
magnifiques : c'étaient des joyaux d'or et
d'argent, des drap d'or et de soie, des four-
rures, des hanaps d'or, des anneaux enrichis
de diamants, des images de Notre-Dame, etc ;
les bourgeoises de Paris reçurent, pour leur
part , deux pièces d'écarlate vermeil de
Bruxelles. Ensemble tous ces présents avaient
coûté la grosse somme de neuf mille cinq
cent soixante-quinze livres six sous tournois ^
C'est le luxe déployé dans ces belles fêtes,
que, bien des années plus tard, visera Eustache
Deschamps, lorsqu'il dira :
« En qui en veult en querre
« A Saint-Denis un chafault et par terre
« Joutes très grans ou l'or hiit et habonde;
« Mais qui vouldroit jugier à droite esquerre
« C'est tout néant des choses de ce monde"! »
Après les fêtes de Saint-Denis, Isabeau se
retira à Saint-Ouen. Là, dès le milieu de mai,
ce ne fut plus un secret pour les serviteurs
- Arch. Nat. KK 20, f" 9 i"
^ Eustache Deschamps, Œuvres complètes, t. YI, p. 4'-
LKS l'KTES DE SAINT-DENIS ET DE PARIS 129
qu'on pouvait de nouveau espérer la venue
d'un Dauphin, car, Pierre rj']stourneau, valet-
tailleur, avait reçu Tordre d'acheter du « tier-
celin et de l'azur, » pour l'élargissement de
huit corsets ; de plus, la Reine voulant témoi-
gner sa reconnaissance à Notre-Dame, se dis-
posait à partir en pèlerinage. Le 9 juin cepen-
dant, elle était encore à Saint-Ouen, où le Roi,
qui chassait alors dans la forêt de Senlis, lui
envoyait « porter lettres avec la tête d'un
cerf* ».
Quelques jours après, la Reine se transpor-
tait à Saint-Sanctin- et à Chartres, ses sanc-
tuaires préférés, pour y rendre ses actions de
grâces. Elle passa tout le reste du mois au
pays chartrain, où, à deux reprises, elle reçut
des nouvelles du Roi, le 17 a Chartres^, le ^3
à Saint-Sanctin'. Charles VI lui-même arriva
bientôt pour la rejoindre et faire ses dévotions
à Notre-Dame de Chartres.
* Arch. Nat. KK 3o. f» 49 r".
- Sainl-Sanctin de Chuisnes, cant. de Courville. arr. de Chartres,
dép. d'Eure-et-Loir, célèbre abbaye bénédictine, était un lieu de
pèlerinag-e très fréquenté au xiv^ siècle.
^ Arch. Nat. KK 3o, f» .49, r".
* Jbid.
i3o ISAIÎEAU DK n.VYlKRE
A la fin du mois de juillet, on retrouve le
couple royal, installé au château de Melun,
lieu de rendez-vous fixé par Charles \'l à la
(illc de Jean Galéas, seigneur de Milan, A^alen-
tine Visconti, promise au duc Louis de Tou-
raine. Le mariage de Valentine et de Louis
fut célébré à Melun même, le 17 août, en pré-
sence du Roi et de la Ueine\
Cependant à Paris, s'achevaient en grande
hâte, les préparatifs de fête entrepris depuis
plusieurs semaines, sur Tordre du lloi, pour
le sacre de la Heine, fixé au 23 août.
Isabeau, en effet, n'était })as sacrée, et
depuis quatre ans ([u'elle était reine, les
Parisiens ne l'avaient pas encore reçue offi-
ciellement ; car si, parfois, l'hôtel Saint-Pol
avait été visité et même habité par elle, aucune
députation de la ville n'était venue à sa ren-
contre, aucune fête populaire n'avait signalé
son passage dans la ('a|)itale-. Cliarles VI vou-
lut que les deux cérémonies, si lartlivemcnt
' Jarry, Vie po/ilif/ne de Louis tl' Orléans, p. 4().
* Depuis rinsui'i'ooUori des Maillolins i)83, les l'iinccs. nui
s'(H;iioiil défiés des Parisiens, avaient aboli la eharf^e de PréviH
des JMarehands el eonlié toute l'administralioii de la ville au prévôt
royal. — V.w jaiivi(M' l'SSi), l'un des preniiei's aelcs des nouveaux
Li:s l'ÈTKS DK .SM.NT-DEiNlS ET DE P.VIUS i J I
célébrées, rentrée à Paris et le sacre, for-
massent nn (Miseinl)le de fêtes splendides,
rehaussées d'un luxe inouï, capal)le d'éiner-
veiller les gens du lloyaunie et de frapper
d'admiration les étrangers.
De nombreux hérauts et messagers furent
donc envoyés aux quatre coins de la France
ainsi qu'en Angleterre, en Allemagne et aux
Pays-Bas pour inviter les seigneurs et les che-
valiers les plus fameux au sacre de la reine
Isabeau'.
En même tenq^s, par des lettres royales,
données en faveur de la Ucine, l'amnistie fut
promise aux exilés et aux proscrits qui
auraient regagné leurs provinces dans les
quatre mois-.
conseillers du Roi lui do roiidre à Paris une partie de ses iiislilu-
tions inunieipales. Cf. L. Batlilol, Jean Jtnn'cncl, picvôt dea tnar-
cliands, (Paris, iS<)4. iii-8»).
' Relig'ieux de Saint Denis, Cliront<iue de Charles VI, t. I, p. Goy.
— La nouvelle fit grand bruit en tous ces pays; Jean Froissart
qui était alors on Hollande aujjrès du comte de Blois, s'empressa
de revenir : « Je pi'ins congé, dit-il, pour retourner en France,
pour être à une très noble fête qui dcvoit être en la ville de Paris
il la première entrée de la reine Isabel de France... Pour savoir
le fond de toutes ces choses, je m'en retournai parmi Bi'abant et
lis tant que je me trouvai à Paris huit jours avant que la fête se
tint ni iit ». ('/i/oiiit/iies..., livre IV. ch. i (éd. J'uclion. t. XII,
p. .')-:;.
- Jbid.
i3-2 ISABEÂU DE BAVIÈRE
Pendant que les seigneurs et les chevaliers
étrangers ou provinciaux, qui répondaient à
Tappel de Charles VI, se dirigeaient vers
Paris, la cour et la ville poursuivaient fébri-
lement les apprêts des fêtes royales : draps
de velours et de soie, pelleteries et joyaux
passaient des boutiques des grands mar-
chands, fournisseurs de la cour, entre les
mains des tailleurs et des brodeurs de la
Maison du Roi et de celle de la Reine*;
et, pour trouver des étoffes plus rares, Jean-
net d'Estouteville , écuyer de corps de
Charles VI, était dépêché en Angleterre-. Les
orfèvres parisiens et les marchands de Gênes
ne parvenant pas, quelque somme qu'on leur
offrît, à fournir tous les galons d'or et d'ar-
gent, les broderies, les joyaux et parures
nécessaires, les trésors de bijoux et d'objets
précieux, enfermés à Vincennes et à Melun,
furent en quelque sorte réquisitionnés. La
Chambre des Comptes délégua les plus probes
de ses membres pour aider et surveiller les
Arch. IN'at. KK 20, f" G-iO, 99-111
Ibid., f° ifi v«.
LES FETES DE S .V 1 X T - D E N I S ET DE PAIUS i33
serviteurs royaux dans le transfert, à Thôtel
Saint-Pol, du grand coffre de Vincennes, et
dans Tenlèvement de quelques-uns des plus
riches bijoux de Melun'. En présence des
magistrats désignés, les couronnes, les croix
d'or, les colliers, les patenôtres ornées de
perles furent littéralement dépecés « pour
être employés en autres joyaux pour la venue
de la Reine "^ » ; l'or fut remis aux orfèvres
pour la fonte, les perles aux tailleurs de robes
pour les garnitures. Il semblait que tout le
monde, à la cour, renouvelât sa garde-robe
aux frais du Roi.
Du reste, Charles VI lui-même prescrivait
les costumes qui devaient être portés pendant
les fêtes prochaines ; il indiquait la nature et
la quantité des étoffes à employer ; par exemple
les draps et les pennes, la soie et la pelle-
terie nécessaires aux houppelandes des mi-
nistres, des principaux officiers de l'Hôtel,
les petits draps pour les chevaucheurs de
1 écurie, les draps de sac pour les houppe-
' Arch. Nat. KK 20, f" 14.
- Ibid., fo 14 et i5.
i34 ISABEAU DE BAVIERE
landes de certains chevaliers et officiers de
moins haut rang \ Le i5 août, presque à la
veille du grand jour, il écrit encore aux gens
des Comptes : « Nous voulons et vous man-
dons que faites promptement bailler et déli-
vrer à notre amé et féal aro-entier... soixante
o
douze frans d'or pour acheter six satins les-
quelz par lui seront distribuez à la venue de
notre très chiere et très aimée compagne la
Royne'". »
Les robes de la comtesse d'Eu, de Mademoi-
selle d'IIarcourt et de quelques autres dames
étaient véritablement magnifiques'' ; leur ri-
chesse égalait presque celle des costumes du
Roi et du duc de Touraine '\ Mais la merveille
des merveilles, c'était la toilette de la Reine :
chacune de ses robes, taillée dans une étoffe
du plus grand prix, était un chef-d'œuvre dû à
' Avch. Nat. KK 20, f» 11.
- Bibl. Nat., f. fr. 20706, pièce ai.
^ « Pour les robes de Madame la comtesse d'Eu, de Mademoi-
selle d'IIarcourt et autres dames de l'Hôtel et compagnie de la
royne..., 1990 liv. 9 deniers parisis. » Arch . Nat., KK 20, f" 112.
Autres mentions sur les étoffes de ces toilettes dans le nirme
compte; Ihid.
' « Draps de soie, veloux, laine pour robes, pourpoins et autres
habis pour le roi et le duc de Touraine f)8.'f7 liv. par. » Arch. Nat.
KK 20, f° 10 r».
LKS FÊTES DK SMNT-DEXIS ET DE P.VIUS l35
Tart du costumier uni à ceux de Forfèvre et
du joaillier.
Quand il s'agit de régler la composition et
Tordre du cortège d'Isabeau, on consulta la
gardienne des plus nobles traditions, la reine
Blanche, veuve de Philippe VI. Celle-ci quitta
sa retraite de Neauphle \ pour donner son
avis sur le cérémonial qui devait être observé.
Asa demande, les livres déposés àSaint-Denis,
traitant du sacre des rois et des reines, furent
compulsés ; mais Charles VI, jugeant trop
simples ces anciennes coutumes, ordonna de
faire plus grand qu'on n'avait jamais fait';
il voulait pour le sacre de sa femme, une mise
en scène jusqu'alors inusitée; grâce au con-
cours des Parisiens, ses vœux furent comblés ^
Le vendredi 20 août, la Heine, venant de
' Neauphle-lc-Chàlcau, canton de Monlfort-l'Amatiry, arr. de
Rambouillet, dép. de Seine-et-Oise.
" Religieux de Saint-Denis, t. I. p. (iog.
■"' Pour les fêles de l'entrée de la Reine à Paris les principales
sources sont : Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. I, (éd. Uuchon,
t. XII, p. 7-3i). — Religieux de Saint-Denis, Clironi(juc de
Cliarles VI, t. I, p. (jii-()i7. — Juvérial des Ursiiis, Ilisloire de
Chartes VI (éd. Godcfroy) p. 71-7». — Guill. Cousinot, Geste des
y<il>tes. j). 107. — Arch. Nat. KK uo. I" (1-76 et 99-111 ; Registres du
Parlement, X^'i 147't. f" 5'^-'") r". — E. Petit, Itinéraire des dues de
l}our'rogne...,p. ■>.i')cl~y.f.ç)-')'')0. — -H. Legi'and, Paris en ^^-^.(plan de
restitution, dans la <■'<)//. Doc.llist. Geii. de Paris, Paris. iSfiS. in-}").
x36 ISABEAU DE BAVIERE
Melun, arrivait à Saint-Denis; le 2t, elle y
était rejointe par les dames du sang royal : la
Reine Blanche, la duchesse d'Orléans et la
duchesse de Bar\ représentant les anciennes
générations ; par la duchesse de Bourgogne
et tout un groupe de toutes jeunes femmes :
la duchesse de Touraine, la duchesse de
Berry, presque une enfant, mariée depuis deux
mois au vieux duc-, et Mar^-uerite de Hai-
naut, comtesse de Nevers, etc.
Le dimanche, dans la matinée, la reine
Blanche et la duchesse d'Orléans quittent
Saint-Denis, sous brillante escorte ; ces dames
ne feront pas partie du cortège : elles se
rendent à Paris, pour rejoindre le Roi au
Palais, et y préparer la réception d'Isabeau.
A midi, la Reine sort deFAbbaye, en chappe
de velours azur semée de ileurs de lys d'or ' ;
' Marie de Franco, (loiixiônic fille de Jean II, mariée au duc Koberl
de Bar. Gallia Clirtutiana, t. V, p. ;')ia-:u;<.
- Jeanne, comtesse d'Auvergne et de Boulogne, (ille unii[ue tie
Jean II, comte d'Auvergne et d'Elconor de Coniniinges (le Père
Anselme, Histoire gcnéa/ogiqne..., l. I, p. 108).
3 Le manteau des femmes, en 1389, était une chape close, de beau-
coup d'ampleur ressemblant au manteau des béguines. Voy. Qui-
cherat, Histoire du costume, p. 258. — La chape que portait la Reine
avait été achetée à Valcntine de Milan pour 480 livres parisis.
C'était sans doute un manteau d'un travail remarquable, fabriqué
LES FÊTES DE S.VINT-DENIS ET DE P.VIUS lî;
elle monte dans sa litière couverte et bien
ornée que traîne un superbe attelage, pen-
dant que les daines, derrière elle, se placent
dans des chars peints et dorés ; à leurs côtés,
à cheval, se tiennent : les ducs de Touraine, de
Bourbon \ de Berry, de Bourgogne, escortés
à quelque distance, par les seigneurs français.
Le cortège se met en marche. Une première
fois, auprès de la chapelle Saint-Quentin-,
un groupe de cavaliers barre la route : deux
seigneurs s'en détachent et s'appprochent
d'Isabeau : c'est le duc de Lorraine^ et Guil-
laume d'Ostrevant, comte de Hainaut qui
demandent la permission de présenter les
en Italie et que la duchesse de Touraiuc avait revêtu le jour de
son mariage. Arch. Nat. KK ao, f" lo v".
' Louis II duc de Bourbon, comte do Clormont, de Forez etc.. Gis
do Pierre I de Bourbon et d'Isabelle de Valois, soeur du roi
Philippe VI, était né en i3.i~. Huit ans prisonnier en Ang-ietcri'c
après la bataille de Poitiers, il coniljattil ensuite contre les Anglais
et les Navarrais sous lo règne de Charles V son beau-frère.
Devenu l'un des tuteurs de Charles VI, il se désintéressa de la
politique intérieure, pour se consacrer à la conduite des expédi-
tions militaires. En ij85, lors du mariage d'isabeau, il faisait
campagne en Poitou contre les Anglais. — Jean, comte de Glernujnt,
son fils, était né en i jSo de son mariage avec Anne, dauphine d'Au-
vergne, comtesse de Forez. (Le Père Anselme..., l. I, p. 3o'2-3o3.)
- La Chapelle Saint-Quentin était située dans la campagne au
sortir de Saint-Denis, à main gauche du chemin qui conduit à
Paris.
^ Jean 1, duc de Lorraine, i j-ifj-i'îfjr .
i38 ISABEAU DE BAVIERE
seigneurs étrangers. Un peu plus loin, deux
masses, Tune verte, Tautre rose, qui, à dis-
tance, semblent deux taches sous Téclatant
soleil d'août, attirent les regards de la l\eine ;
et, au même moment, ses oreilles sont char-
mées par les accords d'une musique harmo-
nieuse : d'un côté de la route est une troupe
de douze cents cavaliers, riches bourgeois de
Paris, tous vêtus de « gonne vert avec bau-
dequin vert et vermeil^ » ; Jean Jouvenel,
garde de la prévôté des marchands -, est à leur
tète, il offre les souhaits de bienvenue à la
souveraine. De l'autre côté de la route, se
tiennent les ofhcicrs et les serviteurs de la
Maison du Roi, tout habillés de rose, des
musiciens sont avec eux; bouro-eois et Q-ens
du Uoi se joignent au cortège. A Saint-
' Les robes de ces bourgeois avaient hi forme de gonnes, c'ost-
â-dirc de robes de moines, étroites de manches et de corps ; elles
étaient en baudecjuin, étoffe unie tissée d'or et de soie, et elles
étaient parties, c'est-à-dire d'une coiilenr à di'oite et d'une autre
couleur à gauche. Qiiicherat. Histoire du C'cs/iii/ic. p. >.>.'!.
" Les ministres de Charles VI n'avaient pas osé rétablir l'an-
cienne prévôté des marchands, ils avaient institué un nouvel office
(( la garde de la prévt'ité des marchands ]>our le roy » et ils en
avaient investi Maître Jean Jouvenel, conseiller au Chatelet, homme
sage et bon politique. « Quoiqu'il u'eùt ni échevinage, ni parloir
aux bourgeois, ni juridiction », le nouveau mugisirat siil « faire
figure de prévôt ». Ijattifol. Jiuin Jourcnc/. p. Su.
LES FETES DE SAT^'T-nE^MS ET DE PARTS i39
Lazare \ on se forme pour Fcntrée dans la
ville, les voitures sont découvertes : les
Princes mettent pied à terre et se placent
dans Tordre fixé par l'étiquette.
La litière d'Isabeau s'engage la première
dans Paris entourée de six seigneurs : les ducs
de Bourbon et de Tourainc en tète ; les ducs
de Bourgogne et de Berry au milieu, et der-
rière, Pierre de Navarre et le comte d'Ostre-
vant. Sur le côté, montant un palefroi « su-
perbement aourné », chevauche la duchesse
de Touraine '.
A la première porte Saint-Denis % on avait
' Lu léproserie de Saint-Lazare ou Saint-Ladre était située rue
du faubourg-Saint-Denis, dans la portion nommée alors chaussée
Saint-Lazare, sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui en partie
la prison de Saint-Lazare. H. Leg-rand, Paris en 1380, plan de
restitution, p. 76, note 4-
- « G'étoit, dit Froissart, pour lui différer des autres... car nou-
vellement etoit venue en France et encore... n'avoit entré en la
cité de Paris, quand elle y entra premièrement en la compagnie
de la reine de France. » (Chroniques, liv. IV, ch. i, t. Xll, p. 8
et 2j.) — Plusieurs articles des Comptes de l'Argenterie portent
cette mention « ...pour la venue de la Royne et de madamede Thou-
raine ». Arch. Nat. KK 20, f" 14.
■ La première porte Saint-Denis, appelée aussi Porte de Paris
ou Porte Royale, appartenait à l'enceinte de Charles V et était
placée au débouché de la rue tl'Aboukir. C'était un gros bâtiment
carré formant une cour à l'intérieur, terrassé, sans toiture et flanqué
dans les angles de tourelles en encorbellement. Le Roux de Lincy,
Paris et ses historiens, (dans la Coll. Doc. llist. Gén. de l'aris.) p. 228,
note 4.
i4o ISABEÂU DE BAVIERE
figuré le ciel par un plafond bleu où resplen-
dissait le soleil et brillaient de nombreuses
étoiles, et « était haut ce ciel et armorié
très richement des armes de France et de
Bavière » ; des anges y passaient et repassaient
en faisant entendre de suaves harmonies. Isa-
beau écoute ces chansons « moult mélo-
dieuses et douces », et, en passant devant,
admire Timage si bien faite de Notre-Dame
tenant TEnfant Jésus « lequel s'ébat par soi a
un moulinet fait d'une Q-rosse noix ».
Mais en face d'elle, s'ouvre la longue et
populeuse rue Saint-Denis^ ; la perspective de
ses hautes maisons, toutes pavoisées, offre un
coup d'œil réjouissant que « c'est merveille de
voir ». Une foule énorme, impatiente, hou-
leuse y attend la Reine depuis des heures ;
les sergents d'armes et les officiers ont grand'
peine à la maintenir; ils sont tous « embeso-
gnés à faire voie et rompre la presse et les
gens » ; l'affluence est telle qu'il semble que
« tout le monde ait été là mandé ». De
^ La rue Saint-Denis s'étondail, de la première porte Saint-
Denis au Châtclet. Elle était la « Grand'Kue de Paris », la plus
large, la plus commerçante, la mieux entretenue. H. Legrand.
Paris en i'58o. p. 64, note 3.
<
C oo"
< '2
LES FETES DE SATNT-nE.MS ET DE PARTS 141
toutes parts les Noëls retentissent; Isabeau
s'avance au milieu d'une immense explosion
d'enthousiasme; son attelage va maintenant
« tout souef le pas », entre deux haies épaisses
d'êtres humains. Toutes les fenêtres sont
ornées, la plupart des maisons, tendues de
drap de haute lice, d'étoffes de soie ou de
tapis précieux. Les Parisiens avaient prodigué
les plus riches tentures, comme « s'ils les
eussent eues pour néant » ou que « on fût en
Alexandrie ou à Damas », et cela, dans le
seul espoir que les yeux de la Reine, en se
posant sur ces tapisseries historiées, a en
auraient plaisance ^ ».
Et, en effet, toutes ces décorations causent
à Isabeau un réel enchantement; elle s'arrête
aux étonnantes curiosités, sortes de surprises,
qui avaient été ménagées de distance en dis-
tance. C'est d'abord une fontaine, couverte
de drap d'azur semé de fleurs de lis, qui
verse à flots claret et piment, recueillis dans
des hanaps d'or par une troupe de jeunes filles
' Froissart, Chroniques.... liv. IV, cb. I, t. XII, p. i>. « Les
femmes et les jeunes filles étaient parées de riches colliers et de
longues robes lissées d'or et de pourpre. » — Religieux de Saint-
Denis, Chronique..., t. I, p. Gi3.
I4'i I s AU EAU DE BAVIERE
dont les riches parures et les chapels d'or
étincellent au soleil et qui chantent de déli-
cieuses mélodies.
Plus loin, une longue halte est nécessaire :
c'est au spectacle d'une vraie bataille que la
Reine est priée d'assister, et quel combat!
Sur un échafaud, au bas du moutier de la
Trinité', deux groupes de guerriers vont en
venir aux mains : douze seigneurs chrétiens,
dans le costume des croisés, écartelés à leurs
armes, sous le commandement de Richard
Cœur de-Lion ; en face une troupe de Sarra-
zins conduits par Saladin, tandis que le Roi
de France domine la scène entouré de ses
douze pairs, « tous armoyés de leurs armes »,
et donne le signal de l'engagement.
Parvenue à la seconde porte Saint-Denis-,
la Reine peut avoir l'illusion de pénétrer
dans le Paradis car, en levant les yeux, elle
L Ilùpilal (II' la l'i'iiiité oiait situé riif Sainl-Deiiis, en lai'O do
la rue Saint-Sauveur.
La deuxième porte Saint-Denis, de lenceinle de Philippe-Au-
guste, s'élevait jirès de l'impasse des Peintres, au point d'intersec-
tion de la rue Tiirbigo et de la rue aux Ours. \o\. Legrand,
Paris en i38o, p. (i-î, noie li et Le Koux de Lincy, Paris et ses JJis-
ioricas, p. 2a8 note 4. — 11 y avait une troisième porte Saint-
Denis, construite anléricurement à l'enceinte de Phili{)j)e .vuguste,
au coin de la rue des Lombards.
LES FETES DE HMNT-DENIS ET DE PARIS 1-13
aperçoit la sainte Trinité et une théorie
d'anges : ceux-ci entonnent une hymne sacrée ;
au moment où elle contemple « Dieu le Père
séant en sa majesté », le ciel s'ouvre, et, dou-
cement deux chérubins lui posent sur le chef
une couronne d'or et de pierreries ; ils chan-
tent :
« Dame enclose entre fleurs de lis,
« Reine ètes-vous de Paris
« De France et de tout le pays.
« Nous en râlions en Paradis. «
A mesure qu'il s'enfonce plus avant dans la
ville, le cortège voit grossir la foule sur son
passage ; en même temps les occasions d'ad-
mirer se multiplient : à la chapelle Saint-
Jacques \ des orgues « sonnent moult douce-
ment en une chambre faite de drap de haute
lice ».
Au Giiàtelet-, une longue station est impo-
sée à la Reine. Les bourgeois, les gens du
' Saint-Jacques de l'IIôpilal. au coin de la rue Mauconscil, était
un asile pour les pèlerins de Saint-Jacques de Compostellc.
Legrand, Paris en i38o, p. :")J, note i .
- Le Grand Chàtelet, lorteresse et jjrison, siège de la prévôté
royale de Paris, donnait sur le quai, en face du Pont au Change;
il occultait toute la place du Chàtelet.
i44 I s ARE AU DE BAVIERE
peuple et les étrangers se sont massés pour
voir l'allégorie représentée dans le beau clià-
tel ouvré et charpenté de bois et de guérite,
dont chaque créneau est gardé par un homme
d'armes. Sur un lit de tapisserie d'azur à fleurs
de lis d'or, Madame Sainte-Anne est couchée,
image de la justice, et voici que d'un bois,
où courent les lièvres, les connins et où volè-
tent les oisillons, sort un grand cerf blanc,
les cornes dorées, un collier d'or au cou ; il se
place auprès du lit de justice; il remue les
yeux, la tète et tous les membres, et saisis-
sant l'épée de justice, la fait tenir droite;
puis un lion et un aigle se précipitent..., l'oi-
seau de proie va-t-il fondre sur la Justice?
Non, car douze pucelles s'élancent hors du
bois, et, de leurs épées nues, séparent de
l'aigle, et Madame Sainte-Anne et le lion et
le cerf.
Les spectateurs sont haletants, et voici
qu'une bousculade épouvantable se produit;
les derniers rangs ont voulu gagner du ter-
rain, et au milieu d'eux, sur un fort cheval,
un homme d'âge mùr et un autre plus jeune,
monté en croupe, essayent de se frayer un
LKS l'KTES KK S A I N 1' - 1) i: .N 1 S K T I) K I' \ lU S i/jj
passage ! liCs deux aiulacieiix prétendent « se
bouter sur le devant » ; ils veulent contem-
pler la Reine de tout près ; mais les sergents
accourus les repoussent et « leur frappent les
épaules à coup de boulaies ^ ».
La représentation terminée et Tordre réta-
bli, la litière d'Isabeau franchit le Pont-au-
Change' tout tendu de taffetas bleu à fleurs
de lis d'or, avec un ciel étoile « de vert et de
vermeil samit^ ».
Cependant le jour commençait à baisser; la
tête du cortège s'engage dans la rue Neuve-
Notre-Dame ', ou d'autres jeux a grandement
lui viennent à plaisance ». La curiosité de la
Reine est vivement piquée par le tour de force
' Jiivcnal des Ursins, Histoire de Charles Vf, p. 72. — La boii-
laie était iiii gros bâton, une sorte de massue que portait chaque
scrg'ent et qui lui servait à maintenir « la presse des gens ».
- Le Pont au Change était aussi nommé Grand Pont ou Pont
aux (Changeurs. « Là demeurent les changeurs d'iui coslé et orlèvrcs
d'autre costé et passoient tant de gens toute jour sur ce pont
que on y cncontroit adcz ung blanc- moine ou un blanc cheval. »
(iuillebert de Metz, Description de la ville de Paris (1407), publiée
par Le Roux de Lincy, Paris et ses Historiens, j). i()o.
" Le saniit était une étofl'e de soie sergée de grand prix.
* .\u sortir du Pont au Change, le cortège de la Reine pénétra
dans la rue Saint-Barthélémy, puis dans la rue de la Barilleric
qui en était le prolongement (le long de la façade orientale du
Palais) ; enfin, tournant à gauche, il prit la rue de la Calendrc et
la rue Neuve-Notre-Dame, la voie trioniplia'.e rpie suivaient 'es
Rois pour aller du Palais à Nolre-Danic
l46 ISABEAU DE BAVIERE
qu'exécute ce « maître engigneur » qui, ayant
installé un échafaud sur le haut de la plus
haute tour de Notre-Dame et Tayant relié,
par une corde qui passe au-dessus des toits, à
la plus haute maison du pont Saint-Michel,
sort de son échafaud, deux cierges allumés en
ses mains à cause de Theure avancée, et tout
en chantant, commence à marcher sur la
corde « en faisant gambades », et descend
ainsi le long de la grande rue, cependant que
les dames crient à la sorcellerie.
Devant la cathédrale, Tévêque de Paris,
Pierre d'Orgemont^ attend la Reine. 11 est
entouré du Chapitre et d'un nombreux clergé,
revêtu des habits sacrés des grandes fêtes.
Isabeau, aidée par les quatre ducs, met
pied à terre, pendant que les autres dames
descendent de leurs litières ou de leurs
palefrois, et, précédée par Tévêque et le
clergé, elle fait son entrée dans Notre-Dame,
resplendissante de lumières ; au moment où
elle franchit le seuil, le prélat et les prêtres
' Pierre d'Orgemoiit, chancelier du duc de Toiiraine et conseil-
ler à la Chambre des Comptes, était évèque de Paris depuis i3S.'f.
Gallia Christana, t. VII, col. 140.
LES TÈTES DE SAIXT-DENIS ET DE PARIS 147
entonnent en « chantant haut et clair » la
louange de Dieu et de la Vierge Marie. Elle
traverse le chœur et vient s'agenouiller au pied
du grand autel, prie quelques instants, puis
elle offre à Notre-Dame, avec la couronne que
lui ont donnée les anges, deux draps d'or
racamas \ A ce moment, les deux ministres,
Bureau de la Rivière et Jean le Mercier s'avan-
cent, porteurs d'une magnifique couronne que
l'évêque et les quatre ducs placent sur la tète
d'Isabeau.
En sortant de la cathédrale, le cortège
trouve le parvis illuminé par cinq cents
cierges, car la nuit est venue ; la Reine
remonte dans sa litière et pendant que reten-
tissent les dernières acclamations, elle se
dirige vers le Palais-, où l'attendent le Roi,
la reine Blanche et la duchesse d'Orléans. Un
somptueux souper réunit les seigneurs, les
* Arch. ^'at. KK 20, f" loi V.
* Le Palais, ou Palais Royal, ancienne demeure de Sainl-Louis,
devenule siège du Parlement, s'étendait du Pont au Change au Pont
Saint-Michel. Quoiqu'il y eut « salles et chambres pour loger le
Roi et les douze pers », (Guillebert de Metz, Description de la Ville
de Paris, dans Paris et ses Historiens, p. lâg) les Valois n'y rési-
dèrent que rarement, pour leur mariage, et leur entrée solennelle.
(Du Breuil, Théâtre des Antiquitez de Paris, p. 228).
i48 ISABEAU UK BAVIÈRE
chevaliers, les dames et les damoiselles ; un
grand bal leur fut ensuite offert.
Le Roi, très heureux que tout se fut si bien
passé, se montra plus gai et plus aimable que
jamais. A un moment qu'Isabcau devisait avec
des dames sur les événements du jour, il s'ap-
procha du groupe, demanda à sa femme si
elle se rappelait la bousculade du Chàtelet,
et lui révéla que les deux hommes montés sur
un grand cheval, qui voulaient voir de tout
près, n'étaient autres que lui-même et Phi-
lippe de Savoisy ! Charles Yl avait contraint
le Grand-maître de Tllôtel de la Reine à se
déguiser, et à le conduire au plus épais de la
foule. A ce récit les dames « commencèrent
à farcer », et le Roi, tout fier de son esca-
pade, rit le premier et de bon cœur des
horions qu'il y avait gagnés.
Le dimanche avait été la journée des Pari-
siens, le lundi fut celle de la Cour.
Vers midi, les Princes et les plus nobles
dames s'assemblent au Palais pour accompa-
LL; SACIIK DK LA 11 K 1 N K ' 149
gncr Isabeau à la Sainte-Chapelle, Charles W
s'y est déjà rendu avec une suite de seigneurs '.
Il a revêtu Thabit royal : « la tunique, la dal-
matique, la robe à socques », et le manteau
chlamvde de couleur écarlate, rubannés de
rubans d'or de Damas, fourrés d'hermine et
brodés de pierreries-. 11 porte le diadème, et
les vieux courtisans et les anciens conseillers
de Charles V se réjouissent de voir (( ponti-
fical en son costume et en son maintien », le
jeune Hoi dont ils ont trop souvent à blâmer
le goût pour les costumes de fantaisie et les
modes étrangères ^
La Reine paraît dans la galerie qui conduit
de plain-picd des appartements royaux à la
chapelle haute. Sa toilette, suivant l'usage
pour la messe du sacre, est tout en soie.
Sous un manteau de satin vermeil fourré de
cendal tiercelin \ elle porte une robe du
même tissu ; comme elle doit être ointe à la
tête et à la poitrine, ses cheveux sont répandus
' Religfieux de Saint-Denis, Chroni(/ue de Charles VI, l. I. p. Gi3.
■ Ibid. et Ai'ch. Nat. KK -lo, f" loir».
^ Religieux de Saint-Denis, ibid.
* Arch, Nat. KK ao, f" ;o! v. — Le cendal était une étoffe de soie
très recherchée.
1 5o I S A n E A U DE R A V I È R E
sur ses épaules % son manteau est «. à lacs par
devant' », et, sous sa robe, le large doublet
et la chemise de fine toile de Reims, sont
ouverts par devant et par derrière \
Le cortège se met en marche : Isabeau est
suivie du duc de Touraine, des ducs de Berry
et de Bourgogne, tous trois habillés, « comme
à duc appert », du manteau de velours ver-
meil, fourre d'hermine par dedans et par
dehors, de la houppelande, de la cotte et du
chaperon de même velours * ; puis viennent les
autres princes, les seigneurs et les dames.
Sous le porche de la chapelle haute, commen-
cent les cérémonies du sacre, telles qu'elles
ont été réglées d'après Tordre et le cérémo-
nial remontant, dit-on, à Charles le Chauve et
à Hincmar et que Charles V, en i3G5, a fait
corriger et mettre par écrit « de son comman-
dement et sous ses yeux ^ ». La Reine est intro-
duite dans Téglise par deux évèques qui se
' Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI. t. 1, p. (ji j.
* Arcb. Nat. KK 20. f" loir".
^ Ibid., £"101 v».
* Arch. Nat. KK 20. f» 100.
•' Th. Godefroy, Le Cérémonial français (Paris. lOly. 2 vol. in-f'').
t. I, p. 49-5i-
LES A C H K I) E LA R !■: 1 >' E i 5 1
placent ù ses côtés ; rarclicvêque de Rouen,
Guillaume de Vienne, en habits pontificaux,
assisté de Gui de Monceau, abbé mîtré de
Saint-Denis \ et entouré d'un clergé nombreux,
la reçoit à Feutrée de la nef. Pendant le chant
du Te Deuni, entonné par rarchevôque, Isa-
beau se dirige vers le maître-autel ; elle s'y
agenouille et prie quelques instants", tandis
que Guillaume de Vienne prononce cette
oraison : « Seigneur, entends nos supplications,
et que ce qui est à faire par notre humilité
soit rempli par Teffet de ta vertu ». La Reine
se relève, soutenue par les deux évoques, puis
le front incliné, écoute la prière du prélat de-
mandant à Dieu de multiplier sur elle ses dons
et bénédictions, « afin qu'avec Sara et Rebecca
Lia et Rachel... elle jouisse de la fécondité
de son sein... pour Thonneur du royaume, le
bon gouvernement et la protection de la
Sainte Eglise de Dieu », Ensuite Isabeau
' Religieux de Saitil-Dcnis, Chronù/ue.... t. I, p. (il:"). — • Guil-
laume de Vienne, abbé de Saint-Sequane de Langres, j>uis évèqiie
d'Aulun en i375, était devenu archevêque de Rouen en 1387. Gallia
Cliristiana, t. IV, col. 4'7 et 700; et t. IX, col. 7:)3. — Gui I( de
Monceau était abbé de Saint-Denis depui.s ijG'J. Gallia Cliristiana,
t. VII, col. 401.
- La Reine ofTrit à lu Sainte-Chapelle deux pièces [de drap d or
racamas. Arch. Nat, KK 20, f" loi v».
l5ii ISA]! EAU DK lî A V I E R E
quitte Tautel, salue le Hoi, et va prendre
place clans le chœur, sous un dais très élevé
garni de tapis et de drap d'or ^ ; de là son
regard peut embrasser toute Fassistance.
Jamais, depuis le sacre de la reine Jeanne,
femme de Charles IV le Bel, cérémonie aussi
fastueuse n'a été célébrée dans la Sainte-Cha-
pelle^ : l'église est tendue de draperies d'or,
décorée aux armes de France et de Bavière,
celles-ci « formées de losanges d'argent et
d'azur de vingt et une pièces en bandes' ».
Sur le maître-autel et sur d'autres autels dres-
sés à cet effet, ont été déposés les insignes
de la puissance royale : l'anneau, le sceptre, la
main de justice et la couronne, qui sont d'un
prix inestimable ; la coiffe de velours vermeil,
qui soutient la couronne, est ornée de quatre-
vingt-treize diamants taillés, entremêlés de
saphirs, de rubis et de perles'.
Jamais, depuis Saint-Louis aussi brillante
assemblée des plus nobles personnages ne
' Relig-ieux de Suint-Denis, C/iro/u(/i(e..., t. I, ]). (]i~>.
- La reine Jeanne, seconde l'enime de Chai'Ies IV Je Bel. avait
été sacrée à la Sainte Chapelle en i3'-!4, « t> somptueux ajjpareil ».
Th. Godefroy. Cérémonial..., t. 1, p. 4()().
' Le Père Anselme, Histoire gcncalogiijiic..., I. I, p. wx.
■' J. Quicherat, Histoire du Costume en France, p. u()o.
L !•: s A C W K I) K L A W K I X E 1 53
s'est vue dans la chapelle du Palais. Les grands
barons et les chevaliers illustres, les grands
dignitaires, les hauts magistrats et les plus
notables des bourgeois sont présents. Ils
viennent saluer Taurore d'un règne qu'ils sou-
haitent prospère et glorieux. L'aspect des
costumes de gala, dont tous sont revêtus, est
éblouissant : velours vermeil des surcots et
des houppelandes, fourrures de cendal, ve-
lours cramoisi, bordure d'hermine des man-
tels à parer, satins chatoyants verts roses ou
vermeil des robes, diamants étincelants de la
couronne royale, pierres précieuses et perles
des chaperons des ducs, troches d'or, Heurs
de genêt à la devise du Roi, étonnent, char-
ment ou récréent la vue.
Cependant Guillaume de Vienne prélude au
sacre. La Reine, conduite par les deux évo-
ques, s'avance de nouveau vers l'autel ; elle
s'incline en rnême temps que les assistants
sous la bénédiction du prélat qui supplie
Celui « qui, pour le salut d'Israël, fit passer
Esther des chaînes de la captivité au lit et
au trône d'Assuérus, de garder Isabelle pu-
dique dans le lien du mariage et de lui faire
i54 I s ARE AU DE RAVIE RE
accomplir, en tout et surtout, les célestes des-
seins ^ ». La Heine s'agenouille, et l'arche-
A êque l'oint au chef et à la poitrine, disant à
chaque onction : a Au nom du Père, du Fils et
du Saint-Esprit, cette onction te profite en
honneur et confirmation éternelle, ainsi-soit-
il ». Puis, lui passant l'anneau au doigt :
« Prends l'anneau, signe de la foi à la Sainte
Trinité, par lequel tu puisses éviter toutes
malices hérétiques, et, par la vertu qui t'est
donnée, appeler les nations barbares à la con-
naissance de la vérité ». Isabeau reçoit ensuite
le sceptre et la main de Justice ; enfin l'ar-
chevêque lui pose, seul, la couronne sur la
tête en lui disant : « Prends la couronne de
gloire et liesse afin que tu reluises splendide
et couronnée de joie à toujours ». Alors les
ducs entourent la lleine et soutiennent la cou-
ronne tandis que le prélat récite une dernière
oraison. Le sacre est terminé; Isabeau est
ramenée parles ducs jusqu'à son trône; les sei-
gneurs et les dames, chacun suivant son rang,
se groupent autour d'elle. Le divin sacrifice
* Cf. Th. Godcfroy, Le Cérémonial f'rançaix, t. 1, p. 48-;') i.
L K S .V C 11 !■: D E I. A H E I >; !■: I 5 5
commence. C'est Guillaume de Vienne qui le
célèbre, suivant le rituel particulier au sacre
des Uois. L'Epître est celle de Saint-Paul aux
Epliésiens : « Mes frères... que les femmes
soient soumises à leur mari ». Dès que le
prélat prononce les premières paroles de
TEvangile de Saint-Mathieu : « En ce temps-là
les Pharisiens s'approchèrent de Jésus pour
le tenter... », leUoi et la Reine déposent leurs
couronnes qu'ils remettent aussitôt que com-
mence le chant du Credo. Après l'Offertoire,
Isabeau, conduite à l'autel par les ducs qui
soutiennent sa couronne, offre le pain et le
vin ; à la Communion, elle est une dernière
fois ramenée au pied du tabernacle où elle
communie sous les deux espèces des mains
de l'officiant. Après V Itc niissa est, l'arche-
vêque enlève à la Reine la couronne du sacre
et la remplace par une autre aussi riche,
mais moins lourde ; puis le prélat récite
encore quelques oraisons, et bénit le Roi, la
Reine et tous les fidèles.
Le service divin achevé, Isabeau fut recon-
duite au Palais où, dans la grande salle,
allait avoir lieu le superbe festin offert par le
1 56 1 s A lî !•: A U l) E 15 A V 1 K 11 E
Roi. Sur la table de marbre^, couverte pour
la circonstance d'une pièce de cliône éj)aisse
de quatre pouces, était servi le dîner du Roi et
de la Reine. Isabeau, ayant au clief une cou-
ronne d'or « moult riche », « après s'être
lavée », prend place entre le roi de France
et le roi d'Arménie. L'archevêque de Kouen,
les évêques de Langres - et de No) on \ les
duchesses de Berry, de Touraine, de Bour-
gogne, la comtesse de Nevers ; Mademoiselle
Bonne de Bar \ Madame de Coucy^ Mademoi-
selle Marie d'Harcourt ; puis, plus bas, Madame
de Sully, femme de Guy de la Trémoille, sont
les seuls personnages qui mangent à la table
royale; pendant qu'autour de deux autres
tables sont réunies plus de cinq cents dames
et damoiselles.
' « La gi-amle table do marbre ([iii eoiitiiuielleinont est au Palais,
ni point ne se bouge. » (l'roissart..., t. XII, p. i8).
- Bernard delà Tour, évoque duc de Langres en i')74. conseiller
de Jean de Berry, envoyé en i'jS;, auprès du duc de Bretagne jioiir
lui réclamer la mise en liberté de Clisson, était appelé aux réu-
nions les plus importantes du Conseil de Charles VI. Gallia Chris-
tiana..., t. IV, col. 62;).
■^ Philippe de Moulins, évècpie d'Evreuxcn i384, conseiller au par-
lement de Paris, était devenu, en i388, cvèque deîS'oyon et, en l'JSg.
conseiller à la Cour des Aides. Gallia Chrlsiiana, t. IX, col. 1018.
^ Bonne de Bar, iille de Robert duc de Bar et de Marie de France.
'' Isabelle de Lorraine, illle du duc ilcaii I, mariée à Enguer-
rand VII de Coucv.
L E SXr.HK 1 » !•: L A lli: I N !•; I "> 7
Le dîner se passe sous les yeux d'une nom-
breuse foule qu'on a laissée pénétrer dans la
grande salle elle-même ; seulement, la table
du Roi est séparée des spectateurs par une
forte barrière de chêne dont les entrées,
réservées aux gens de service, sont gardées
par « grant foison de sergents d'armes, huis-
siers et massicrs ». Les assistants admirent
le choix des mets, le luxe de la table, et sur-
tout le dressoir, adossé à un pilier, où brillent
de somptueuses vaisselles d'or et d'argent.
Depuis le commencement du repas, des
ménestrels « ouvraient de leurs métiers, de
ce que chacun savoit faire », mais vers le
milieu, « un spectacle d'entremets » est donné
au centre de la salle : c'est une représentation
de la guerre de Troie qui, tout de suite, cap-
tive l'attention générale.
Les curieux, dont le nombre augmente à
chaque instant, se poussent les uns les autres
en tous sens, afin de voir de plus près ; ils
parviennent à déborder la haie des gens
d'armes ; et, sous l'effort, une des tables où
se trouvaient les dames est renversée ; celles-
ci se lèvent précipitamment en jetant des cris
i58 ISABEAU DE BAVIÈRE
de frayeur ; ce tumulte et la chaleur exces-
sive de cette salle où se pressent tant de gens,
indisposent et bouleversent plusieurs des con-
vives du Roi ; Isabeau, elle-même, est près de
défaillir ; mais une verrière est brisée ; l'air la
ranime et Madame de Coucy, qui s'était éva-
nouie la première, reprend ses sens. La Cm du
dîner est brusquée pour permettre à la Reine
et à ses dames de prendre du repos.
Bien qu'elle ait manqué le matin d'être
<( moult mesaisee », Isabeau quitte le Palais,
vers les cinq heures, et, à travers les rues,
« au plus long », se rend en litière découverte
à l'hôtel Saint-Pol ; elle est accompagnée des
duchesses et de ses dames dans leurs litières
ou sur leurs palefrois ; le cortège est suivi de
plus de mille cavaliers. Pendant ce temps, le
Roi se fait « navicr en un batel sur Seine du
Palais à Saint-Pol ».
Le soir, la Reine, imparfaitement remise
de son émotion du dîner et des fatigues de sa
longue promenade, ne parut ni au souper, ni
au bal que le Roi donna aux seigneurs et aux
dames. « Elle demeura en ses chambres et
]ioint ne se montra de cette nuit. »
LES FÊTES DE PAUIS iSg
Le mardi, vers la dou/iènic heure, Lsahcau
attendait, dans sa « chambre appareillée », la
visite des bourgeois de Paris, lorsqu'entrè-
rent un ours et une licorne portant une litière
richement ouvrée, en môme temps que paru-
rent quarante des plus notables Parisiens en
bel uniforme. Ils venaient offrir à la Reine,
pour son joyeux avènement, les présents ren-
fermés dans la litière : une nef, deux grands
flacons, deux drageoirs, deux salières, six
pots, six trempoirs, le tout en or ; puis douze
lampes, deux douzaines d'écuelles, sixgrands
plats et deux bassins : ces pièces en argent.
En échange, ils suppliaient leur souveraine
d'avoir pour recommandés la Cité et les
hommes de Paris.
Après le départ des bourgeois, arrivèrent
les « povres prisonniers », théorie lamentable
d'hommes et de femmes que le pardon accordé
par la Reine « pour contemplacion de son
joyeux advènement » avait tirés des cachots
du Chàtelet ; ils venaient la « mercier de la
grâce qu'elle leur avoit faite* », lui exprimer
' Registre criminel du Chàtelet de Paris, i jSg-ilya, publié par
Duplès-Agier (Paris, 18G1-1864, 2 vol. in-S"). t. I, p. 176. —
1 6o I s A n K AU 1) I-: 15 A \ I E U K
leur reconnaissance et leur repentir, formules
débitées d'ailleurs par la plupart de ces gens
sans un ferme propos ' de changer de conduite.
Cejour-là, Isabeau dîna en sa chambre ; elle
se ménageait pour les grands tournois de
l'après-midi. Elle fut conduite, vers trois
heures, au champ de Sainte-Catherine ■, en un
char couvert, très richement décoré ; les du-
chesses et les dames en grand arrov, compo-
saient sa suite. De 1 échafaud, préparé tout
Chiirles VI. en riionncur de lEnlrro do la Roiiu' à Paris, avail
aussi accordé dos Iclli-cs de rôniissioii. Aroh. Xal. J.) l'JG, f" 0^
cl ()■;.
' Jehan de Soulîz le Mur, dit Rousseau, natif d'Orléans, oorroveur,
emprisonné au Chàtelet pour avoir volé à Paris, sur le Pctil-Pont,
nue bourse et une ceinture do soie, et libéré par la g-ràce de la
Reine, recommença presque aussitôt la série de ses méfaits, puisque
« le vendredi ensuivant après sa dite délivrance..,, veant qu'il
n'avoit point d'argent, ala en la place du Petit-Pont, où l'on vent
le poisson d'eaiie doulce, à un soir, et en ycellui lieu coupa une
bourse de cuir a usage de femme » Registre criminel du Cliàtelet.
t. I, p. 79. — De uième Marguerite la Pinele, chambrière, demeu-
rant à Meaux, détenue au Chàtelet pour le vol d'une bourse, et
délivrée par le- pardon d'isabeau. enleva peu après dans l'église
Saint-Jean en Grève un riche anneau d'or et « icellui bouta et
cacha en sa bouche ». Registre criminel du Chàtelet, t. I, p. 323-
- Le Champ. Culture ou Coulure Sainte Calhorine, était une
dépendance du monastère Sainte Catherine de la congrégation
du Val des Ecoliers. H était situé sur l'emplacement actuel de la
place Baudoyer. « U y avait à la Couture Sainte-Catherine des
îices pour champions. » (Guillebert de Metz. Description de Paris
sous Charles VI). « C'était là que se faisaient les joutes et tournois
quand le Roi était à Saint-Pol, quoiqu'il y eut dans I hôlol une
cour des joutes. » F. Bournoii. L'Hôtel Rai/a! de Saint l'ol (Mem.
Soc. Ilist.de Paris, I. VI, ]). 771.
LES l'KTES DE PAUIS l6l
exprès pour clic et son entourage, elle assista
à un spectacle magnifique, bien qu'une épaisse
poussière cachât, par moments à la vue, cer-
tains détails.
Trente chevaliers « dits du Soleil d'or » parce
qu'ils portaient sur leurs targes^ Temblème
du Roi', joutèrent et combattirent jusqu'à la
nuit. Tous étaient du plus haut rang et de la
plus grande bravoure. Les ducs, le connétable,
l'amiral et plusieurs seigneurs, dont le duc
d'Irlande ^ formaient l'élite de ces jouteurs,
et le Roi, qui s'était mêlé à eux, l'emportait
sur tous par sa vaillance *.
Revenue à l'hôtel Saint-Pol, la Reine, avec
les dames et les damoiselles, fut au souper qui
avait été dressé dans la haute salle construite
pour cette fête et décorée d'admirables tapis-
* La targe était uii bouclier de forme ovale, très bonibé et muni
d'une boucle au milieu.
- L'emblème de Charles VI était un soleil d'or.
^ Robert de Veres, comte d'Oxford, favori du roi d'Angleterre
Richard II, qui l'avait créé marquis de Dublin et duc d'Irlande,
« pour ces jours, dit Froissart, se tenoit en France de lez le Roi,
car il y avoit été mandé » (Chroniques..., liv. IV, ch. i).
* « Et jousta le Roy, lequel fit bien son devoir. Mais plusieurs
gens de bien furent très mal oontens de ce qu'on le fist jouster, car
en telles choses peut avoir de dangers beaucoup et disoient que
c'estoit très mal fait. Et l'excusation estoit qu'il l'avoit voulu faire. »
Juvenal des Ursins, Histoire de Charles VI, p. 75.
i62 ISABE\L' DE BAVIERE
séries; là, elle eut la joie tlcntendre les dames
décerner à Charles Tun des prix des joutes de
la journée. Gomme les soirs précédents, après
le festin, le signal des danses fut donné et le
bal dura toute la nuit.
Le lendemain, Isabeau se rendit, dans le
même apparat, au champ Sainte -Catherine,
pour y présider les petits tournois des cheva-
liers. Du haut des hourds*, qui pour elles
avaient été ordonnés et appareillés, la Reine
et ses dames purent admirer à leur aise les
« apertises fortes et roides » des combattants,
car, sur Tordre du Roi, deux cents porteurs
d'eau « avoient arrosé la place et grandement
amoindri la poudrière- ». Ces joutes furent
comme celles des seigneurs, suivies du sou-
per des récompenses.
Le jeudi, chevaliers et écuyers mêlés lut-
tèrent en présence d'Isabeau et nous renuir-
quons qu'un prix fut attribué à un de ses
écuyers dont le nom « Kouk r décèle une
oriiïine étrangère.
' Houi'd, coiisti'uclioii de clini'pciitc, pvoj)i'c à servir d écliafaud
de théâtre et d'estrade pour tournois.
^ Froissart, Chroniques..., liv. lY, ch. i.
L K S 1' !•: T !•: S 1) i: i' a a i s 1 63
Les fêtes pour « la venue de la Royne »
durèrent encore la journée du vendredi'. Enfin,
le samedi, les seigneurs et les dames des pro-
vinces ou des pays étrangers vinrent prendre
congé. Ils partirent comblés de dons ma-
gnifiques, car le Roi avait acheté pour des
milliers de francs de bijoux d'or et d'argent
qui furent « au département de la venue de
la Royne » distribués aux invités".
En même temps que les magistrats du Par-
lement consignaient, dans leurs registres,
que rentrée de la Reine avait été célébrée
avec une telle pompe que « pieca, comme
disaient les anciens, ne fust veue ne fecte plus
V
' Charles VI, dil Froissarl, « donna à dîner à toutes les dames
et danioiselles ». A la fin du repas « qui avoit été grand, bel et bien
étoffé » entrèrent dans la salle plusieurs chevaliers « qui joutèrent
par l'esjjat^e de deux heures devant le roi et les dames ». [Chro-
niques...,\\\.\\ , ch. i). Froissart nomme les dames qui assistaient
au festin : les duchesses de Bourgogne, de Berry, de Touraine, etc,
Il ne parle pas de la Reine, qui, sans doute, se reposait de lu fatigue
des journées précédentes.
- Recette extraordinaire de Jean ChanLeprime, receveur des aides
pour la guerre « pour certains joyaulz d'or et d'argent pour donner
a plusieurs chevaliers et dames au départcmenL de la venue de la
Royne..., 2.fio liv. i5 sous f) deniers parisis. Arch. Nat. KK 20,
l'u 8 v — « pour certaines vaisselles... pour donner ù certains che-
valiers Allenians et autres... 4J2 liv. 12 s. par. » ibid, f" 9 r»
« joyaulz donnés par le Roy... à la Royne Blanche et autres
dames et chevaliers, etc... 1294 liv. 18 s. par. » ibid f» 9 v". —
« Joyaulz d'or et d'argent, draps d'or et de soie, pour chevaliers,
dames, escuiers et damoiselles, etc... 2.^)72 liv. 7 s. par. .\rch.
Nat. KK, l" 12 r».
i64 IS.VBEAU DE BAVIERE
grant feste en ce royaume', » les chevaliers
étrangers s'en retournant chez eux, « faisaient
grand nouvelles en tous pays » de ces solen-
nités et de Taccueil qu'ils avaient reçu, au
point qu'en entendant quelques-uns de leurs
récits, le roi d'Angleterre, Richard II, enra-
geait de jalousie et ne pensait plus qu'à
célébrer dans Londres, une grande cérémonie
qui fût aussi brillante que l'entrée de la reine
Isabeau.
Pendant ces joyeuses journées, Paris- reçut
certainement un nombre considérable de visi-
teurs. En 1407, Guillebert de Metz avancera
qu'ils étaient cent vingt mille (?) a venus
de lointains pays et que la Heine paya^ »
Ce dernier détail, qu'on ne saurait prendre
à la lettre, est sans doute une allusion aux
cadeaux que les provinciaux et les étrangers
reçurent de Charles VI et d'isabeau et qui
avaient coûté tant d'argent'.
' Ai'ch. ÎS'al. Regislres du Parleiiionl, X';' 1474, f" 3-2G.
"A la fin (lu XIV" siùdc, la popiilalidii [)ai'isiciuic s'élevait à
3oo 000 âmes environ. L. DalliCol, Jean. Jouvcncl , j). 82.
^ Guillebert de Metz, Description de la Ville de Paris (dans L:i
lloux de Lincy, Paris et ses historiens, p. i35 et i3G.)
^ Un tel concours de peuple dans la capitale du Royaume était
inouï; et pour retrouver un exemple d'une aussi grande aflluencc,
LES F ETE S DE PARIS i65
L'entrée dans Paris, le sacre, les fêtes qui
suivirent donnent Timpression d'un superbe
triomphe. Pendant six jours, en effet, la Reine
se vit entourée d'honneurs extraordinaires ;
les hommages des Grands, les respectueux
compliments des bourgeois, les acclamations
du peuple lui furent prodigués ; toutes ses
espérances d'élévation, de fortune et de gloire
se trouvèrent réalisées. Mais, pour nous, qui
croyons avoir pénétré quelques-uns des sen-
timents intimes d'Isabeau de Bavière, il est
certain qu'un nuage obscurcit, à ses yeux,
il fallait se reporter au récit des Annalistes sur le Jubilé de Rome,
en l'an i3oo. Toute la semaine Paris chôma, les hôteliers refusaient
les nouveaux arrivants ; chaque jour, depuis l'heure du réveil jus-
qu'au couvre-feu, la rue Saint-Denis, la grand rue Saint-Antoine,
les abords des hôtels des Princes étaient remplis d'une foule
bigarrée, houleuse, qui s'émerveillait aux spectacles, tandis qu'à
la faveur de la presse et du désordre, j^Ius d'un malfaiteur exécu-
tait son mauvais coup. Le registre criminel du Ghâtelet fournit à
cet égard quelques renseignements intéressants : Etienne Blondel
et son compère Jehannin Durant, s'étant fait faire « chascun une
tonsure, afin d'eschevcr la hastive justice temporelle » se rendi-
rent d'Orléans à Paris « un peu avant la venue de la royne » et
« durant la fête de la dite royne » volèrent vingt écuelles d'étain
qu'ils vendirent aux potiers; d'accord avec un autre vaurien,
nommé Raoullet de Laon, Etienne Blondel déroba aussi en la rue
Neuve Saint-Merri « une houppelande de pers scngle •» [Ref;!stre
criminel du Chdielet, publié par Duplès Agier, t. L p. ;)-^-<.)<')
Colin de la Salle, épinglier, homme de mauvaise vie et réputation,
ayant rencontré le 24 août, son créancier Pierre Vymaches, qui
était allé voir les joutes au Temple, en la grant rue Saint-Antoine,
le féry en la teste, d'un baston qu'il tcnoit en sa main, telement
que environ m jours après, le blessé ala de vie à Irespassemcnt
(Ibid. p. i7Get 180).
i66 ISABEAU DE BAVIERE
ces splendeurs : aucun des Wittelsbach n'as-
sistait à la consécration de sa puissance.
Les chroniques ne contiennent ni un juge-
ment, ni une réflexion sur l'attitude de la
Reine pendant ces réceptions et ces réjouis-
sances. Aucun mot dit par Isabeau, ou pro-
noncé en son nom, ne nous est rapporté ; ce
qui étonne surtout, c'est que la Heine ne
répondit pas et ne fit rien répondre aux nota-
bles bourgeois qui s'étaient présentés à elle,
porteurs de dons magnifiques, sollicitant, en
retour, sa protection pour la bonne ville de
Paris. Les annalistes, en pareille circonstance,
ne manquent jamais de citer les grands mercis
et les belles promesses avec lesquels les Rois
et les Reines ont accueilli de telles députa-
tions ; on ne peut admettre qu'ils aient oublié
ou omis de relater ce qu'aurait dit Isabeau ;
leur silence nous induit à penser que la jeune
Reine ne trahit aucune émotion et parut rece-
voir honneurs, hommages et suppliques comme
choses qui lui étaient dues, sans se croire
obligée à aucune exjircssion de reconnais-
sance.
CHAPITRE IV
LES DERNIÈRES HEUREUSES ANNÉES
DE LA REINE
Dès le samedi, 28 août, c'est-à-dire aussitôt
les fêtes et les visites d'adieu terminées, Isa-
beau avait quitté l'hôtel Saint-Pol et s'était
rendue au château de Vincennes où, vers le
29 septembre, le Roi prit congé d'elle. Il par-
tait pour un très long voyage dans l'Est, le
Centre et le Midi de la France ; il allait visiter
diverses provinces, conférer à Avignon, avec
le Pape, sur la question du schisme ; et, en
chemin, il devait réformer les abus : tel était,
du moins, le programme jd reposé par les
ministres pour cette grande tournée royale.
Charles VI emmenait son frère, le duc de Tou-
raine, et une nombreuse suite de seigneurs.
l68 ISABEAU DE BAVIERE
Après qu'il se fût séparé de « son épouse bien-
aimée, » il gagna Saint-Denis pour y prier
longuement le grand patron de la France, et
il offrit à TAbbaye, comme le plus beau des
présents, les habits royaux qu'il avait portés
« à la venue de la Royne'. »
Isabeau restait à Vincennes avec sa petite
fdle Jeanne et sa belle-sœur, Valentine de
Milan. Il semblerait que celle-ci, intelligente,
bonne et charmante, dut être, pour la Reine,
une compagne chérie ; les chroniqueurs sont
cependant muets sur l'intimité de ces deux
jeunes femmes ; ils nous disent seulement
qu'elles vivent alors ensemble, ou que leurs
rapports sont très fréquents \
A Fautomne, Fapproche de ses couches
ramena Isabeau à Paris; elle y reçut les
lettres, datées du 24 octobre, par lesquelles
Charles VI lui mandait, de Uomans en Dau-
plîiné, des nouvelles de sa santé et de son
voyage^; puis, un second message du Roi,
daté d'Avignon, et expédié le 3 novembre. Le
' Religieux do Saint-Denis, Clironiquc de Cliarh's VI. t. I. p. ()i9.
* Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. .'îi.
^ Arch. Nat. KK. 3o, i" «7 v». — Charles VI avait déjà envoyé à
la Reine un message daté de Ncvcrs. Ihid.
LES DERNIÈRES HEUREUSES ANNEES 169
courrier qui en était chargé, Thomas Gué-
rart, arriva à Paris juste à temps pour con-
naître l'accouchement de la Reine et rap-
porter la nouvelle au Roi \ Le 9 novembre,
au palais du Louvre-, à deux heures après
minuit, Isabeau avait mis au monde une fdle
qui reçut au baptême le même nom que sa
mère ^
Le Roi espérait que sa femme lui donnerait
un fds ; mais lorsqu'il apprit la naissance de
sa seconde fille, eut-il le loisir de méditer
sur cette nouvelle déception? Alors les
doléances du Languedoc, les questions d'Italie
occupaient ses journées; puis, le soir venu,
c'étaient de longs et splendides soupers ; avec
la nuit commençaient les danses et les joyeux
divertissements*. Le roi de France, jeune et
' Arch. Nat. KK 3o. f^ G~ \">.
- Le Louvre avait été restauré et agrandi par Chai'lcs V ; res-
pectant la Grosse-Tour, construite en 1204 par Piiilijjpe-Auguste et
qui servait à la lois de prison et de trésor, il avait élevé les ailes
du Nord et de l'Est, fermé le quai du côté du chemin de faalage, et
meublé richement les chambres du palais. Dans une des tours, il
avait installé sa célèbre Librairie (Legrand, Paris en i38o, p. 5o,
note 4-)
^ Le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. 1, p. 114. — Vallet
de Viriville, IS'oie sur létal cifil des princes et princesses nés de
Charles VI et d'Isabeau de Bavière, (Bibl. Ec. des Charles, t. IV,
1857-1858, p. 477).
* Sur le voyage de Charles VI en Languedoc, voy. Froissart,
I s .V B E A U DE B V \' I E II E
passionné, se plaisait et s'attardait aux « grands
grâces des fricques dames et damoiselles de
Montpellier^ », et, tous les jours, il « carolait
avec ces gentes personnes, » prodiguant son
or et ses forces, comme il avait déjà fait, « en
la demeure du Pape », avec les dames et
damoiselles d'Avignon. Cependant il n'ou-
bliait pas sa femme complètement ; nous
avons vu qu il lui écrivit de Romans et
d'Avignon. De Toulouse, où des fêtes étour-
dissantes lui furent offertes , il envoya à
Isabeau, de façon à ce qu'il lui parvînt pour
le i^^ janvier i3r)o, le joyau qui convenait le
mieux à une jeune reine dévote et coquette :
c'était un bijou d'or fermant à charnières, et
dont l'un des tableaux représentait le sépulcre
de Notre-Seigncur, et l'autre, l'image de
Notre-Dame, « tenant un Enfant-Jésus tout
d'or », émaillée de blanc, garnie de balais,
d'émeraudes et de perles ; tandis que sur les
faces extérieures, d'un côté était l'image de la
Chronii/iwa..., liv. IV, eh. iv, vii, vin, t. XII, p. 37-:") î , 7'i-9'i. — Reli-
gieux de Saint-Denis, t. I, p. (JI7-635. — Doni Devio et Doni Vais-
setc, Ilisioirc Générale du Larii^iicdoc, (nouv. éd. Toulouse, 187',-
1895, i5 vol. in-/i"), I. IX, p. 9')S-(),')'J.
Froissai-l..., l. Xll, p. .'>2.
LES DEUNIKRES HEUREUSES ANNEES 171
Vierge (( émaillée en rouge cler, » et de
Taiitre, un miroir. Ce cadeau plut beaucoup à
Isaheau, car elle en fit un fréquent usage :
peu de mois après, le joyau, tout terni, char-
nières brisées, ayant perdu plusieurs perles,
avait besoin d'un « rappareillage * ».
Sur le point de regagner Paris, le Roi pré-
vint la Reine de son retour par une lettre
écrite à Lyon, le mardi 8 février-. Le lieu
d'envoi de ce message et l'itinéraire, si bien
reconstitué, du voyage de Charles VI et du duc
de Touraine^ ne permettent pas d'accepter,
comme tout à fait vrai, ce que Froissart
raconte si joliment de « l'active » qui fut
faite entre le Roi et le duc pour plus tôt venir
de « Montpellier à Paris », active qui aurait
été inspirée à Charles par son grand désir de
revoir sa femme'. S'il y eut entre les deux
* Arch. nat. KK. 21 f" 90 \°.
- Le message royal fut apporté par le chcvauoheur Le Bourgui-
gnon. Areh. Kat. KK. 3o, f" 8t r».
^ Jarry, Vie ixjUthjuc <Ie Louis d Orlcanr., p. ,')4. — E. Petit,
Séjours de C/iar/cs VI.
* « Le roi se départit de Toulouse..., vint à Montpellier; et là se
tint trois jours pour soi rafrai(;hir car la ville de Montpellier, les
dames et les demoiselles lui plaisoient grandement bien ; si avait-
il grand désir de retourner à Paris et de voir la reine. Or advint
un jour, lui étant à Montpellier que en causant à son frère de Ton-
172 I s Ali EAU DE BAVIÈRE
compagnons une lutte de vitesse, leur course
ne peut avoir eu pour point de départ Mont-
pellier, mais Ghâtillon-sur-Seine, car, d'après
l'itinéraire, le Roi et le duc passaient ensemble
dans cette ville le 20 février, et ils étaient à
Paris le 21 ^ Monsieur de Touraine arriva le
premier, et la gageure fut pour lui, cinq mille
francs d'après Froissart ; il avait profité de ce
que Charles, cédant à la fatigue, se reposait à
Troyes huit heures de nuit, pour descendre la
Seine en bateau jusqu'à Melun ! Le Roi d'ail-
leurs ne tarda pas à arriver, à la grande joie de
la Reine et des dames.
(( Au bel hôtel saint-Pol, Madame Ysabel la
reine se tenoit », dit Froissart, en racontant
les événements de l'année 1890 ". Pendant
quelques mois de cet hiver, Isabeau, en effet,
résida à Paris, où de grandes réceptions
raine il dit « Beau-frère, je voudrais que moi et vous fussions ores
à Paris car j'ai grand désir que je voie la reine, et vous belle-seur
de Touraine ». Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. ix, t. XM, p. 94.
' Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 54. — La dislance
de Chàlillon-sur-Seine à Paris est d'environ cinquante lieues, il
paraît impossible qu'elle ait été franchie en un jour, par Charles VI
et les personnes de sa suite, chevauchant à une allure normale.
Il faut donc reprendre en partie le récit de Froissart et supposer
que de Chàtillon à Paris le roi et le duc de Touraine luttèrent de
vitesse « chacun un seul chevalier en sa compagnie ».
- Chroniques. ..,\\\. IV, ch. xvii, t. XII, p. 3ii. — L'hôtel Saint-
Pol comprenait xui immense terrain entre la rue Saint-Antoine,
LES DERMÈRKS II E U U E U S E S ANNEES 178
turent données par les princes : le duc de
Touraine convia, « le roy ettous les seigneurs,
dames et damoiselles à des joutes, et à des
fêtes pour célébrer le retour de son voyage ;
le duc de Bourbon \ sur le point d'entre-
prendre une chevauchée en Barbarie, offrit
un grand festin d'adieux.
En cette môme année, Isabeau fut, pour la
seconde fois, frappée par le deuil ; elle perdit
sa fdle aînée. Le cerceuil de cette enfant fut
déposé dans l'abbaye de Maubuisson^
le quai des Céleslins et la rue du Petit-Musc. Ce n'était pas un
palais d'un seul tenant, mais un amas de maisons successivement
achetées par Cha,rles V.
^ Les Génois ayant organisé une expédition contre les pirates
barbaresques qui infestaient la Méditerranée, le duc Louis de
Bourbon accepta le commandement de la croisade. Son armée,
composée principalement de chevaliers français et anglais, débarqua
en Afrique, vainquit les pirates de Tunis, de Bougie, de Tlemcen.
les força à remettre en liberté les chrétiens cajitifs et entreprit
même le siège de Tunis ; mais une brouille s'étant élevée entre les
Français et les Génois, les troupes se disloquèrent (automne ijgo).
Cependant la cour de France s'était beaucoup intéressée à la che-
vauchée de Barbarie. » « On faisait en France processions pour
eux, afin que Dieu les voulsist sauver, car on ne savait qu'ils
étaient devenus, ni on n'envoyait nulles nouvelles ». Froissart,
Chroniques..., t. XII, p. Sog ; plusieurs dames de l'entourage de
la Reine « la dame de Coucy, la dame de Sully... qui aimoient
leurs seigneurs et maris, étaient en grand ennui pour eux le terme
que le voyage dura. » Ibid. — Pour le récit de cette expédi-
tion, voy. Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. xiii, xv, xvii,
t. XII, p. i'23-j'2i. — Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 649-671.
— Chronique du bon duc Loys de Bourbon, (éd. Chazaud, Soc.
Uisi. de France, Paris 1873, in-8°), p. 21 8-257.
* Le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. I, p. 1 1 1 . — Vallet
174 ISABEAU DE BAVIERE
Faute de documents^, on ne peut suivre la
Reine pendant le printemps et l'été ; le 25 mai,
Charles VI, voyageant sur les bords de TOise,
lui envoya un message^ dont le lieu de des-
tination n'est pas connu ; mais nous voyons
qu'en mai et juin Isal^eau est très occupée de
Tentretien de Tune de ses propriétés, l'hôtel
a du Val-la-Reine" ». Cette belle résidence,
dont dépendaient des forêts, des prés, toute
une campagne % avait été cédée, en sep-
tembre 1389, par le duc de Berry au duc de
Touraine qui l'avait donnée à Isabeau\ en
de Viriville, Note snr l'Etat des princes... [Dihl. Ec. des Chartes.
i857-i858), p. 477. — La mort de cette enfant dut avoir lieu dans
l'un des six premiers mois de l'année puisque les Comptes de juin
à décembre ne contiennent plus aucune mention des dépenses
laites pour la petite j^rincesse.
' Arch. nat. KK. jo. f» Sa.
" La maison de Vaux-la-Reinc, située dans la paroisse de Combs,
(canton de Brie-comte-Robert, arr. de Melun, dép. de Seine-et-
Marne) avait été fondée, vers lafi.ï, par Jeanne de Toulouse, femme
d'Alphonse de Poitiers et belle-sœur de saint Louis, sous le nom
de Vaux-la-Conitesse. Appelée depuis Vaux-la-Reine. peut-être à
cause delà reine Jeanne d'Evreux, troisième femme de Charles IV
le Bel, elle avait été donnée, en i38o, par Charles VI, au <luc Jean
de Berry. Voy. Lebeuf, Histoire de ta l'ille et de tout le diocèse de
Pa/'is (Paris, iSSQ-iSyJ, 7 vol. in-S'^) t. V, p. iSi-iiS;.
" Ihid.
* Jarry. Vie i)olitique de Louis d Orléans, p. :ui et noie (i, Isa-
beau avait acquis Vaux-la-Reine, pour être plus près de Charles VI
lorsque celui-ci venait chasser à Corbcil. dans la forêt de Sénart
et qu'il descendait à Villcpesclc, dans la maison de son valet de
chambre Gilles Nallet, ancien garde do la librairie de Charles V.
LES DEHNIÈRES HEUREUSES ANNEES 175
échange crime maison sise à Paris, au fau-
bourg Saint-Marcel, dite depuis « Fliotel
d'Orléans ».
Le domaine du Val-la-Rcine avait besoin de
réparations ; pour subvenir à cette dépense,
Isabeau demanda à Charles VI, et en obtint,
la somme de mille francs d'or, dont elle
donna quitus aux gens des Comptes le 20 juin,
à Paris ^
Quelques jours après cette date, la Reine se
trouvait installée, avec Valentine de Milan, au
château de Saint-Germain-en-Laye. La jeune
duchesse ne devait pas tarder à y pleurer la
mort de son premier né qui ne vécut que deux
mois-. Quant à Isabeau, pour la quatrième
fois, en cinq années de mariage, elle était
enceinte.
A la fin de juillet, le Uoi et le duc de Tou-
raine vinrent rejoindre leurs femmes à Saint-
Germain où ils demeurèrent jusqu'à la dernière
semaine d'août. Là, Charles VI vit un jour,
à la suite d'un orage formidable, la Heine bou-
(Lcbeuf, t. V, p. 120-121 et Ilisloire Je la ville et du diocèse de
Paris, 183-184.)
' Bibl. Nat. f. l'r. 20 ÎC);, f" 72.
" Jarry, Vie i>olitique de Louis d Orléans^ p. 58 et dç),
176 ISABEÂU DE BAVIÈRE
leversée, puis terrifiée au point de donner
des inquiétudes. A Fheure où la messe était
célébrée, le ciel soudain s'osbcurcit, le ton-
nerre gronda, et les éclairs déchirèrent les
ténèbres qui enveloppaient le château, pen-
dant qu'un vent furieux déracinait les plus
vieux arbres de la forêt, arrachait de leurs
gonds les portes des chambres et brisait les
vitres de la chapelle. L'officiant, baissant la
voix, se hâtait de terminer le sacrifice, et
tous les assistants se prosternaient la face
contre terre ^ . Isabeau fut très profondé-
ment ébranlée; son moral surtout avait été
impressionné par Tépouvantable phénomène
qu'elle regardait comme la manifestation de
la colère céleste contre la Maison de France,
et il lui semblait qu'elle avait échappé, par
miracle, au plus grand des dangers. Un pèle-
rinage pourra seul rendre un peu de calme
à son esprit ; aussi voit-on ses serviteurs
s'empresser aux préparatifs d'un départ. Ils
achètent des coffrets pour y enfermer les
robes, et « du gros drap pers de Louvicrs,
' Religieux de Saint-Denis, Chruni(juc..., l. I, |). OSj-GS;.
LES DERNIÈRKS HEUREUSES ANNEES 177
à faire sacs pour mettre dedans les livres
pieux et les roumans » dont Isabeau faisait sa
lecture et sa distraction et portait en ses
voyages '.
La Reine quitte Saint-Germain dans les
derniers jours d'août, suivie de toute sa
Maison dont le fonctionnement régulier n'était
nullement dérangé par les déplacements. Le
26, passant par Paris, elle couche au Palais
où se trouve le Roi'; le i*^"" septembre, elle
est à Pontoise^; elle y reçoit une lettre,
datée de Gliauny'% du duc de Touraine qui
chasse avec Charles VI aux environs deCom-
piègne". Elle gagne ensuite Maubuisson ®, où
elle demeure quelques jours, le duc de Tou-
raine vient Ty rejoindre, puis en sa compagnie,
elle retourne à Pontoise ; c'est là que lui sont
remises, le 1 1 septembre, des lettres envoyées
* Arch. Nat. KK. 21, f» 28 v.
- Ibid.
' Arch. Nat. KK. 3o, f» 97 r».
' Chauny, ch-1. de canton, arr. de Laon, dop. de l'Aisne.
• Ibid.
'■ « Jehan d'Arizolles, chevalier, envoyé de Compiègnc porter'
lettres devers la royne à Maubuisson..., mardi. G septembre, le
roy à Compiègne ». Arch. Nat. KK. jo, f» 97 r". — Lettres du roi
au duc de Touraine à Maubuisson, ibid.
178 ISAnEAU DE BAVIÈRE
de Compiègne par le Hoi^; après Maubuis-
son, elle visite Saint-Sanctin et Chartres
(octobre) " tandis que Charles VI se rend à
Beauvais, d'où il lui mande de ses nouvelles ^
Elle passe les fêtes delà Toussaint à TAbbaye
de Villiers-lez-la-Ferté-Alais '.
Le il\ janvier i3()i, au château de Melun,
entre six et neuf heures du matin, la Reine
accoucha de sa troisième lille, qui, en sou-
venir de la petite morte, fut nommée Jeanne^
Décidément, le ciel semblait sourd aux fer-
ventes prières qui, de toutes parts, s'élevaient
pour demander un Dauphin.
' Le 20 septembre, des ordres sont donnés pour élargir les vête-
ments de la Reine. Bibl. Nat. f. fr. 5. 086, n" 110.
- Achat de deux draps d'or racamas, le ij octobre. « pour la royne
en son pèlerinage de Saint-Sentin-lez-Chartres pour offrir par la
dicte dame a la dicte église de Saint-Sentin..., XXXII, liv. par. —
Arch. Nat. KK. 21, {'>']\y°. — Achat d'un coffre pour mettre et porter
les robes de la royne <iu voyage par elle fait nouvellement a Saint-
Scntin » ibid., f" 76 V.
' Arch. Nat. KK 3o, f» 98 r".
' La FertéAlais, ch.-l. de canton, arr. d'Etampcs. dép. de Seîne-
ct-Oise. — La Reine était installée à l'abbaye de Villiers, le 19 oc-
tobre, date où elle y recevait un message de Charles VI envoyé de
l>eauvais. Arch. Nat. KK 3o, f" 98 r». — Le 29 octobre, achat de
drap pour mettre sur les bureaux du Roi et de la Reine ; Charles VI
étant ù Beauvais. la reine à Villiers. Arch. Nat. KK. 21, f" 20 v».
— Achat pour la reine de deux draps d"or de racainas poTir offrir
à l'abbaye de Villiers, le jour de la Toussaint, ibid., f" 7.( v°.
'^ Le Père Anselme, Histoire î^cncalogique de la jiiaison de France,
l. I, p. Il J.
LKs DKRN 1 1; i{ i;s m: l; m: L sKs annkks 179
Les documents ne permettent pas de con-
naître, par le menu, les faits et gestes de la
Reine pendant les dix-huit mois qui vont
suivre . Ses déplacements périodiques et
quelques fêtes auxquelles elle assista sont les
seuls détails que nous ayons sur sa vie pen-
dant ce temps.
Ainsi, le 10 avril 1391, des réjouissances
sont données à Saint-Pol, « en présence du
Roi et de la Reine », à l'occasion des noces de
Marie d'Harcourt, jeune femme de grande
noblesse dont le nom a été cité au premier
rang des demoiselles d'honneur de la Reine ^
En septembre, Isabeau accomplit son pèle-
rinage, pour ainsi dire annuel, à Chartres et
à Saint-Sanctin". Coïncidence curieuse : au
'Marie d'Harcourt épousait en secondes noces Golart d'Estoute-
ville, seigneur de Torcy, chevalier banneret, chambellan du Roi,
sénéchal de Toulouse et d'Agcn. (le Père Anselme, Histoire i^énéa-
logique, t. V, p. i3i et t. VIII, p. 97.) — Charles VI voulut qu'i7
y eut un grand tournois — il y jouta lui-même, comme le prouve
un mandement de mai 1391 par lequel il accorde une gratification
de 100 francs « aux chovaucheurs, armeuriers. peintres et varlet
de son grand cheval, qui le servirent aux joustes derrenièrement
faictes à Paris ». Cataloij^uc des Archii'es du baron de Joursuiivaulf-,
t. I, n° 6.Ï3.
- Arch. Nat. KK 22, f 7) r". La Reine offrit à l'église de Saint-
Sanctin, quatre pièces de drap d'or racanias.
i8o ISABEAU DE BAVIERE
moment où ses vœux la ramènent aux pieds
de Notre-Dame, elle doit donner à ses servi-
teurs, comme elle l'a fait Tannée précédente,
à la même époque, des ordres pour qu'ils
transforment sa garde-robe % car sa cinquième
grossesse est devenue apparente.
Elle passe la fin de cette année loin du
Roi qui, en novembre et décembre, voyage
de son côté pour affaires politiques ou pour
son plaisir-; le premier janvier 1392, il est
encore à Tours, retenu par le règlement des
affaires de Bretagne^ ; c'est de cette ville
qu'il envoie à Isabeau son cadeau d'étrennes \
A ce propros, rappelons que le premier
jour de janvier de chaque année, les Princes
échangeaient entre eux de riches présents '% et
que le Roi et la Reine gratifiaient de cadeaux
' Bibl. Nat. n. acq. fr. 5 086, n" m.
" E. Vêtit, Séjours de Charles VI, p. 5i et Sa.
^ Ibid., p. 52.
* Bibl. Nat. f. fr. 25 706, f» 326.
•' A Rome, le i'"' janvier était le point de départ de l'année civile,
et il était d'usage d'échanger ce jour-là des présents plus ou moins
importants, en les accompagnant de témoignages d'amitié et de
vœux de bonheur. Au moyen âge, dans la plupart des pays, on
fit commencer l'année à d'autres époques ; en France, le style usité
jusqu'à l'édit de Paris i564, fut celui de Pâques; cependant le
1»' janvier demeurait par tradition le point de départ de l'année
astronomique et le jour des étrennes.
LES DERNIERES HEUREUSES ANNEES lai
les officiers, les dames et les serviteurs de
leurs Hôtels.
Pour nous renseigner à ce sujet, nous avons
une intéressante lettre royale, datée précisé-
ment de janvier 1892 ; elle nous donne l'inven-
taire des étrennes qui viennent d'être distri-
buées par Isabeau et dont la somme totale ne
s'élève pas à moins de deux mille huit cents
francs \
Cette année, la Reine offrait à Charles VI
un collier garni de rubis, de diamants et de
perles; à chacune des petites princesses,
Isabelle et Jeanne, elle donnait un fermaillet
d'or" avec un balais et trois grosses perles ; le
duc et la duchesse de Touraine recevaient
chacun une bague d'or où était enchâssé un
gros diamant. Dix-sept anneaux d'or étaient
distribués aux dames de la Maison et à celles
de l'entourage. Marguerite de Landes et Jeanne
de Soisy étaient plus favorisées, car leurs
bagues étaient ornées de saphirs. D'autres,
comme Madame de Savoisy et Madame de Hain-
* LcUrcs (le Charles VI, Tours, i<j janvier ilga. Bibl. Nat. f. fr.
9. f) 70(1, r» ''tv.C).
- l'ii fri iiuiiUct élait uv.c jiclile Lfiiiclc de coinlurc.
i8i ISABEÂU DE BAVIÈRE
ceville recevaient un lianap d'argent doré, etc.
Personne n'était oublié, ni le confesseur d'Isa-
beau, ni Femmette la femme de chambre,
auxquels étaient attribués des gobelets d'ar-
gent, tandis que l'ouvrière de l'atour et la
lavandière recevaient toutes les deux une
tasse d'argent \ On remarque que la Reine
garde, pour elle-même, un anneau d'or à rubis,
un autre à diamants, un reliquaire d'or à
perles, une croix d'or à pierreries, deux pate-
nôtres etc., presque tous joyaux de piété".
Le 5 février, Charles Yl rentrant de la Tou-
raine^ rejoignait, à l'hôtel Saint-Pol, sa femme
qui, depuis quelques jours déjà, attendait sa
délivrance.
Le lendemain, mardi, vers sept heures du
soir, la Reine donnait un dauphin à la France \
La nouvelle, répandue dans Paris a entour
' La Reine donna aussi des cadeaux aux chcvauchcurs ciui lui
apportèrent les étrennes du Roi, du duc de Touraine et du roi
d'Arménie.
- Bibl. IS'at. f. fr. 2,").7oC), f" 32 r».
■' E. Petit, Séjours de Charles VI.]). :ri. — Jarry, Vie poli(it/iic de
Louis d'Orléans, p. 7S.
^ Arch. Nat. Registres du Parlcniont. \i'i',7('), f" riio v" — le
Père Anselme, Ilisloire Généalogique..,, t. ], ji. ii'i. — Vallot do
Viriville, Note sur l'état des princes... (Bibl. Kr. dos (jharlos, 1SJ7-
iS.-i.S. p. 477I.
L K S D E H N I K H i: S 1 1 K V W K U S l<: s A N N h KS i S 3
Iciirc du couvre-feu », y cause une grande
émotion ^ ; toutes les cloches, mises en branle,
sonnent à grande volée. A cet appel, les Pari-
siens accourent dans les églises pour rendre
leurs grâces au ciel, tandis que des cour-
riers partent dans toutes les directions pour
publier Tévénement. Dans les carrefours, des
grands feux de joie sont allumés, autour se
groiipent les gens du voisinage en habits de
fête, et des danses s'organisent, pendant que
d'autres gens parcourent les rues à la lueur des
torches et aux sons des instruments ; sur les
places, des jeunes filles et des baladins impro-
visent des pantomimes. Bientôt, de distance
en distance, des tables sont dressées, char-
gées de vins et d'épices ; des femmes de la bour-
geoisie auxquelles viennent se mêler des dames
d'un plus haut rang, font aux passants les hon-
neurs de ces soupers improvisés ; de tous les
côtés, sur les quais, dans les grandes rues,
dans les ruelles, retentissent les Noëls et les
chants d'allégresse qu'accompagnent et sou-
tiennent les joyeux carillons des cloches ; ccl-
' Rt'lig'iciix (io Saial-Ui'iiis, Chi onii/ue <lc Charles VI. 1. I.p.7j').
(84 ISABEAU DE BAVIERE
les-ci ne cesseront d'annoncer riieureuse nais-
sance qu'à une heure très avancée de la nuit^
Le lendemain, entre trois et quatre heures
de Taprès-midi, le nouveau-né fut porté à
l'église Saint-Paul pour y recevoir le bap-
tême". L'archevêque de Sens^ l'attendait,
entouré de dix prélats ; il lui administra le
sacrement en présence de toute la Cour : le
maréchal de Sancerre ''^ offrit le sel, pen-
dant que le maréchal de Boucicaut^ tenait le
cierge allumé. Les parrains étaient le duc de
Bourgogne et le comte de Dammartin ; c'est le
nom de ce dernier a Charles » qui fut donné à
* Religieux de Saiiil-Donis, Chronhiuc... . t. I, p. ~'\1,. « Et firent
les gens feus es quarre fours et toute nuit feste... l'on sonna par
toutes les églises de Paris presque toutes ensemble jusquez a
X heures de nuict ou près. » Arch. Mat. W^ i47(>) f- 5o v".
- Religieux de Saint-Denis, Clironiqne t. 1, p. 7jj.
^ Guillaume de Dormans, seigneur de Lisy, de Monceaux, etc...,
fils du chancelier de France sous Charles V, — évoque de Meaux en
1378, général conseiller sur le fait des aides en iSgo, avait été
promu la môme année archevêque m.étropolitain de Sens (Le Père
Anselme, Histoire Gcnealvgiqiie..., t. VI, p. 334- — Gallia C/tris-
iiana, t. VIII, col. 163;).
* Louis de Sancerre, né vers i34'-î. compagnon de jeux de Charles V,
frère d'armes de Du Guesclin et de Glisson, avait été nommé
en i36() maréchal de France.
* Jean le Maingre, sire de Boui-ic-aut, né en i3(54, placé par
Charles V auprès du dauphin Charles comme camarade d'en-
fance, avait combattu sous Du Guesclin et sous (]lisson. Aussi
aventureux que brave, il avait fait une expédition en Prusse avec
les Chevaliers Teutoniques, et à son retour en France, il venait
d'être promu maréchal, i);)!.
LES DERMERES HEUREUSES ANNEES i8d
Tenfant, suivant la volonté expresse du Roi\
La fête et les actions de grâces n'étaient pas
encore terminées le jeudi, car, à la date du
8 février, on lit aux registres du Parlement :
« ce jour, par Tordonnance de Messeigneurs
fu célébré une messe solempnelle du Saint-
Esprit en la salle du palais pour la solempnité
de la nativité et les plaidoieries cessèrent
à neuf heures . ■»
Le dimanche 24 mars, la Reine, accompagnée
de la duchesse de Touraine, de Mademoiselle
Marie dUarcourt et des dames de sa Maison,
se rendit en grande pompe à Notre-Dame pour
y célébrer ses relevailles. Sur son passage, la
foule s'empressa, acclamant la mère du Dau-
phin et curieuse de veoir « l'estatet honneur »
que les chanoines faisaient à Isabeau, à son
entrée dans la cathédrale^ Le Roi n'assista
' Religieux de Saint-Donis. Chronique de CItailes VI, t. I, p. 735.
— Arch. Nat. X^» 1476; f» 5o v".
- Arch. Nat. Xi». i47('), f° 51 r». « Pour cause de la nativité
Monseigneur le Dauphin, le Roi accorda aux prisonniers du Chà-
lelot des grâces et des remises de peines. Registre du Chdtclet,
t. II, p. 491 cl 5o4.
^Registre du Châtelel. t. II, p. 457-458. — Un vagabond, nommé
Girart de Sanceurre « se prit et tint au charriot de Mademoiselle
de Harecourt, l'aignant qu'il l'eust son serviteur. » Les maîtres
d'hôtol de la Reine lui <-ommandèrent de se retirer ; et comme il
refusait, on dut l'ùter de force, tandis qu'il criait « à baulte voix
i86 ISABE.VU DE BAVIERE
pas à la cérémonie; depuis une semaine, il
était parti pour conférer à Amiens avec le duc
deLancastre et les ambassadeurs anglais^; de
retour à Paris, un peu avant T Ascension, il
rejoignit à Thôtel Saint-Pol la Reine et
Madame de Touraine qui y étaient demeurées
en son absence^.
Le i4 juin, jour de la fête du Saint-Sacre-
ment, Charles VI, dans ce palais, tint cour
ouverte de ses barons et des seigneurs pré-
sents à Paris '. Isabeau et ses dames qui, tou-
jours, étaient « en humeur de solacier ' et le
jour persévérer en joie », assistèrent aux
joutes que donnèrent, dans Fenclos Saint-Pol,
de jeunes chevaliers et écuyers qui combat-
tirent « fort roidement jusques au soir ». Au
souper, quand il s'agit de décerner le prix de
la lutte, la Heine, d'accord avec sa belle-sœur
que pour Dieu il ne l'cusl pas mené prisonnier ou Chiislollel el (luc
s'il y esloil menez, il seroit mort. » Traduit devant le lieutenant
du Prévôt il prétendit o que par simplesse et non sens, il s'éloit
prins au chariot. » — Ses juges lui prouvèrent qu'il était o homme
oyseux. sans estât », et qu'il avait commis plusieurs crinu^s. Il l'ut
condamné et pendu. Registre du Chatelet, ibid.
* Jarry, Vie politique de /.ouis d'Orléans, p. 71).
- Froissart. Chroniques..., liv. IV. eh. xwii, 1. Xlll. [). l'i.
■' Ibid.. p. ,^5.
' Se divertir.
LES DKR?<IKIU:S H KU RE USES ANNEES 187
Yalentine et les liérauts « à es ordonnes »
insista pour qu'il fut adjugé au comte de
Namur, Guillaume de Flandre \ Après le fes-
tin, il y eut « danses et caroles » jusqu'à une
heure après minuit.
Le Roi et la Reine venaient de se retirer
dans leurs appartements lorsque leur parvint
une stupéfiante nouvelle : en sortant du bal,
le connétable, Olivier de Glisson, avait été
traîtreusement frappé par son ennemi Pierre
de Craon". Trois semaines après, Charles W et
son frère prenaient congé d'isabeau ^ ; ils
allaient combattre le duc de Bretagne, cou-
pable d'avoir donné asile à l'assassin \ Cette
fois, en partant, le Roi ne se contenta pas
d'assurer, pour la durée de son absence, la
sécurité de la ville de Paris; il voulut que la
' Religieux de Saint-Denis, Chronique de Cliarles VI, t. II, p. '!-<).
■ — Guillaume de Flandre, comte de Namur, seigneur de Bethunc,
de l'Ecluse, etc., fils aîné de Guillaume de Flandre, marié en ij84
à Alarie de Bar, (le Père Anselme, Histoire Généalogique, t. \'.
p. :Ji4.)
" Jarry, Vie politique de Louis d' Orléans, p. <)|. — Religieux
de Saint-Denis, Chronique..., t. U, ji. <.)-ii.
^ Au moment du départ, Charles VI reçut disaheau, comme
cadeau d'adieu un chapelet de grosses perles. Froissavt, Chro-
niques..., liv. IV, ch. XXIX, t. XIH, p. 71.
' En i388, lors du voyage d'Allemagne, Charles VI n'avait pas
constitué de garde à la Reine.
i88 ISA BEAU DE BAVIERE
Reine elle Dauphin fussent spécialement pro-
tégés ; en même temps que Jean de Blaisy
était maintenu capitaine de la ville à la tète
de vingt hommes d'armes, le vieux et sage
comte Charles de Dammartin était chargé « de
la garde et seurté des corps et personnes de
la royne et de Monseigneur le Dauphin de
Viennois », et, à cet effet, plusieurs cavaliers
avec leurs écuyers et vingt hommes d'armes
étaient placés sous son commandement \
De 1389 à 1392, Isaheau, sans paraître
prendre aux affaires une part plus directe
qu'auparavant, s'intéresse pourtant aux évé-
nements politiques, elle peut d'ailleurs les
considérer de très près depuis que Charles VI
exerce lui-même le souverain pouvoir ; sa per-
* « Mons. Charles, comte de Dampmarlin, chevalier banneret...
retenu à X hommes d'armes et I1I<^ fr. par mois pour Testât de sa
personne, Iny, VII chevaliers, VIII escuiers. — Mons. Hervé le
Loich. chevalier banneret, retenu... avec ledit contedeDampmartin
à VI hommes d'armes et IX^" frîins par mois pour Testât de sa
personne, luy, VI escuior. — Mons. Robert de Boissay, chevalier,
retenu avec le dit comte de Dampmarlin à ilil honiiiu's d'armes
cl IX^'^ f[rans] par mois, luy, III escuier. » Bii)I. N'ai, f. fr. i-i.fVio.
1" I20 V».
LES DKRNIKHES HEUREUSES ANNEES i89
sonne étant plus en vue, les chroniqueurs
s'en occupent davantage ; ils citent parfois son
nom à propos de circonstances autres que les
bals et les réceptions. Par exemple, ils notent
que, lors de son entrée à Paris, les bourgeois
espéraient que^ pour son joyeux avènement,
elle ferait remettre une partie des impôts qui
pesaient si lourdement sur la ville, ou qu'elle
obtiendrait cette remise de Charles VP ; comme
il n'en avait rien été, qu'au contraire la gabelle
avaithaussé après le départ du Uoi en Langue-
doc', la déception éprouvée par les bourgeois
est soulignée. Les si coûteuses fêtes de Saint-
Denis et de Paris avaient eu lieu au moment
où la misère du peuple menaçait de devenir
extrême. Or pendant ce temps non seulement
Isabeau n'avait pas su procurer aux malheu-
reux le soulagement sur lequel ils comptaient,
mais on ne la voyait diminuer en rien son
' Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. II, p. 6i5.
- Et môme « l'on fit annoncer par la voix du héraut que la mon-
naie d'argent de douze et quatre deniers qui avait eu cours dans
les marchés depuis le règne du feu roi était prohibée sous peine
de mort. Cette mesure tourna réellement au préjudice du pauvre
peuple et des petites gens ; pendant quinze jours il ne se trouva
personne qui voulût... leur fournir des vivres et des vêtements en
échange de cette monnaie, à moins de la prendre au-dessous de sa
valeur. » Religieux de Saint-Denis. Chronique. ... t. I. p. (117.
lOo IS.VBEAU DE BAVIERE
luxe ; aussi peut-on faire remonter à cette
année 1889 l'origine delà mésintelligence qui,
plus tard, apparaîtra si profonde entre la Reine
et les Parisiens. Un jour pourtant, elle avait
semblé compatir au sort des humbles : c'était
à Saint-Germain-en-Laye, au moment où éclata
le fameux orage dont nous avons parlé; le
Conseil délibérait sur une nouvelle levée de
deniers pour les besoins de FEtat. Quand la
tourmente fut un peu calmée, la Reine, en
larmes et encore toute tremblante, vint se jeter
aux pieds de Charles VI, lui remontra que
l'oppression du peuple avait causé la colère de
Dieu, et le supplia de renvoyer le Conseil et
d'ajourner la discussion, demande à laquelle
le Roi accéda*. Mais en cette circonstance,
Isabeau était poussée par une terreur supers-
titieuse et passagère ; nous n'avons pas trouvé
si son bon mouvement avait été suivi de quel-
que bienfaisant effet ; mais nous savons que
ses dépenses au compte de l'Argenterie conti-
nuèrent d'augmenter.
Parmi les événements politiques de cette
' Religieux do Saint-Denis. CItroiilqtie.. . . t. 1, p. (iSj.
LES DE UNI Km: S HEURE us ES ANNEES 191
époque citons les deux suivants qui inté-
ressèrent Isabeau comme mère et comme
reine.
Le 4 décembre 1391, à Argentan, Pierre,
comte d'Alencon et du Perchée seigneur de
Fougères, vicomte de Beaumont, et Marie sa
femme, donnaient procuration aux seigneurs
deBonnétable, de la Ferté, et d'Auvilliers pour
traiter le mariage de leur fils Jean avec Isa-
belle de France, âgée de deux ans, fdle aînée
du Roi - ; ainsi se trouveraient cimentées les
bonnes relations du comte d'Alençon avec la
couronne de France, Toutefois cette union
demeura à Tétat de projet, et c'était mieux
qu'une couronne comtale qui devait échoir un
jour à Isabelle de France. Un autre mariage,
le mariage breton fut inventé pour sceller
une réconciliation. Par haine contre Olivier
de Glisson, le duc Jean V de Bretagne, pen-
dant longtemps, sétait déclaré l'ennemi du
' Pierre II, comte d'Alençon, surnommé le Noble, fils de Charles II
de Valois, le frère du roi Philippe VI, avait été l'un des lieutenants
de Charles V dans la guerre de succession de Bretagne et contre
les Anglais. 11 avait épousé, en 1371, Marie de Chaniaillart vicom-
tesse de Beaumont en Maine (le Père Anselme, Histoire Géncalo
gif/ue..., t. I, p. 271).
■ Arch. Nat. J ^27, pièce 83.
i92 ISABEÂU DE BAVIERE
Roi de France, et il avait ouvert ses places
fortes aux Anglais. En i388, il fit hommage à
son suzerain ; mais malgré cet acte de soumis-
sion, ce ne fut qu'au prix des plus grands
efforts qu'on le décida, à la fin de iSqi, à se
rendre à Tours pour se réconcilier définitive-
ment avec Charles VI*. Après maintes ter-
giversations, la paix parut enfin conclue, et
Isabeau eut la joie d'apprendre que, par un
traité de mariage, signé le 26 janvier, sa
petite Jeanne avait été promise à Jean de
Montfort, fils et héritier du duc Jean de Bre-
tagne.
Jeanne recevait du Roi une dot de cent cin-
quante mille francs d'or, supérieure d'un tiers
aux dots que Charles V avait données à ses
filles. Sur cette somme, cent dix mille francs
étaient destinés à acheter des terres qui cons-
titueraient les propres de la jeune femme. Le
père du futur assignait à Jeanne un douaire
de huit mille francs, pour le cas où le comte de
Montfort mourrait avant lui, et de douze mille
francs, si le fiancé décédait duc de Bretagne'.
1 Religieux de Saint-Denis, Chronique ... , t. I, p. '^■Ai--'i'i.
- Arch. IS'at. J 4?.'i, pièce 7J.
LES DERNIERES HEUREUSES ANNEES i93
La petite promise, qui avait à peine un an,
continua de demeurer avec sa sœur Isabelle
dans la Maison et « aux despens de la Reine
de France * ».
POLITIQUE EXTERIEURE
L'Italie fut, à cette époque, le théâtre d'évé-
nements politiques qui fournirent à Isabeau
l'occasion de révéler ses opinions person-
nelles, de marquer ses préférences; dès lors,
on vit poindre ses tendances à la politique de
famille qu'elle pratiquera plus tard avec une
ardeur singulière.
En i385, Bernabo, grand'père d'Isabeau,
était duc incontesté de Milan et le plus puis-
sant seigneur de l'Italie du Nord. A la fin de
cette même année, il tombait dans une embus-
cade que lui avait dressée son neveu Jean
Galéas, comte de Vertus " ; et, haï de ses
' Arch. Nat. Comptes de l'Ai-gcnterie de Charles VI, KK 22, pass.
-Jean Galéas Visconti, fils de Galéas II, né en 1 347, marié en i364
à Isabelle de France, fille du roi Jean II, seigneur d'Asti en 1879
par la mort de son père, vicaire impérial en i'582, possédait en
i3
i94 ISABEAU DE BAVIÈRE
sujets, qu'il rançonnait durement, il ne trou-
vait pour le défendre, qu'un chevalier alle-
mand, son écuyer de corps, qui se fit tuer en
le protégeant. Peu de temps après, jeté dans
une prison de Milan, le duc y périssait empoi-
sonné \
Bientôt le comte de Vertus chassait les
enfants de Bernabo et les dépouillait de leur
héritage, afin de réunir toute la Lombardie
sous son autorité. Mais il n'était pas capable
que de violences et de coups d'audace, car dès
i386, en diplomate avisé, il sollicitait l'alliance
de Charles VI ; et, le 27 janvier 1387, sa fille
Valentine était fiancée au duc de Touraine'.
Isabeau, très jeune alors, ne put intervenir
dans ces négociations ; mais les faits posté-
rieurs prouvent que, profondément irritée du
meurtre de son aïeul, elle avait voué à l'as-
sassin une haine mortelle ; d'ailleurs, elle
France, du chef de sa femme, le comté de Vertus (arr. de Chàlniis,
dép. de la Marne) dont il portait le titre.
' Froissart, Chroniques..., liv. II, ch. ccxxiv. t. I\, p. (37-71. —
Burckard Zeugg de Memmingen, Chronicon Augunlanum, (dans
Œfele, Rerum Doicarum scriptores, t. I, p. anc)). — Arth. Desjardins,
Négociations de la France avec la Toscane, dans la Coll. des Doc.
Inéd. (Paris 1839-1886, in-4") t. I. p. 29.
" Jarry, Vie politif/ne de Louis d'Orléans, p. 3o.
LES DERNIERES HEUREUSES ANNEES i95
n'ignorait pas que le duc Etienne son père et
son oncle Frédéric méditaient de se venger
de Jean Galéas.
Le courroux de la famille de Bavière, et en
particulier le ressentiment d'isabeau étaient
si connus que Florence songea à les exploiter.
Cette république, qui redoutait l'ambition
du comte de Vertus, ne voulait pas que Milan
s'alliât avec la France ; elle avait donc, dès
i386, envoyé à Charles VI, l'un de ses plus
fameuxambassadeurs,FelippoCorsini, homme
aussi disert que rusé\ La démarche fut vaine ;
le Roi et ses ministres ne se rendirent pas aux
bonnes raisons de l'habile avocat et décli-
nèrent les propositions de la République tos-
cane"; mais son passage à la cour avait suffi
à Felippo Corsini pour pénétrer les plus
secrètes pensées de la jeune Reine ; à son
retour, il fit part à son gouvernement de ce
qu'il avait observé et deviné.
En 1389, Florence, effrayée par la chute de
Vérone, de Vicence et de Padoue aux mains
* Desjardins, iVegocialions de la France at'ec la Toscane^ t. 1,
p. 26, 27, 29.
- Ibid.
i96 ISABEAU DE BAVIÈRE
de Jean Galéas, risqua, d'accord avec Bologne,
l'envoi d'une nouvelle ambassade en France^
Le 23 juin, Felippo Alamanno Caviccuili,
chargé des pleins pouvoirs de la Baillie des
Dix et accompagné de Tenvoyé de Bologne,
partit pour Paris ; il était porteur d'instruc-
tions précises " : les offres et les requêtes
qu'il devait transmettre et présenter à Charles
VI étaient formelles; à l'égard des Princes
(considérés comme favorables à l'alliance
avec Milan,) il agirait pour le mieux, tentant
à la cour telles démarches et y nouant telles
relations qu'il jugerait convenables ou utiles ;
la conduite qu'il devait tenir à l'égard de la
Reine lui était prescrite en termes ex])rès ; il
en solliciterait des audiences privées, au cours
desquelles il réveillerait, chez la petite-fille de
Bernabo, les souvenirs et les sentiments de
famille; il la supplierait d'obtenir du Roi la
protection que Florence demandait, et si
elle refusait son intercession, Caviccuili était
autorisé à déclarer qu'au défaut de l'alliance
française, les Dix de la Baillie de Florence
' Jarry, Vie i>iiliii<jue de Louis t/'Orlcarm. p. 6j-()/|.
- Bibl. Nal. f. ital. iC.Sa, f" afï-ap.
LES DEllNIKUKS II E U II K L S E S ANNEES l97
accepteraient ramitié de Tempère ur Wen-
ceslas, rennemidesWittelsl)ach,etquemême,
ils se réconcilieraient avec Jean Galéas ; cette
menace impressionnerait certainement Isa-
beau qui, pour venger le meurtre de son aïeul,
comptait sur la complicité de Florence \
Gaviccuili ne réussit pas plus que Corsini,
son ambassade tombait en France dans un
moment inopportun, le duc deTouraine atten-
dait la venue de sa fiancée Valentine" et, loin
d'être favorable aux projets de Florence, il
méditait précisément d'amener Charles VI à
une alliance politique avec Milan".
On comprend que, dès son mariage, Valen-
tine Visconti, fille du meurtrier, fut sus-
pecte à Isabeau, petite-fille de la victime ;
indépendamment de la dissemblance de leurs
caractères, une haine de famille les séparait.
De là, cette froideur d'isabeau à l'égard de
l'attachante Valentine, de là, le manque d'in-
timité de ces toutes jeunes femmes dans leurs
rapports presque quotidiens.
^ Bibl. Nat., f. ital. 1G82, f" arl-sg. — Voy. Desjardins, ISdgocia-
tions de la France avec la Toscane, t. I, p. 29.
" Jarry. Vie politique de Louis d' Orléans, p. 'J.^-49.
^ Ibid., p. G4-(Jj.
I (j8 I S A B E A U DE BAVIÈRE
Après son échec, Florence se réconcilia, le
5 octobre, avec Galéas, mais Tentente ne pou-
vait durer, et dès février iSqo, Fclippo Cor-
sini a[)portait de nouveau, à Paris, les dolé-
ances de la Commune. Cette troisième tenta-
tive n'eut pas un succès plus heureux que les
autres; la volonté du duc de Touraine et de
Yalentine restait ferme, et d'ailleurs le Roi
était mécontent des avances que la Répu-
blique avait récemment faites au Pape de
Rome \
Pour que le Conseil de France accepte Tal-
liance de la Toscane, il faudra attendre encore
six années, c'est-à-dire Tépoque où l'interven-
tion d'Isabeau dans les affaires diplomatiques
seia efficace.
Toutes leurs combinaisons pour gagner
Tappui de la France ayant échoué, les Floren-
tins, par dépit, essayèrent de reprendre les
négociations de paix avec JMilan; les pourpar-
lers, engagés péniblement, furent rompus en
mai 1890, les deux partis en étant venus aux
mains.
Cependant les ambassadeurs de Florence
' Riezler, Gcschiclite Baicnis. t. III, p. if)i.
LES DERNIKUKS HEUREUSES ANNEES 199
étaient allés solliciter ralliancc des princes
bavarois, gendres de Bernabo ^ Ils avaient
pressenti d'abord Etienne III, pensant qu'il
serait facile à convaincre, en raison de sa haine
si vivace contre Jean Galéas ^ Mais le duc
refusait de passer les monts, s'il ne devait
retirer de cette expédition que la platonique
satisfaction de s'être vengé. Il exigeait donc
80 000 ducats^ ; et, pour prouver que ses pré-
tentions étaient légitimes, il faisait valoir sa
réputation de guerrier très illustre, ses nom-
breuses alliances et surtout sa qualité de beau-
père du Hoi de France. La Seigneurie lui
ayant promis des monceaux d'or\ il consentit
à descendre en Italie, accompagné de son
frère Frédéric; mais lorsc[u'il eut fait parader
dans les villes sa troupe de chevaliers, lors-
qu'il eut assuré tous les ennemis de Jean Galéas
de sa protection et engagé avec l'armée de
' Riezicr, Gcscbichle Baicrns, l. III, p. i3i.
■ Etienne III sollicité dès i388 par Antonio délia Scala avait
fait une réponse évasive, tout en gardant l'argent qu'on lui avait
remis par provision.
^ Sur l'ambassade de Franz de Carrare et la réception en mu-
sique que le duc de Bavière fit à son hôte, voy. Riezler. ibid.
* Jubaniios Turnuiir, Anna/iuni lioiorum Ubii Vif..., liv. VII,
p. :(•>:.
ISA BEAU DE BAVIERE
celui-ci quelques escarmouches, il déclara
ne pas vouloir servir plus longtemps une
République ingrate qui ne lui payait pas les
sommes convenues, et il s'en alla à Venise
dépenser, dans le plaisir et la compagnie des
dames, la solde de ses chevaliers ; après quoi,
il signa la paix avec le comte de Vertus ^
Les affaires d'Italie tournaient à l'imbroglio ;
nous devions en rapporter les phases princi-
pales, parce qu'elles furent pour Isabeau une
sorte d'initiation aux intrigues et aux manœu-
vres diplomatiques. De même, une certaine
mission qui faillit échoir au duc Etienne, pen-
dant sa course en Italie, mérite d'être signalée,
car, à son propos, le nom de la reine Isabeau
fut souvent prononcé.
Le pape de Rome,Boniface IX-, successeur
d'Urbain VI, était persuadé que le règlement
de la question du schisme à son profit, ferait
un grand pas si la Reine de France intercé-
dait pour lui auprès de Charles VI. Il cher-
chait par quels moyens il pourrait intéresser
' Riezler, Gcschiclite Baicrns. p. ii)i.
* Boniface IX avait été élu par les c-ardinaux du parli romain,
à la mort d" Urbain VI, en i3S().
LES DERNIÈRES HEUREUSES ANNEES 20I
Isabeau à sa cause. Or, le duc Etienne III, venu
précisément à Rome pour les fêtes du Jubilé
pontifical, offrait de s'entremettre. Il avait,
disait-il, un grand ascendant sur sa lîlle et le
crédit dont il jouissait auprès de son gendre
Charles VI et de la cour de France lui per-
mettait d'espérer que sa médiation aurait un
heureux succès ^ Boniface le crut volontiers ;
il en écrivit à tous les princes de l'Europe ; il
alla même jusqu'à charger Etienne d'offrir au
pape d'Avignon, Clément VII, le vicariat géné-
ral de l'Eglise en France et en Espagne, s'il
voulait renoncer à la tiare ^ Mais le duc de
Bavière jugea sans doute l'entreprise impos-
sible, car on ne voit pas qu'il ait donné suite
à ses projets. D'ailleurs il était pressé de rega-
gner ses Etats pour y recueillir le bénéfice de sa
bonne volonté, le pape romain lui ayant accordé
la levée d'un décime sur les Eglises de Bavière.
Gomme il était sans ressources pour faire le
voyage, il prit la gourde et le bâton, et c'est
en pèlerin qu'il remonta d'ItaIieenAllemagne^
* Riezler, Gescliichte Baieras, t. III, p. i,ï8.
' N. Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, t. II,
p. "597. note 2.
^Riezler, Geschichte Baierns, t. III, p. i53.
202 ISAREAU DE RAVI ERE
De son côté, Clément VII ne négligeait rien
pour conserver le suffrage de Charles VI et
complaire à la Reine. En ijHq, il abandonnait
au Roi la nomination en France à un très
grand nombre de bénéfices et soixante d'en-
tre eux devaient être pourvus au nom d'Isa-
beau. Jamais pareille faveur n'avait été accor-
dée à la reine Jeanne de Bourbon \ En mai
1892, Clément VII octroyait un subside de
120.000 florins au comte Eberhard III de Wur-
temberg qui avait épousé Antonie Visconti,
fdle de Bernabo et tante d'Isabeau'. Une telle
libéralité envers un seigneur allemand était
bien faite pour concilier au pape avignonnais
lesbonnes grâces de la Reine de France.
De i38()à 1392, Isabeau entretint certaine-
ment par correspondance des relations direc-
tes avec sa famille; mais aucune des missives
échangées entre Paris, Munich ou Ingolstadt
' N. Valois, La France et le Grand Schisme f/'Occiden/. t. H.
p. if)?).
- Ibul., p. 294.
LES DERNIERES HEUREUSES ANNEES 2o3
n'a été conservée dans les Archives de la Bavière
ni dans les nôtres. Nous n'avons donc, pour
justifier notre assertion, que les quelques
mentions trouvées dans les rares Comptes qui
restent de ces années, et de vagues allusions
de chroniqueurs.
Cette note d'un scribe de la Chambre des
Comptes « Aux menestrelz au père de la
royne, en don par le roy, 5o francs'. » nous
apprend que le duc Etienne envoyait à sa fdle
des chanteurs pour lui redire les lieds qui
avaient bercé son enfance ; et cette bague,
ornée d'une fleur de « ne m'oubliez pas »,
offerte par Isabeau à un chevalier allemand
qui retournait en Bavière, nous prouve que si
les cosses de genêts et les fleurs de lis à la
devise de Charles VI s'étalaient à profusion
sur ses colliers et sur les manches de ses
houppelandes, la Reine leur préférait secrè-
tement le pâle myosotis qui lui rappelait les
humides prairies du pays natal.
D'autres dons octroyés à des seigneurs et
chevaliers bavarois témoignent que la Reine
t Bibl. A'at. f. fr. 23 2ri7, f" 38.
2o4 ISA BEAU DE BAVIERE
reçut des messages et des ambassades d'Alle-
mairne^ Louis de Bavière lui-même était à
Paris en janvier 1392, car sa sœur lui donna
alors en cadeau d'étrenncs un fermail d'or
a'arni de deux rubis, deux diamants et trois
grosses perles-.
Bien que son nom ne figure pas, à cette
date, sur la liste des pensions, ce prince a dès
lors son rang marqué parmi les seigneurs de la
cour, et en mars 1892, lorsque le Roi se rend à
Amiens pour conférer avec les ambassadeurs
anglais, il emmène son beau-frère; et si, dans
Tarmée que Charles VI conduit en Bretagne,
Louis de Bavière n'est pas compté parmi les
chefs, c'est qu'il n'est pas encore armé che-
valier. On peut admettre qu'Isabeau appela son
frère à la Cour afin de l'associer à sa haute
fortune, mais on peut prétendre aussi que
le règlement des graves affaires d'intérêt,
dont les trois ducs Wittelsbach étaient
occupés à cette époque, déterminèrent le fils
d'Etienne III à quitter la BaA^ière pour se fixer
en France.
' Bibl. Nat. f. fr. 23 aS;. f" 39.
- Bibl. Nat. f. ir. a5 70(3, f» jaG.
LES DERNIERES HEUREUSES ANNEES 2o5
Jusqu'alors la volonté d'Etienne le Vieux
avait été respectée par ses trois fils ; laissant
le duché indivis, ils l'avaient gouverné
ensemble; mais en 1392, pour des raisons
restées obscures, ils se partagèrent l'héritage
paternel. Jean reçut Munich avec le pays
environnant; Frédéric, Landshut ; et Etienne,
toute la partie du duché située aux bords du
Danube avec la redoutable ville forte d'Ingols-
tadt pour capitale \ De plus, ils adoptèrent
le principe de la succession par les mâles ; de
sorte que si l'un des trois frères mourait sans
laisser de fds, son patrimoine ferait retour aux
deux autres ; quant aux fdles, en compensa-
tion de leur incapacité d'hériter, elles devaient
recevoir une dot, fixée à trente-deux talents.
Isabeau qui, comme on se le rappelle, n'avait
pas reçu de dot au moment de son mariage,
réclama-t-elle, en 1392, ces trente-deux ta-
lents ? Nous savons que vingt-cinq ans plus
tard, elle possédait en Allemagne, au bord
du Danube, des terres et des domaines très
' Riezier, Geschichte Baicrns, t. HT, p. 1 63- 166.
206 ISABEAU nE BAVIERE
étendus, mais aucun texte n'indique depuis
combien de temps elle en était maîtresse, et
nous n'avons pas trouvé si elle les avait
acquis de ses deniers, ou si quelques-uns
ne représentaient pas la contre-valeur des
trente-deux talents auxquels lui donnait droit
sa qualité de fille de Bavière \
Le partage du duché était, pour Louis,
prince cupide et ambitieux, un événement
très fâcheux ; sa situation politique s'en trou-
vait amoindrie et ses ressources peut-être
diminuées; aussi pensa-t-il, dès 1391 , à
gagner la cour de France où l'affection d'une
sœur lui procurerait les richesses et les hon-
neurs dont il était avide.
Au moment où finit la période que nous
avons appelée « Les dernières heureuses
années delà Reine », constatons que son per-
sonnage a acquis du relief; plusieurs des
traits de sa physionomie morale se sont ou
accusés ou dessinés ; mais, pour le moment,
Isabeau ne s'occupe encore des affaires poli-
■* Les Archives générales de Munich renferment quelques docu-
ments importants sur les biens qu Isabeau avait en Bavière. Xous
examinerons cette importante question dans notre prochaine étude
sur la Heine réqente, la Reine douairière .
LES DERN'IKRES HEUREUSES AÎ^NKES 207
tiques qu'avec nonchalance ; elle ne s'inté-
resse réellement qu'à celles où sa famille a
quelque part. Sauf les charges que lui impose
la maternité, et les scrupuleuses pratiques de
sa dévotion, elle ne semble connaître aucun
grave souci, aucune préoccupation sérieuse.
Elle jouit pleinement du luxe qui l'entoure et
ne songe qu'à l'augmenter. Sa responsabilité
est grande dans les dépenses excessives de la
couronne à cette époque; elle ne s'étonne,
ni ne s'émeut des fêtes les plus coûteuses, des
libéralités les plus inutiles. Elle ne tente rien
pour arrêter Charles VI, entraîné sur la pente
fatale des plaisirs. Quand elle n'accomplit pas
quelque pèlerinage, ou que ses couches ne la
contraignent pas au repos, elle vit comme
dans un tourbillon d'amusements folâtres, de
splendides réjouissances. Et, pendant que le
Roi gaspille ses forces, compromet sa dignité,
se gâte l'intelligence, elle-même s'expose, par
des fatia^ues immodérées, à ne donner au
Royaume que des enfants chétifs.
TROISIEME PARTIE
FORMATION
DU CARACTÈRE POLITIQUE D'ISABEAU
ï4
CHAPITRE PREMIER
■ LA FOLIE DE CHARLES YI
En juillet, le Roi était parti pour la Bre-
tagne, malade, et contre Tavis des médecins ;
quand Isabeau le revit, il était frappé d'un
mal incurable'.
Le 5 août, en traversant la plaine du Mans,
Charles VI avait été pris d'un accès de fré-
nésie furieuse qui, après l'avoir porté aux
pires violences, l'avait fait tomber inerte et
comme foudroyé entre les bras de ses cham-
bellans. Sa prostration dura de longs jours,
pendant lesquels il resta « sans sonner ni
' Voy. : Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. xxix, t. XIII, p. Qj-qS.
— Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. ig-aS.
— Cf. aussi : D'' Chereau, De la maladie du roi Charles VI et des
médecins qui ont soigné ce prince dans VUnion médicale (année 1862,
t. XIII, p. 321, 369, 4'7- 465 et suiv.). — D'' Lizé Description et
nature de la maladie de Chartes VI dans le Bulletin Soc. agriculture
de la Harthc (l. XIII, année 1872, p. 345-357)
212 I S A U E A U D K 15 A \' I K R E
répondre paroles », tandis que les yeux lui
tournaient « moult merveilleusement en la
tète ».
D'après Froissart, la première pensée des
Princes aurait été de cacher à la Reine l'état
de Charles, et, la nouvelle de son mal s'étant
répandue très rapidement, Philippe de Bour-
gogne aurait ordonné à tous et à toutes de la
chambre d'Isabeau de n'en faire aucune men-
tion en la présence de celle-ci. Mais, comme
le chroniqueur donne pour seule raison de
ces ordres a que la lieine était durement
enceinte », avançant ainsi d'une année la
sixième grossesse d'Isabeau, on peut douter
que le silence prescrit ait été fidèlement
observé. La Reine dut revoir le Roi quand,
l'esprit toujours dérangé et le corps dans un
abattement extrême, il traversa Paris pour se
rendre, sous la conduite de son frère, à Creil
où, espérait-on, le bon air et la vue du beau
et calme pays de l'Oise hâteraient sa gué-
rison*. D'ailleurs il est invraisemblable qu'on
< Jarry. Vie politique de Louis d'Orléans, jj. 9"). — Cluirles VI et
le duc d'Orléans traversèrent Paris le i"'' septembre. « Telle fut
la gravité de cette première attaque que Charles tenta un jour
de se jeter par la l'enètre de la chambre qu'il occupait à Creil, et
L.V FOLIK DE CHARLES VI 2i5
ait pu dissimiilcM' longtemps la vérité à la
Heine, car peu après révéncnient les oncles de
Charles \l prirent la direction des affaires.
Dès qu'Isabeau connut le malheur qui la
frappait, elle gémit et pleura abondamment.
Pourtant la nouvelle que Charles était devenu
fou ne pouvait être absolument inattendue
pour sa femme ; plusieurs signes avant-cou-
reurs avaient fait présager une catastrophe
plus ou moins prochaine et Tévénement fatal
venait seulement d'être précipité par une
frayeur mystérieuse et une insolation.
L'agitation d'esprit du Roi, son continuel
besoin de mouvement, l'ardeur excessive de
ses désirs et la soudaineté de ses dégoûts, sa
soif de distractions de tout espèce, étaient les
indices certains d'un organisme déséquilibré.
Etait-il travaillé par un mal héréditaire ?
Charles V, valétudinaire dès sa jeunesse, était
mort à quarante-trois ans, le corps usé ; la
cause de ses souffrances restant inconnue,
uti médecin do province fit construire à !a fenêtre de cette cliam-
bre un balcon grillagé en saillie sur la cour et d'où le prince
pouvait sans danger, voir jouer à la paume dans les fossés du
château. » D'' Ghereau, De la ma/ndie du roi Charles VI (Union
niédic, t. \\\\. p. 32l).
2i4 ISAHEAU DE BAVIERE
on avait parlé criin poison que Charles le
Mauvais lui aurait donné dans son enfance ;
mais nous savons que, jeune homme, il avait
commis de dangereux excès dont il porta, sans
doute, la peine tout le reste de sa vie.
Charles VI, comme son frère Louis, parais-
sait physiquement très sain ; mais le plus sou-
vent il n'agissait que par humeur et ses goûts
étaient bizarres ; dès Tadolescence, il pré-
tendit satisfaire toutes ses fantaisies et par-
tant se surmena. De sa tournée dans le luxu-
rieux Languedoc, il revint plus nerveux, plus
agité que jamais. A Avignon, une parole pro-
phétique avait été prononcée à son sujet par
le duc de Bourgogne : C'était au moment
où Charles congédiait ses oncles qui, à sa
demande, Lavaient assisté jusque-là, et décli-
nait formellement leur offre de l'accompagner
plus avant, car il voulait poursuivre son voyage
en toute liberté : «... et sachez, dit Philippe,
que la conclusion n'en sera pas bonne ^ ».
Cependant Isabeau avait vu mourir deux
de ses enfants, et la santé du petit Charles
paraissait très pauvre. Enfin un prodrome de
' Froissart, Chronirjues..., liv. IV, ch. IV, t. XII, p. 4().
L\ FOLIE DE CHARLES VI 213
la maladie que couvait le Roi avait été cons-
taté à son retour trAmicns ; en proie à un accès
de fièvre chaude, il avait dû s'arrêter à Beau-
vais et s'y faire soigner ^ Isabeau n'avait pu
ignorer ce fait ; de plus, bien qu'il se prétendît
guéri, c'était dans les pires conditions cjue
Charles était parti pour la Bretagne"; l'ar-
deur étrange qui l 'entraînait à cette expédi-
tion décelait un état morbide.
A Greil, les princes avaient placé auprès de
Charles VI un savant médecin, Guillaume de
Harselly, dont les soins et les remèdes rame-
nèrent assez promptement le malade « en sens
et bonne mémoire ». Bientôt, Isabeau apprit
cj[u"une des premières pensées du Roi avait
été pour elle : il avait exprimé le désir de la
revoir ainsi que le Dauphin. Elle se rendit
donc à Creil avec l'enfant, et Charles VI les
reçut « à grand'chère et les accueillit liement "* » .
' Froissart, Chroniques, liv. IV, ch . XXLX, t. XIII, p. 80. — Les
médecins avaient alors conseillé à Charles VI de changer d'j.ir, et
il était revenu à Paris, le al mai, « tout fort et bien en point ».
D"^ Chereau, De la maladie du roi Charles VI...
' Pendant tout le mois de juillet ijya, le roi avait été mal poin-
tant ; à Saint-Germain en Lave, il avait donné des signes de démence,
à son passage au Mans, les médecins l'avaient trouvé hors d'état
de chevaucher, mais il avait refusé de prendre du repos. Ibid.
' Froissart, Chroniijues.... liv. lY, ch. XXX, t. XIII, p. iJa.
2i6 TSABEAU DE RAVI ERE
Lorsque Guillaume de llarselly en se reti-
tirant, remit le Roi, à peu près guéri, entre
les mains de la Reine et des Prinees, il leur
dit : (( du moins que vous le pouvez si le
« chargez et travaillez de conseils ; déduits
« oubliances et déports par raison lui sont
« plus profitables que autres choses ». Pres-
criptions c[ui plurent à la fois au duc de Bour-
gogne et à Isabeau. En elfet, pour qu'elles
fussent suivies à la lettre, Philippe n'avait qu'à
continuer à gouverner, pendant que la Reine
se chargerait d'organiser des fêtes qui pus-
sent distraire le convalescent
Quand octobre eut ramené le ménage royal
à Paris, une série de réjouissances et de diver-
tissements s'ouvrit pour la jeune cour. L'hôtel
Saint-Pol était la résidence habituelle de la
troupe folle ; chaque soir, dans le somptueux
palais, c'étaient « danses, caroUes et ebatte-
ments », conduits par Isabeau et le char-
mant duc d'Orléans*. Quant aux oncles du Roi,
' Le 4 juin 1892. le duc Louis avait résigné eu la main du Roi
son (l'ère le duché de Touraine cl il avait reçu en échange le
duché d'Orléans. Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 8y. —
« Si nommerons d'ores-cn-avant, dit Froissarl. le duc qui fut de
Touraine cluc d'Oi'léiins. >» {Clironit/nrs, i. XMI. ]>. 77).
L \ i' () 1. 1 !•: 1) !•: c H A n i. k s ^• i 217
ils se tenaient en leurs hôtels, désapprouvant
ces mœurs, mais laissant faire, car tant f[ue
l'insouciante Heine et le gracieux duc danse-
raient, ils ne seraient ni dangereux, ni
même o-ônants.
o
Pendant Tune des fêtes de nuit, Isabeau
éprouva une émotion terrible : le Roi faillit
périr sous ses yeux, et dans des circonstances
où le burlesque se mêlait au tragique.
L'amie d'enfance de la Reine, Catherine,
dite TAUemande, veuve dusirede Hainceville,
venait d'être pourvue d'un troisième mari
par les soins de Charles VI lui-même \ Isabeau
voulut que les nouvelles noces de sa chère con-
fidente fussent célébrées lavec un éclat extraor-
dinaire ; les Princes furent invités, ainsi que
toutes les dames et tous les seigneurs présents
à Paris'. Le jour du mariage (28 janvier i393),
la Reine en personne tint l'état pour le souper
et les danses qui durèrent toute la journée et
fort avant dans la nuit; puis, quand les ducs
'Catherine épousaitun riche seigneur d'Allemagne. — Religieux
de Saint-Denis, Chronique de Clientes VI, t. H. p. 71.
- Le duc et la duchesse d'Orléans donnèrent une vaisselle d'argent
doré à la dame de Hainceville pour le jour de ses noces. Caia-
logiiedcsAichircsdtibciroiideJoursanraiillA. I. ]>. \>.\.
2i8 ISABEAU DE BAVIÈRE
de Bourgogne et de Berry se furent retirés
en leurs hôtels, une extravagante mascarade
commença. Six chevaliers, déguisés en sau-
vages, firent irruption dans la salle des fêtes,
et se mirent à danser et à intriguer les dames.
Imprudemment, le duc d'Orléans approcha
une torche de ces aimables bouffons ; leurs
maillots, faits d'étoupes, s'enflammèrent.
Aux premiers cris de souffrance que pous-
sèrent ces malheureux jeunes gens, Isabeau
fut glacée d'épouvante, car elle savait que le
Uoi était l'un des six : elle s'évanouit; et pen-
dant que les seigneurs et les dames s'empres-
saient autour d'elle, la jeune duchesse de
Berry sauvait Charles en étouffant sous sa
robe, les flammes dont il était enveloppé.
Quand elle l'eut forcé à se nommer, elle lui
dit la douleur de la Heine; puis se rendit tout
de suite auprès de celle-ci pour lui apprendre
que le Roi était vivant. Quelques instants
après, Charles rejoignait sa femme, qui, à sa
vue, tombait de nouveau en syncope. Cette
double émotion de terreur et de joie la mit
dans un état de faiblesse tel qu'il fallut
la relever et la porter en sa chambre, où
LA rOLIK DK CHARLES VI 219
le Uoi demeura longtemps à la réconforter'.
Charles Yl sortait sain et sauf de Taven-
ture ; mais ses compagnons avaient péri.
Quand les Parisiens connurent les détails de
ces faits, ils les commentèrent sévèrement.
Depuis quelque temps déjà, ils blâmaient les
Princes de négliger leur devoir en laissant
les gens de la Cour agir à leur guise; ils
déploraient qu'on maintînt Charles VI « en
huiseuses ', que trop en faisoit et avoit fait,
lesquelles ne appartenoit point à faire à un
roi de France - » .
Dans les tavernes, on commençait à mur-
murer contre le luxe et la prodigalité de
« l'Etrangère » ; et, le lendemain même du
triste accident de Thôtel Saint-Pol, quand
Philippe de Bourgogne, interrogé sur ce
' Religieux de Sa\nt-T)cnis, Chrojiique de Charles VI. t. II, p. 71.
— Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. xxxii, t. XIII, p. i43-i47-
" Huiseuses : distractions frivoles.
^ Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. xxxii, t. XIII. p. 147-148.
— Dès que la nouvelle de l'incendie se fût répandue dans le voi-
sinage, les bourgeois croyant le Roi mort « se réunirent au nombre
de cinq cents et se présentèrent à l'hôtel Saint-Pol dont ils se
firent ouvrir les portes de force. Ils se préparaient à venger sur
les gens de la cour la mort de leur maître bien-aimé, lorsque le
Roi se montra sous le dais royal et calma leur fureur de la voix
et du geste ». Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI,
t. II, p. 71.
I s A R E A U DE BAVIERE
qu'on disait de par la ville, répondit au Roi :
(( Jà ne s'en peuvent les vilains taire, et disent
que, si le mesclieffut tourné sur vous, ils nous
eussent tous occis' », Isabeau dut se sentir
visée par la violente menace des Parisiens.
Mais son orgueil ne pouvait admettre cette
censure ; les critiques et le jugement de ces
bourgeois n'étant à ses yeux qu'une intolé-
rable licence. Au reste, ne paraissait-elle pas
sourde à tous les avertissements ? Celui que
Charles avait reçu dans la plaine du Mans et
que, dans sa superstition, elle crut donné par
Dieu même, n'était-il pas depuis longtemps
oublié ; du jour où le Roi avait semblé guéri,
c'était elle qui avait favorisé et encouragé de
nouvelles imprudences.
Mais il faut considérer qu'à cette époque,
la femme, chez Isabeau, l'emportait encore
sur la Reine ; le bonheur conjugal recouvré
l'occupait tout entière ; et quand, au commcn-
* Froissart, C/irnnû/ur l. Xllf, p. 148. — Pour remercier le
oiel du salut du Roi, et aussi pour apaiser la colère du peuple,
les ducs de Berry, de Bourgogne et d'Orléans allèrent ce même
jour, uu-pieds, en procession de la porte Montmartre à l'égliso
iS'otre-Dame, où ils assistèrent à une uiesse d'actions de grâces ;
de son côté, Charles VI se rendit à cheval, à la cathédrjile. Reli-
gieux de Saint-Denis, C/iro/iii/rir... , t. II. j), 71.
L.V FOLIK DK CHAULES VI U2i
cernent de i3()3, elle se sentit enceinte, elle
ne douta plus que le ciel ne lui accordât de
nouveau, et pour toujours, sa protection.
Pour que Tissuc de sa sixième grossesse
lut heureuse, elle redoubla de ferveur dans
ses exercices de piété et dans ses pèlerinages ;
c'est alors qu'elle se fit fabriquer un u Agnus
Dei à mettre pains à chanter » pour le porter
jusqu'à sa délivrance \
Au mois de juin, le malheur, qu'elle croyait
à jamais écarté, la frappait de nouveau.
Charles VI étant à Abbeville, pendant que
ses oncles négociaient la paix avec l'Angle-
terre aux conférences de Lelinghen, eut une
seconde attaque de folie, et on le ramena au
paisible séjour de Creil ".
Le 22 août, sur les dix heures du soir, la
Reine accoucha d'une fille, au château de
Vincennes ; et, le lendemain, au baptême.
' Isabeau se rendit en pèlerinage à Chartres. « L'an mil GCCIll^^
et Xni fut la raine de France à Chartres et fusmes paies du vin
et du pain le jeudi XV» jour du nioys de inay ». Cartulaire rouge
de la léproserie du Grand Beaulieu à Chartres, Bibl. Nat., nouv-
acq. lutines 608, p. aoj.
- Froissart, Chronùjues, liv. IV, eh. xxv, t. XIII. p. 1G7-188. —
Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 117-118. — Peut-être,
est-ce à cette seconde attaque de folie du Roi qu'il faut rapporter
ce que dit Froissart du secret gardé envers la reine en août ijQa.
I s A B E A U DE B A V 1ERE
l'enfant reçut le nom de Marie \ pieusement
porté par une tante de Charles VI % abbesse
du monastère de Poissy. Ce nom fut choisi par
Isabeau elle-même, et elle promit, en même
temps, de consacrer sa fdle à Notre-Dame, si
le Roi approuvait son vœu.
Mais cette fois, Charles était irrémédiable-
ment atteint; huit mois se passèrent sans
qu'il parût seulement revenir à la santé ^;
puis une amélioration se produisit, qui fut
bientôt suivie d'une rechute ; et il en sera
ainsi durant vingt-neuf ans, jusqu'à ce que la
mort délivre enfin le malheureux prince. Pour
ne parler que des premières années de cette
affreuse maladie, rappelons que le Roi fut
tout l'été et tout l'automne de iSqj dans un
état désespéré; et qu'en i'o[)C), par exemple,
il retomba six fois dans son délire; et cha-
que accès était plus grave que le précé-
dent.
' Le Père Anselme, Hisioire ^ent-a/oi^ii/iic... t. l,p. 114. — ^allct
de Viriville, Aoies sur l Etat civil des princes et princesses nés de
Charles VI et d'Isabeau de Bavière. (Bibl. Ec. Chartes. 4« série,
t. IV, p. 477)-
Marie de Bourbon, élait une su-ur delà reine de Franee Jeanne,
femme de Charles V.
D' Ghcreau, ouv. eité.
LA FOLIE DE CHARLES Yl -iiS
Le caractère intermittent de ce mal était
particulièrement pénible pour Isabeau; Char-
les devenait subitement insensé. Tout à
riieure, il aA^ait présidé le Conseil, répondu
aux ambassadeurs avec beaucoup de sens et
d'aménité et, soudain, il se mettait à courir
comme s'il eût été percé de mille aiguillons ;
puis, pleurant et tremblant, il disait ses tor-
tures, annonçait que la crise allait venir : « Au
nom de Jésus-Christ, g'émissait-il, en se
traînant à genoux, s'il en est parmi vous qui
soient complices du mal que j'endure, je les
supplie de ne pas me torturer plus longtemps
et de me faire promptement mourir ».
Si douloureux que fût ce spectacle, Isabeau,
à force de volonté ou de résignation, pouvait
le supporter ; mais son cœur saignait quand
elle se voyait repoussée par son mari comme
un objet d'aversion ; non que Charles, en ces
années, la maltraitât, seulement elle lui faisait
horreur; il la fuyait, et si elle réussissait à
l'approcher, il disait : « quelle est cette femme
dont la vue m'obsède ? sachez si elle a besoin
de quelque chose et délivrez-moi, comme vous
pouvez, de ses persécutions et de ses impor-
224 ISABEAU DE BAVIERE
tunités afin qu'elle ne s'attache pas ainsi à
mes pas ».
Il reconnaissait son frère, ses oncles et ses
familiers ; il se rappelait les noms d'anciens
serviteurs, morts depuis longtemps; mais
il semblait avoir perdu tout souvenir de sa
femme, et de ses enfants ; et, quand il aperce-
vait les armes de Bavière à côté des siennes,
sur les vitraux de ses palais ou sur les pièces
d'argenterie de sa table, il dansait devant avec
des gestes inconvenants et les effaçait, décla-
rant ne pas savoir ce que c'était que ces écus-
sons'. Mais le comble de l'humiliation pour la
fière Wittelsbach, ainsi dédaignée et rejetée
par le Roi, c'était d'entendre celui-ci pronon-
cer sans cesse le nom de Valentine: la duchesse
d'Orléans, en effet, était la seule femme qui
pût soigner et apaiser le pauvre fou-.
L'amoureux attachement d'isabeau pour
son mari résista longtemps à ces dures
épreuves. Pendant les premières années de la
folie, à chaque crise, elle témoigna un vif et
profond chagrin, et son zèle, pour la guéri son
* Religieux de Saint-Denis, Clironiqiw de Charles 17, t. U, p. 4o3.
* IbicL, p. 407.
LA FOLIE DE CHARLES VI 223
du patient ne se ralentit pas \ Sa joie fut
grande, lorsque Arnaud Guillaume, person-
nage à mine d'ascète, lui promit d'arracher
le Uoi aux magiques influences cjui l'avaient
ensorcelé "^ ; mais bientôt désabusée sur les
mérites de ce charlatan, grossier et brutal, elle
eut recours à la prière et voulut que tous s'as-
sociassent à elle par des supplications. C'est
ainsi c{ue dans l'hiver de iSqS, des proces-
sions solennelles étaient faites dans Paris,
ordonnées par la Reine et les Princes ; et
que, dans les carrefours, des frères prêcheurs
invitaient les fidèles, qui les suivaient pieds
nus, à réformer leurs mœurs, afin d'obtenir
la clémence du cieP. En même temps, sur
l'ordre d'isabeau, un grand nombre de prélats
de France et des pays voisins faisaient une
neuvaine pour la santé du Roi '.
* Le chroniqueur de Saint-Denis parle à plusieurs reprises du
chagrin et du dévouement de la Reine. Ce n'est qu'en i4o4-i4o5
que le Religieux, jusqu'alors lavorable à Isabeau, lui deviendra
hostile.
"Arnaud Guillaume déclara à la Reine et aux princes « qu'on
avait ensorcelé Charles VI et que les auteurs de ce maléfice tra-
vaillaient de toutes leurs forces pour empêcher le succès de sa
guérison. » Religieux de Saini-Qetùs, Chronique..., t. II, p. yi.
^Ibid., p. 93.
■* Religieux de Saint-Denis, Chroaii/ue..., t. II, p. yi . — Chro-
nique et Istore de Flandre, t. II, ji. 4i.^.
226 ISABEAU DE BAVIERE
Dans respérance cFattirer sur elle et sur le
Prince malade, la bénédiction céleste, la Reine
accordait des aumônes plus nombreuses, fai-
sait des donationsplus riches qu'auparavant'.
Sa fondation pieuse à Senlis mérite plus
qu'une simple mention" :
Dans l'église de cette ville, il y avait un
autel « empres l'ymage de Notre-Dame (appe-
lée l'ymage de la pierre) , devant laquelle les
bonnes gens avaient accoutumé d'apporter
leurs offrandes ». Bien des fois, Isabeau y avait
prié dans les heureuses années de son ma-
riage ; elle résolut d'y instituer un office
exceptionnel qui attestât à jamais, « l'hon-
neur et révérence qu'elle avait à Notre-Sei-
gneur et à la glorieuse Vierge Marie ». Elle
fonda donc, à cet autel vénéré, une messe per-
pétuelle qui, chaque jour, avant heure de
prime, devait être célébrée par un des chape-
lains ou un des chanoines de l'église de Senlis.
D'abord les petites cloches tinteraient pour
' Les mai'guilliers de l'église Sainl-Jean en Grève à Paris reçu-
rent l'emplacement de la maison de Pierre de Craon, pour en faire
un cimetière, — moyennant l'obligation de dire plusieurs services
pour le Roi et la Reine. Arch. Nat. J 365, pièce lo.
* Lettres d'Isabeau, datées de Paris, septembre 1395. Arch. IS'at.
J. 161, pièce 21.
LA FOLIE DE CHARLES VI 127
inviter les fidèles à la prière; puis, quand le
prêtre se préparerait à se rendre à l'autel,
une des grosses cloches sonnerait trois coups,
« afin que ceux qui auront devocion de oyr
la messe puissent savoir quand on la devra
dire ». Aux cinq grandes fêtes de Notre-
Dame, le service serait plus important. Aus-
sitôt matines dites, les chapelains ou le cha-
pitre se rendraient en procession devant
l'autel, y chanteraient une antienne et diraient
une première oraison, puis une seconde pour
le Roi et la Reine ; après quoi, serait célébrée
lagrand'messeànotes, avec diacre, sous-diacre
et deux « choriaux en chape » .
Mais il fallait que le service et Tentretien
d'une fondation aussi importante fussent con-
venablement assurés. A cet effet, « très noble
et très excellente dame, Madame Ysabeau de
Bavière, royne de France, achetapourelleetses
hoirs à Bernart, dit Racaille, l'ostel de la voyrie
de Senlis * », moyennant huit cent soixante
livres tournois, suivant acte passé par devant
les notaires du Ghàtelet, le i6 septembre i3g5,
et, immédiatement, elle en transporta la pos-
* Arch. Nat. J 161, pièce 2j.
228 ISABEAU DE BAVIERE
session au doyen, chanoines et chapitre de
Senlis\ La messe instituée fut dite aussi long-
temps, sans doute, que la somme fut payée ;
et, pendant le reste du règne, Isabeau envoya,
à deux reprises, des ornements sacrés, des
vêtements sacerdotaux pour l'autel de Notre-
Dame de Senlis et ses desservants".
A chaque rechute du Roi, on ne savait plus
à qui s'adresser pour donner enfin des soins
efficaces. Dans le choix des médecins et celui
des remèdes, on passait d'un extrême à
^ L'hôtel de la voirie était un grand édifice avec cour et jardin,
il contenait la prison du bailliage, et celle de la prévôté foraine.
(Le prévôt forain avait juridiction sur les personnes étrangères à
la ville où il siégeait). Le propriétaire de l'hôtel, Bernart, était
valet de chambre du Roi et du duc d'Orléans; il cumulait les fonc-
tions de voyer de Senlis et celle de garde des prisons. Ces der-
nières surtout étaient d'un bon rapport, car pour chaque prison-
nier non noble, Bernart percevait cinq sous parisis, pour chaque
prisonnier noble, dix sous, sans compter quatre deniers, pour
chaque nuit qu'un détenu passait dans un lit, et deux pour celui
qui « ne gist pas en lit ». Par contre, la maison était grevée de
quelques redevances et servitudes. Arch. Nat. J i6i, pièce 28. —
Bientôtles donataires adressèrent une requête au Roi, pour « l'aug-
mentacion et seurté de la fondacion » de la Reine (ijgS). Ils vou-
laient obtenir la promesse formelle que les prisons seraient toujours
dans l'hôtel, ou du moins que les profits demeureraient au Cha-
pitre, qui pourrait bailler à ferme les services de voirie, de geôle,
et de sergenterie. Arch. Nat. J iGi, pièce 22. — Mais les exigences
des chanoines devinrent à la longue si grandes, que le Conseil
royal craignit qu'elles ne fussent une cause de difficultés avec
les officiers de la région ; et il racheta au Chapitre, au nom du
Roi, l'hôtel de la voirie de Senlis, moyennant soixante francs de
revenu annuel (3i janvier IJ96). Arch. Nat. J i5i, pièce 19.
- Cf. Comptes de l'Argenterie de la Reine, Arch. Nat. KK. 4'. 4^,
4'3, passirn.
L\ FOLIE DE CHARLES Vl aag
l'autre, c'est-à-dire qu'on essa^^ait des régimes
les plus opposés. Par moments, la Ueine
désespérée n'avait plus foi que dans un
miracle, et, en iSgG, quand Charles fut repris
d'une attaque, les plus fameux médecins de
la cour, le célèbre Renaud Fréron y compris,
furent congédiés ' ; et, l'année suivante, Isa-
beau témoigna quelque confiance à deux
empiriques de Guyenne qui prétendaient gué-
rir le mal du Roi à l'aide de breuvages pré-
parés avec des métaux '. A cette époque les
docteurs en Sorbonne et les prélats demandent
vainement que l'on poursuive et que l'on pu-
nisse les sorciers. Le chroniqueur qui signale
le fait, insinue que ceux-ci sont soutenus à la
Cour, a par certaines personnes^ » qu'il ne
nomme pas, mais qui devaient être la Reine et
le duc d'Orléans.
Dans ses jours de lucidité, Charles VI a la
volonté de reprendre son rôle de Roi, avec
toutes ses charges ; il s'occupe des affaires,
et voyage. Isabeau, maintenant moins prompte
' Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 403.
- [bld.
^ Ibid.
23o ISABEAU DE BAVIÈRE
à s'illusionner, le surveille de loin, lorsqu'il
s'est déplacé. En 1898, il s'est rendu à Reims
pour y recevoir l'empereur Wenceslas ^ ; mais
la fatigue des conférences lui cause une nou-
velle crise'. Par trois fois, dans le courant de
mars, quatre fois en avril, la Keine dépêche
des courriers qui lui rapporteront des nou-
velles du Uoi^.
Du reste, pendant le temps où Charles jouit
de sa raison, il reprend avec sa femme la vie
commune ; le plus sûr témoignage, à cet
égard, est la naissance de trois enfants qu'Isa-
beau mit au monde de iSqS à i3()8.
Le II janvier ioqS^ à l'hôtel Saint-Pol, elle
eut une fille que l'on baptisa du nom de Mi-
chelle, à cause de la grande dévotion du Iloi
pour Monseigneur l'archange''.
Le 22 janvier i3f)7, « sous le signe du ver-
' A. Leroux, Relations politiques de la France arec l'Allemagne
(1.378-1480), p. 24.
* Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 204.
'^ Arch. Nat. KK 4,1, f» 3, 4, 5.
* L'enfant naquit à huit heures du soir, ot fut baptisée le len-
demain. Cf le Père \nsehne, Histoire Généalogique.... t. II, p. IK). —
YalletdeViriville, ouv. cité (Bibl. Ec. Chartes, 4» série, t. IV) p. 479.
° Saint Michel était regardé comme le Patron du Royaume de
France ; les rois l'honoraient d'un culte spécial ; en i394, Charles
VI avait fait un pèlerinageà « Saint Michel au péril de mer», c'est
à-dire au monastère du mont Saint-Michel.
LA FOLIE DE CHAULES VI 53 1
seau », entre huit et neuf heures du soir, la
Reine accoucha d'un fîlsi, à la grande joie du
Royaume, car la succession du Roi, de plus
en plus malade, ne paraissait pas assurée dans
la personne du Dauphin Charles, si débile. Le
lendemain, le nouveau-né reçut le baptême
dans l'église Saint-Paul", ses parrains étaient
le duc d'Orléans qui lui donna son nom, et
Messire Le Bègue de Villaines^ ; il eut pour
marraine Mademoiselle de Luxembourg, de-
moiselle d'honneur d'Isabeau qui s'était con-
sacrée à Dieu\
Dix-huit mois plus tard, un courrier était
envoyée l'abbaye de Coulombs" avec mission
de prier un religieux d'apporter à la Reine le
(( circonciz Notre-Seigneur*' pour le travaille-
' ReligieuK de Saint-Denis, Chronique..., t. II, p. SaB-âa:). — Le
Pèi'e Anselme..., t. I, p. ii3. — Vallet de Viriville..., p. 479-
" Le prélat officiant fut Jean de Norry, archevêque de Vienne.
' Pierre de Villaines, dit le Bègue, seigneur de Tourny et comte
de Ribadeo depuis la campagne de Castille de i366-i369, dans
laquelle il avait accompagné Du Guesclin. avait été l'un des con-
seillers les plus écoutés de Charles V. En i388, après la retraite
des princes, il fut l'un de ceux que Charles VI « advisa qu'il vou-
loit avoir près de lui ». Cf. H. Moranvillé, Etude sur la vie de Jean
le Mercier, p. irg et note 4-
* Religieux de Saint-Denis. Chronique..., t. II, p. 523-525.
^ Coulombs (cant. de Nogent-le-Roi, arr. d'Evreux, dép. de
l'Eure) était une abbaye bénédictine du diocèse de Chartres. Gallia
Christiana, t. VIII, col. i 248.
" Une des nombreuses fausses reliques inventées au moyen âge.
I s A B E A U DE BAVIERE
ment de la dite dame ^ » ; et, quelque temps
après la réception de cette relique, le 3i août,
Isabeau mettait au monde un autre fds qui
reçut le nom de Jean-.
Aucun chroniqueur ne nous a dépeint Isa-
beau dans son rôle de mère ; mais nous voyons,
par les Comptes, que les Enfants de France
étaient entourés de tous les soins et de tout le
luxe qui convenaient à leur rang^ La Reine
s'occupait alors avec sollicitude de ses fds et
de ses filles ; le plus souvent ils étaient en sa
compagnie, sauf" Madame Marie, vouée à Notre-
Dame, et qui, à quatre ans, était entrée au
monastère de Poissy. Quand « nosseigneurs
et dames les enfants » étaient éloignés d'elle,
leur mère leur écrivait ou envoyait des chevau-
cheurs s'informer de leur santé ; elle adressait
' Arch. Nat. KK 45, f" iGv».
- Jean de France naquit à l'hôtel Saint-Pol, vers les cinq heures
du soir. Jl eut pour parrain le duc Jean de Berry. Cf. le Père
Anselme, ///s^o/re Généalogique..., t. I, p. 114. — Vallet de Viri-
ville..., (Bibl. Ec. Chartes, année i8.57-i858, p. 480.)
' Voy. Arch. Nat. KK 4r) et 46, (Comptes de lllôtol disabeau
de Bavière), 41, 42, 43, (Comptes de son Argenterie).
LA FOLIE DR CHARLES VI 233
surtout des messages au Dauphin, qui pouvait
mieux comprendre ses conseils, et dont la
santé et la « nourryture » réclamaient plus
de soins ^
' Le 24 octobre i'îqS, Isabeaii alors à l'hôtel Saint-Pol éerit au
Dauphin à Meaux. Comptes de l'Hôtel de la Reine. (Arch. Nat. KK
45,1° 17 r") — 2() août r399, « Jehannin le Charron envoyé porter
lettres de la Royne à Monseigneur le Daulphin. à Vernon sur Saine.
... la royne à Maubuisson ». (Ibid. (" !^^ \°) — 4 décembre ik);), n Bri-
tot, chevaucheur, envoyé porter lettres à Monseigneur le Daulphin^
à Gaillon ou illec environ ». (/A/J. f» 49 r") — 3i décembre 1399. «Jac-
quemin... envoyé porter lettres à Messeigneurs et dames les enffans,
à Evreux.., la royne à Mante. {Ibid.) 5 janvier 1400, « Jehan le Char-
ron, porteur de l'escuierie de la royne... à Messeigneurs Messire
lioys et Jehan et noz dames ses sœurs enffans de France, à Evreux..,
la royne à Mante ». (Ibid,, f" ()3 v") — Quand les enfants étaient,
longtemps absents, la Reine allait les voir et leur apportait des
cadeaux.
CHAPITRE II
LES PRÉOCCUPATIONS ÉGOÏSTES
DE LA REIxXE
Du mois de décembre i388 au mois d'août
1892, le royaume avait été gouverné par
Charles VI, assisté des cinq conseillers qu'il
s'était choisis : Bureau de la Rivière, Jean le
Mercier, le connétable Olivier de Clisson,
Jean de Montagu et le Bègue de Villaines\
personnages de médiocre extraction que les
Princes, évincés du pouvoir, avaient sur-
nommés, par dérision, « les Marmousets" ».
Dès les premiers jours delà maladie du Roi,
* Voy. Siméon Luce, La France pendant la guerre de Cent-Ans
2» série : Etude sur Perrette de la Rivière, p. i55-i62. — H. Moran-
villé, Étude sur la vie de Jean le Mercier, p. 119-150, L. Merlet,
Jean de Montagu (Bibl. Ec. Chartes, année i852, p. 2.57-261).
■ Les Marmousets étaient de petites figures grotesques sculptées
sur les murs et au portail des églises.
236 ISABEAU DE BAVIERE
(Août 1392), Philippe de Bourgogne prit en
mains les rênes du gouvernement, avec le
concours nominal des ducs de Berry et de
Bourbon^ ; toute autorité fut refusée au duc
d'Orléans, sous prétexte qu'il était trop jeune ";
les Marmousets, furent destitués et dépouillés
de leurs biens ^.
Dans ce nouvel état de choses, aucune place
ne fut réservée à Isabeau, aucune part de
pouvoir ne lui fut concédée pour le pré-
sent.
En novembre, le Conseil royal renouvela
l'ordonnance de Charles V qui avait fixé, à
quatorze ans, la majorité des Rois ; et au
mois de janvier, la question de la tutelle et
de la régence fut étudiée et réglée ; le rôle et
les devoirs qui incomberaient à la Reine, en
cas de décès du Roi, furent alors déterminés
suivant l'esprit et la lettre des édits de
Charles V '*.
« Selon raison escripte etnaturelle, disaient
^ Froissart, Chi-oniques..., liv. IV. ch. XXX, t. XIII, p. 102.
■ Jari-y, Vie polilique de Louis (VOrléans, p. 9G.
^ Froissart..., t. XIH, p. 107-130. — Jarry.... p. 9^-97.
* Ordonnances des rois de France (Paris, i 72.I- 1847, 2') vol. in-f°)
t. VII, p. 53o-5ir).
PRÉOCCUPATIONS ÉGOÏSTES DE LA REINE 237
les lettres royales, la mère a greigneur et
plus tendre amour a ses enfans et a le cuer
plus doulz et plus soigneux de les garder et
nourrir amoureusement que quelconque autre
personne. » Aussi, au cas où le Roi viendrait
à mourir, avant que le Dauphin Charles eût
atteint sa quatorzième année, la Reine devait
avoir « principalement, la tutelle garde et gou-
vernement » de son fils aîné et de ses autres
entants. Dans cette lourde tâche, elle serait
aidée et conseillée de ses plus proches
parents, tout dévoués eux aussi aux enfants de
France : les ducs de Berry, de Bourgogne, de
Bourbon et le duc Louis de Bavière ; d'accord
avec eux, elle ferait tout ce qu'à « tuteurs
appartient de raison et de coutume -».
Si elle mourait, si elle contractait un second
mariage, ou si, par suite de quelque empêche-
ment de maladie ou autre, elle ne pouvait rem-
plir les charges de sa tutelle, les ducs de
Berry et Bourgogne la remplaceraient ; de
même que, les ducs morts ou empêchés, elle
resterait tutrice, fût-elle seule.
Pour « la nourryture » des enfants, pour
Tétat et gouvernement d'elle-même et des
i38 ISABEAU DE BAVIERE
Princes, la Reine, dès que le Roi serait mort,
prendrait Senlis, Melun, le duché de Norman-
die, la ville et la vicomte de Paris, sauf, en
celle-ci, la cour du Parlement et autres res-
sorts supérieurs de justice qui resteraient en
la main du Régent.
Au cas où les revenus de ces domaines ne
suffiraient pas, Isabeau et les ducs devraient
s'en choisir d'autres dans le Royaume.
La Reine et les Princes seraient entourés
d'un Conseil de douze personnes : trois
prélats, six nobles et trois clercs, que leur
sagesse désignerait au choix des tuteurs et
qui se tiendraient continuellement en leur
compagnie et service \
Enfin, quoiqu'il fût certain que la Reine
aimait ses enfants « comme mère peut et doit
aimer les siens », il fallait cependant qu'elle
leur prêtât un serment d'amour et de fidélité,
soit du vivant du Roi, soit aussitôt après son
décès, en présence des princes tuteurs.
Les ducs de Bcrry, de Bourgogne, de
Bourbon et de Bavière étaient astreints à la
' Dans l'ordonnance de Charles V de 1374, les membres du futur
conseil de régence étaient désignés d'avance.
PRÉOCCUPATIONS KGOÏSTES DE LA REINE -iSg
même formalité, en présence de la Reine et
des conseillers qui, eux aussi, devaient
prendre engagement, « envers Madame la
Royne et les ducs. »
Peu de jours après que cette ordonnance
eût été rendue, Isabeau prononça le serment
qu'on exigeait d'elle, les termes en étaient
singulièrement graves et austères ^: « Aux
saintes évangiles de Dieu », et sur les reli-
ques qui lui furent présentées, la Reine jura
que, « si la mort du Roi et le jeune âge de
son fils aîné mettaient entre ses mains la
garde, tutelle et nourrissement des enfants
de France, d'accord avec les ducs, elle nour-
rirait et gouvernerait le Dauphin et ses autres
enfants, curieusement et diligemment, au bien,
honneur et prouffit de leurs personnes , ensei-
gnement et bonne doctrine », et en même
temps, elle jura de se conformer fidèlement
aux prescriptions du conseil de tutelle.
Suivant une seconde ordonnance, rendue
également en janvier, le duc d'Orléans, au
cas où Charles VI mourrait, recevait la régence
' Ordonnances des Rois..., t. VIT, p. 535. — Le serment de la
Reine commençait par ces mots : « Je Elisabeth de Bavière... »
24o ISA BEAU DE BAVIÈRE
avec le gouvernement du Royaume, à la con-
dition qu'il jurerait de défendre de toute sa
puissance la Reine et le jeune Roi*. — Dès
février i3c)3^ le duc prêta ce serment'.
Ces dispositions, en cas de minorité du
Dauphin, n'accordaient à Isabeau que l'ombre
du pouvoir. Son autorité, dans les affaires du
Ro3^aume, resterait nulle, elle serait seule-
ment la présidente d'un conseil de famille,
à peine placée au-dessus des ducs, que leur
serment engageait envers leur neveu, mais
point envers sa mère. Si la volonté venait à la
tutrice de prendre quelque part au gouverne-
ment du Royaume, il lui faudrait briser les
liens dont elle était enveloppée. En attendant,
tant que son mari vivait, Isabeau comme
Reine, n'avait aucun pouvoir, aucun droit : sa
personne était reléguée à l'arrière plan de la
scène politique.
Se contenta-t-elle de ce rôle effacé? La
réponse sera affirmative si, pour résoudre la
question, l'on s'en rapporte aux seuls témoi-
gnages des chroniqueurs. Suivant le Religieux
^ Ordonnances des Rois... t. VII, p. 535.
" Jai'i'y, Vie poliii(/itc de Louis d'Orléans, p. 102.
PRÉOCCUPATIONS KGOÏSTES DE LA HEINE 241
de Saint-Denis, Isabcau n'était alors que
réponse bien-aimée de Charles VI ; il la montre
gémissant sur la folie du Roi, priant pour sa
guérison et distraite seulement de son cha-
grin et de ses pratiques religieuses par les
devoirs de la maternité et les exigences de la
représentation \ Pour Froissart, la bonne reine
de France était une vaillante dame « qui Dieu
doutoit et aimoit », qui avait été en grande
affliction du mal de son époux et en « avait
fait faire plusieurs belles aumônes et proces-
sions et par especial en la cité de Paris ■ ». En
dehors de ces allusions au malheur de la
Reine, les deux annalistes ne parlent d'elle
qu'à propos des fêtes, des cérémonies et
des réceptions d'ambassades auxquelles elle
assiste, sans jamais donner de détails carac-
téristiques sur son attitude ou sur sa con-
duite. De leur silence, l'on pourrait inférer
qu'Isabeau, pendant ces dix années, mena
au point de vue politique, une vie toute
passive, et que, tout d'un coup, en i4o2, elle
révéla des aptitudes de souveraine. En vérité,
' Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. II, p. 8g.
^ Froissart, Chroniques, liv. IV, ch.xxxvi, t. XIII, p. 189.
16
24i ISABEAU DE BAVIERE
de 1892 à i4o2, aucun événement n'étant venu
modifier le régime institué par les Princes \
elle ne fut l'auteur d'aucun acte digne d'être
consigné dans les chroniques. Mais les docu-
ments d'archives, pourtant si secs, nous ont
fourni quelques traits de la physionomie que
nous essayons d'esquisser; grâce à eux, nous
avons suivi Isaheau, à cette époque, dans
certaines de ses démarches publiques et pri-
vées, et nous pouvons affirmer que sous son
apparente soumission à la volonté des ducs,
elle couvait d'ambitieux désirs. Pour l'ins-
tant, elle ne paraissait avoir que des visées
bornées à l'accroissement de ses richesses ;
mais pour édifier la fortune qu'elle rêve, elle
déploie une énergie remarquable, on peut
entrevoir déjà de quelle étonnante persévé-
rance sera capable son égoïsme. Cependant
si sa volonté est tenace, son observation est
courte, aussi la voit-on changer fréquem-
ment de moyens, tenter des voies différentes,
' La Franco était en paix avoc l'Angleterre, elle poursuivait
d'aclives négociations avec l'Italie et l'Allemagne, clic était gou-
vernée avec fermeté par l'habile et sage Philippe de Bourgogne et
on pourrait dire que cette période fut relativement prospère, si les
impôts n'y étaient devenus excessifs.
IMIEOCCUPATIONS KGOlSTES DE LA H E I ^ E 'i^J
parfois opposées, pour atteindre son but. Au
même temps, le jeu des partis l'intéresse, les
intrigues et les négociations diplomatiques
l'attirent ; la part qu'elle prend à ces der-
nières, pour secrète qu'elle soit, est très
active. En somme, au sortir de ces dix années,
Isabeau apparaîtra femme d'expérience, et
l'ascendant qu'elle aura pris sur la cour sera
tel, que ceux-là même qui, en 1392, lui refu-
saient la plus petite parcelle d'autorité, la
placeront à la tète du pouvoir.
Charles VI, dans le dernier paragraphe de
son testament daté du mois de janvier iSqS',
exprimait sa volonté que le douaire de la Reine
fut stipulé conformément aux ordonnances.
' U y a deux testaments de Charles YI identiques dans la forme :
le premier, daté de Paris, janvier iSgl. (Bibl. Nat., f. fr. i.5Co3,
fol. 88), le second, daté de Paris, septembre ijgj. (Bibl, Nat., f. fr.
23707, fol. 35'2-3.î4)- — Dans ce testament, le nom de la Reine se,
rencontrait plusieurs fois. A propos de sa sépulture à Saint-Denis,
le Roi ordonnait qu'en « la ditte chapelle sa très chière et très
aimée compagne fut enterrée, s'il lui plaîst », que sa sépulture fut
ordonnée comme il avait fait de la sienne propre ; et il ajoutait
« tant pour nous comme pour luy ordonnons cent livres parisis de
rente pour y fonder messes ou obiz ». Plus loin, c'était une dona-
tion de six cents francs à Thôpital Saint-Antoine-lès-Paris, ù
laquelle Isabeau était associée, pour la célébration de deux messes
du Saint-Esprit et plus tard d'un obit.
2/(4 ISABEAU DE BAVIÈRE
Aussi, au commencement de cette même
année/ le Conseil royal décida-t-il que « par
considéracion et mémoire des très grandes,
parfaites et vraies amours, fidélité et obéis-
sance qu'elle avait portés au Roi, des plaisirs
qu'elle lui avait faits et continuerait à lui
faire », un douaire serait assigné à Isabeau ;
et, pour que, si elle survivait à son mari, elle
eut (( dont soy gouverner et maintenir hono-
rablement son état ainsi qu'il affiert et appar-
tient à royne de France », l'importance du
douaire fut fixée à vingt-cinq mille livres
tournois de rente annuelle; ^ suivant la tradi-
tion, ajoutons-nous, puisque môme somme
avait été autrefois assignée, par Philippe VI de
Valois, à sa première femme Jeanne, (août
i328^) et par Charles V, à Jeanne de Bourbon*.
En cette année iSgS, la Reine Blanche,
seconde femme de Philippe VI, jouissait d'un
* Quand en février iSgS, le duc d'Orléans prêta le serment,
dont nous avons parlé plus haut, il jura de garder le douaire de
la Reine « tel comme il lui est ou sera ordonné ». [Ordonnances
des Rois de France..., t. VII, p, 535.)
* Arch. Nat. J Sgo, pièce i5.
^ Arch. Nat. J 357.
* Charles VI, dans ses lettres, invoquait l'exemple de son père
« ainsi que fist nostre très chier seigneur et père de semblable
somme nostre très aimée dame et mère, dont Dieu ait les âmes ».
Arch. Nat. J 390, pièce i5.
PRÉOCCUPATIONS ÉGOÏSTES DE L.V REINE 345
revenu équivalent ; les vingt-cinq mille livres
tournois devaient être assignées en argent
ou en terres sur le Royaume et sur le Dauphiné ^ .
La Chambre des Comptes, dès que l'ordre
lui en eût été donné par les lettres royales
du 21 février i393", s'occupa de déterminer
les fonds sur lesquels cette rente serait assise.
La tâche, difficile en elle-même, était encore
compliquée par l'existence du douaire de la
reine Blanche ; il fallait se garder de confondre
les deux douaires. Au bout d'un an et demi
le travail fut terminé ; Isabeau put connaître
quels lieux et quelles terres fourniraient
chaque année à ses dépenses si elle deve-
nait veuve ; la liste que lui soumirent les gens
des Comptes était longue ^
Dans l'Ile de France, au pays des bords de
la Seine, elle avait : Moret, Fontainebleau,
Samois \ Pont-sur-Yonne % Nemours ® « avec
' Arch. Nat. J 390, pièce i,5.
-Jbid. « Assignacion de aSooo liv. tournois de rente à Elysabeth
de Bavière reyne de France, pour son douaire avec injonction aux
gens des comptes d'avoir à faire une assiette convenable desdites
2.^000 liv. tour, de rente. » Arch. Nat. PP 117, n" iii'J.fol. 3o8 v".
^ Arch. Nat. J 390, pièce i5.
* Samois, cant. etarr. de Fontainebleau, dép. de Seine-et-Marne.
^ Pont-sur-Yonne, ch.-l. de cant., arr. de Sens. dép. ^de l'Yonne.
" Nemours, ch.-l. de cant.. arr. de Fontainebleau, dép. de Seine-
et-Marne.
246 ISÂBEAU DE BAVIERE
la revenue et emolumens du pont de Tarche
de Melun ».
La Champagne et la Brie devaient lui rap-
porter plus de cinq mille livres tournois, par
les revenus des villes et châtellenies de Saint-
Florentin', Pont- etNogent-sur-Seine,Meaux,
avec les produits du marché ; les droits payés
chaque année par les abbés de Saint-Faron\
Sainte-Céline ' et Lagny ^ « pour cause des
gardes de leurs dictes abbaies ; » Crécy*' avec
son château; la ville de Château-Thierry, qui,
à elle seule, fournirait près de deux mille
livres tournois.
Les châtellenies de Coulommiers et de Bar-
sur-Seine devaient être comprises dans le
douaire, mais comme les revenus en étaient
alors affectés à la duchesse deBaret àTamiral
* Snint-Florcnlin, ch.-l. de canl,., arr. d'Auxerre, dép. de
r Yonne.
' Pont-sur-Seinc, cant. et arr. de jN'ogent-siir-Seine, dép. de
rAubc.
^ Saint-Faron, comni. Le Plcssy-Placy, cant. de Lizy-sur-Ourcq,
arr. de Meaux, dép. de Seine-et-Marne.
■• Sainte-Céline, abbaye bénédictine du diocèse de Mcaux, sup-
primée en i658. Gallia Clulstiaiia, t. VUl, col. iCty:")
* Lagny, ch.-l. de canton, arr. d(> Meaux. dép. de Seine-et-
Marne,
" Crécy, ch.-l. de canton, ixvv. de Meaux, dép. de Soine-ct-
Marne.
PREOCCUPATIONS KGOÏSTES DE LA REINE 247
Jean de Vienne, on avait déclaré qu'Isabeau
serait assignée pour la somme équivalente
sur la vicomte de Rouen, jusqu'à ce que les
dites cliâtellenies eussent fait retour au Roi.
Elle recevait encore en Normandie Pont-
de-l'Arclie, la vicomte de Montivilliers \ les
rentes et revenus de la ville et sergenterie de
Harfleur -, la vicomte de Caudebec ^ et celle
de Ouques \
Le Dauphiné lui donnerait, avec les revenus
de sept cliâtellenies du Briançonnois, les
profits et émoluments des gabelles du Vien-
nois, du Valentinois ^ et aussi le pacage de
Pizançon ^ de sorte que cette province fourni-
rait à elle seule le quart des vingt-cinq mille
livres.
Isabeau se plaignit que ses futures pro-
priétés fussent situées à de trop grandes dis-
* Montivilliers, ch.-l. de canton, arr. du Havre, dép. de Seine-
Inférieure.
- Harfleur, cant. de Montivilliers, arr. du Havre, dép. de Seine-
Inférieure.
^ Caudebec, ch.-l. de canton, arr. d'Yvetot, dép. de Seine-Infé-
rieure.
* Ouques, aujourd'hui Ilouquetot, cant. de Goderville, arr. du
Havre, dép. de Seine-Inférieure.
^ Valentinois, comté de Valence en Dauphiné.
^ Pizançon, comm. de Chatuzange, cant. de Bourg-de-Péage.
arr. de Valence, dép. de la Drôme.
248 ISABEÂU DE BAVIÈRE
tances les unes des autres; et c'est sans doute
pour faire droit à ses réclamations qu'un der-
nier article des lettres royales de juillet 1894
lui accorde la faculté d'échanger, après la
mort de la reine Blanche, quelqu'une des
châtellenies primitivement fixées contre le
pays de Vernon-sur-Seine ^ ; la richesse du
sol normand lui était un sûr garant de la régu-
larité des revenus.
Dès lors, la Reine eut en ses coffres un livre
où était consignée l'assiette de son douaire.
Ce relevé avait été fait par l'un de ses clercs",
suivant l'ordonnance du Trésorier François
Chanteprime.
Mais si le Roi venait à mourir, peut-être
que les Princes réclameraient, pour la tutelle
des Enfants de France, une partie des revenus
de la reine douairière? La prévoyante Isaheau
demanda donc à Charles VI, et en obtint, (jan-
vier 1397) des lettres où il était expressément
ordonné que la Reine aurait pour elle-même
* Vcrnon, ch.-l. de cant., arr. d'Evrcux, déji. de l'Eure.
■ Ce clerc s'appelait Perrin Beaujart. Le travail lui fut payé
10 livres, i6 sous parisis, le i6 septembre 1394. (Comptes de l'Ar-
genterie de la Reine, premier Compte d'Hémon Raguier : com-
munes choses. — Arch. Nat. KK 41, f» 65 r".)
PRÉOCCUPATIONS KGOÏSTES DE L\ REINE 249
vingt-cinq mille livres tournois de rente,
nonobstant que <(. certaines des terres ou reve-
nues attribuées au douaire aient été ou puis-
sent être données pour la tutelle, garde et
nourrissement de enfants de France^ ».
Il ne faut pas croire que le Roi, par cette
déclaration, autorisait sa femme à entrer
immédiatement en jouissance de son douaire,
il confirmait seulement les lettres de 1894, en
spécifiant que la Reine devenue veuve, serait
personnellement rentée de vingt-cinq mille
livres tournois.
L'année suivante, la reine Blanche mourait^ ;
Isabeau s'intéressa aux opérations de l'impor-
tante succession, car elle expédia un message
à Néauphle aux exécuteurs testamentaires ^
Quand tout fut réglé, Charles VI ordonna
que les terres, autrefois données à lareine
Blanche, fussent remises en leur premier état
pour retourner à leur ressort ordinaire, et que
leurs recettes rentrassent dans les caisses des
' Arch. Nat. J 36o, pièce 7.
- La reine Blanche mourut le 8 octobre 1398 (le Père Anselme,
Histoire Généalogique de la Maison de France..., t. I, p. io5).
^ La Reine envoya le chevaucheur Thevenin Gourtin. Arch. Nat.
KK 45, f° 17 ro.
25o ISABE.VU DE BAVIERE
vicomtes dont elles dépendaient ancienne-
ment.
Isabeau, depuis longtemps à Taffùt d'une
belle occasion, rappela alors que Vernon lui
avait été promis, et de nouveau fit remar-
quer que Tassiette de son douaire « était en
divers païs et moult distans les uns des
autres » ; elle préférait qu'il « fust plus
ensemble et en lieux plus prochains les
uns des autres ». Son rêve était d'échanger
plusieurs de ses chàtellenies éparses dans le
Royaume, contre de productives terres nor-
mandes'. Nous ignorons si, jusqu'en i4oi,
des satisfactions partielles lui furent données ;
mais le 7 janvier de cette année, des lettres
royales lui accordèrent la liberté de boule-
verser et de fixer, à son gré, pour le présent et
pour l'avenir, le fonds de son douaire ; elle pou-
vait « quitter » les chàtellenies du douaire
primitif qui ne lui plaisaient pas et choisir
parmi celles de la reine Blanche.
Le Roi disait aux gens des Comptes : « la
c( dite première assiette des vingt-cinq mille
(( livres tournois de terre ou de rente et les
' Ar.h. Kal. J 364.
PRKOCCUPATIONS KGOÏSTES DE L\ KEINE 'i)!
a lettres sur ce faites demeurent en leur force
« et vertu, en et tele condicion et manière que
« icelle notre compaigne y puisse retourner
(( ou temps avenir, se bon lui semble, et
« reprendre touttefoiz qu'il lui plaira les
« terres de la dite première assiette ou partie
« d'icelles, en en délaissant autant dans icelles
« qui furent à notre dite dame et mère la
« royne Blanche S).
Bientôt un nouvel état du douaire de la
Reine fut dressé" : les terres dans Tlle de
France et la Champagne, qui avaient été pri-
mitivement désignées, furent abandonnées
pour des biens-fonds en Normandie, et afin de
parfaire les vingt-cinq mille livres tournois,
une partie des rapports de certains étangs et vi-
viers de cette région fut attribuée à Isabeau :
à Bellosanne^ à Montlouvet % à Gournay\
Le jour même où, par ces revenus complé-
mentaires, le douaire se trouvait expressément
' Arch. Nat., J 3G4.
- Bibl. Nat. f. iv. Gjj;, n» iif).
* (Bellosanne) ? lieu dit, proche de Montlouvet.
^ Montlouvet, conim. de Luy-Saint-Fiacre, canton de Gournay.
" Gournay, ch.-l. de canton, arr. de N'eufchùtel, dép. de la Seine-
Inférieure.
I s A B E A L' DE BAVIERE
et définitivement stipulé, la Reine jugea qu'elle
pouvait demander davantage. Mais nous som-
mes en i4o3, la situation qu'lsabeau a su
s'assurer lui permet de disposer du Royaume.
Elle remontra donc que la dernière concession
royale garantissait strictementl'intégralité des
vingt-cinq mille livres tournois de rente ; que
les profits à tirer des étangs normands seraient
un perpétuel sujet de discussion entre les offi-
ciers de la Reine douairière et ceux du Roi
son fds ; que peut-être même, on lui contes-
terait les deux cents livres de revenus sur
les viviers, et que cependant ceux-ci, « point
repayez et appoissonnés, viendraient à non
valoir ». Comme il fallait à tout prix que la
Reine eut un domaine parfaitement entier, on
lui abandonna, en plus des vingt-cinq mille
livres tournois, tous les émoluments des
étangs, à condition qu'elle tiendrait ceux-ci
en bon état u comme douairière doit faire ^ ».
La Reine put se croire dès lors bien pourvue
* Bibl. Nat. f. fr. 6Ï37. n° ii.ï. — Les registres de la Chambre
des Comptes mentionnent à la date de i4o3 «... assignation à l/.a-
belle de Bavière de a.ï.ooo 1. t. de rente pour son douaire sur
plusieurs natures de biens » puis « autre assignation à la dite reine
pour le parfait payement de son dit douaire ». Arch. Ts'at. PP 1 17,
n" 1 182, f" 52.
IMIKOC CUPATIONS KGOÏSTES DE L\ REINE 253
et assignée en bons lieux pour le cas où
Charles VI disparaîtrait ; elle avait su troquer
ses médiocres terres de la Champagne et de
nie de France contre de fertiles campagnes
de Normandie ; la destinée devait déjouer ses
prévoyants calculs ; ce riche pays sera bientôt
envahi par les Anglais, et jamais la Reine
douairière n'en retirera un seul denier ! ^
Les précautions d'Isabeau pour que son
douaire ne pût être entamé et lui demeurât
assigné le plus richement et le plus com-
modément possible, n'étaient, en somme, que
le fait d'une femme avisée et circonspecte.
Mais si nous considérons la fortune person-
nelle qu'à cette même époque, la Reine s'effor-
çait d'édifier, si nous observons que le plus
constant de ses soucis était alors d'acquérir
de l'argent et des biens-fonds, nous sommes
induits à la taxer de cupidité.
Isabeau, ainsi que le duc et la duchesse
* Lettre d'Isubeau. reine douairière, au sujet de ses vignobles
d'Heilbronn, 7 février i4'2j. (Munich : Archives Générales du
Royaume.)
2 54 ISABEAU DE BAVIERE
trOiléans vivaient sur la môme Argenterie que
le Roi ; chaque année une somme de trente
mille francs d'or était remise à Targentier
Charles Poupart, pour subvenir aux frais
d'entretien des deux ménages ^
Profitant de la situation nouvelle que lui
faisait la folie du Roi,Isabeau, dès les premiers
temps de cette maladie, voulut se rendre maî-
tresse absolue non seulement de ses dépenses
personnelles, mais aussi de celles de ses
enfants afin d'exercer plus sûrement sur eux
son influence, et par lettres royales datées
d'Abbeville, le 20 mai i3f)3, Charles VI ordonne
que la Reine « ait son argenterie à part et
qu'elle ait pour elle et pour nos diz enfans et les
siens dix mille francs d'or par an des XXX'"
frans dessus diz », indiquant pour motif de
cette décision que « notre dicte compaigne
n'a pas eu aucune fois si promptement comme
eust voulu, et que besoing en étoit, tant pour
elle que pour nos diz enfans, ce qui leur appar-
tenoit de la dite argenterie' ». Hémon Raguier,
1 Cf. Comptes de l'Argenterie de Charles VI. Arch. Nat. KK
18 à 2'2.
- Argenterie de la Reine. Arch. Nat. KK 41, (" 2 r" et v». — Bien
IMuioCC L TATIONS ÉGOÏSTES DE LA REINE 255
clerc de la chambre aux tleniers trisabeau, et
maitrc de laCliambre aux deniers du Dauphin,
fut promu Argentier de la Reine et reçut pour
ses nouvelles fonctions cent livres parisis de
gages annuels \
Le 3i juillet i3f)3, Isabeau prenait la direc-
tion de ses revenus et de ceux de ses enfants ;
mais ses désirs de fortune n'étaient pas satis-
faits. Charles VI, dans son Argenterie, avait
riiabitude de faire ce qu'on appelait des
ordonnances au comptant'; leur nombre
s'était même considérablement accru de i389
entendu, les lettres de Charles VI ne faisaient mention ni de la
volonté de la Reine, ni de son calcul politique. D'ailleurs le pré-
texte invoqué par Isabeau était plausible ; Charles Poupart était
positivement débordé par d'incessantes demandes d'argent, et le
nombre des Enfants de France s'accroissant, le désordre commen-
çait à se mettre dans l'Argenterie royale. On voit, par le compte
d'août ijOi à janvier \3gi, que Charles Poupart avait à fournir
« aux besognes du Roi, de la Reine, des princesses Isabelle et Jeanne
de France, du'duc et de la duchesse de Touraine », et à partir de
1392 du Dauphin; — la tenue des livres laissait à désirer, l'écri-
ture et la disposition du compte d'août 1391 à janvier 1392 sont
peu soignées. Voy. Arch. Nat. KK 22.
' On a cru que Hémon ou Hémonnet Raguier appartenait à une
famille allemande venue en France à la suite d'Isabeau. M. Moran-
villé a prouvé qu'il était d'origine française. Voy. : notes de l'édi-
tion du Songe Véritable [Méni. Suc. Histoire de Paris, t. XVII,
p. 4'6.)
- Dans les Ordonnances au Comptant le Roi avisait les gens des
des Comptes qu'il avait pris « pour son plaisir » une certaine
somme d'argent dont il indiquait le montant mais non l'emploi. Ces
ordonnances furent la principale cause du désordre des finances
sous l'Ancien Régime. Cf. Claniageran, Histoire de Vlmpot en
France (Paris, 1867-1876, 3 vol. in-S").
256 ISABEAU DE BAVIÈRE
à 1892, au grand désespoir de la chambre
des Comptes \ La Reine, prétendant jouir du
même privilège, représenta au Hoi « qu'il
lui étoit nécessité d'avoir souvent, tant pour
elle que pour ses enfants, plusieurs choses
secrètes » et le i3 mars i3r)4i il fut ordonné,
au nom du Roi, à Hémon Raguier de délivrer à
la Reine « aune fois ou à plusieurs, tant et tele
somme d'argent comme elle vouldra avoir pour
emploier es choses dessus dictes à sa volonté
et plaisance » ; et les gens des Comptes de-
vront se contenter de recevoir de la Reine des
cédules ^ ordonnant le paiement sans qu'ils
puissent « demander déclaracion aucune des
choses en quoy ledit argent sera emploie^ ».
Vers le môme temps, Isabeau s'était plainte
que ses dettes restassent impayées ; elle les
avait contractées par ses nombreux achats à
crédit alors que l'Argenterie du Roi ne lui
fournissait pas assez vite ce dont elle avait
besoin pour elle et ses enfants ; et mainte-
' Charles VI usa des ordonnances au Comptant surtout à l'époque
du sacre de la Reine (1389).
- Le mot cédule était au moyen âge un terme générique équi-
valent à peu près à notre mot billet ; mais on a très souvent désigné
par ce terme des mandats ou attestations de paiement.
^ Arch. Nat. KK 41, f» 3 v et 4 r».
PllKOCC UPATl ONS K G O 1 S T K S 1) K LA KEINK 21
liant elle laissait entendre au Uoi qu'elle
« vouldroit moult que les marchands en fus-
sent paiez ». Le Conseil royal, que présidait
ce jour-là le duc de Berry, dont Tindulgence
égalait la prodigalité, autorisa Hémon Raguier
à régler purement et simplement les arriérés
delà Reine, sans examen ni contrôle \
Citons encore comme détail complémen-
taire la lettre royale du ii8 août i394 qui
décidait que les draps de laine ou de soie et
autres choses de TArgenterie déjà achetées ou
dont on devait faire Templette à l'avenir
seraient remises à la Reine, « pour les faire
garder, détailler emploier et dispencer à sa
volonté et plaisance », non pas au fur et à
mesure de ses besoins, mais au gré de ses
désirs, « toutes et quantes fois qu'il lui
plaira' ».
Cependant Isabeau possédait déjà tout un
trésor formé des cadeaux que lui avaient
' Lettres de Charles VI. Paris, 14 mars 1394, « ainsi signées par
le Roy, Monseigneur de Berry et le sire de Lebret (d'Albrel) pré-
sens... ». Arch. Nat. KK 41, 1" f r" et v».
- Arob. Nat. KK 41, f' .) r' et x".
17
2 58 ISABEAU DE HAYIERE
offerts, à Toccasioii des fôtes, des étrennes ou
des naissances de ses enfants, le Roi et les
seigneurs français et étrangers, sans compter
les sommes d'argent qu'elle s'était fait donner
ou qu'elle avait réussi à économiser.
Elle résolut bientôt de soustraire aux
regards des indiscrets et à la tentation des
voleurs « ses joyaux et ses lettres (de pro-
priété?). A cet effet, elle commanda (6 octobre
1394), un grand coffre de noyer « fort etespez
garni de deux serrures^ », elle le fit ferrer
tout du long d'une grande bande de fer'- ; une
fois rempli, des gens siirs le déposèrent en la
grosse tour du Temple'', dans une certaine
chambre dont l'entrée fut scellée par une
grosse barre de fer à deux crampons ^ Peu
de temps après, la Reine ordonna de trans-
* Le coffre fut acheté à Raoullet du Gué. hùchier, demeurant à
Paris. Arch. Nat. KK41, f" 69 v".
" Les ferrures furent fournies par le serrurier Thomas le Gosson.
Ibid, f» 70.
^ La clôture du Temple comprenait tout le terrain qu'occupe
actuellement le quartier du Temple; ses murailles étaient crénelées
et flanquées de tours. La grosse tour carrée du donjon, avec ses
quatre tourelles, défendait les marais qui de ce côté formaient la
ceinture avancée de Paris; pendant le xiii" et le xiv" siècles, les
rois y déposèrent leurs trésors. Dcjiuis la suppression de l'ordre
des Templiers (l'Jii), les bâtiments du Temple étaient devenus la
possession des Hospitaliers. Leyrand, l'uiis en l'JSi). ]>. .'5 î et note 4.
^ Arch. Nat. KK 41. f' 70.
PRÉOCCUPATIO>S ÉGOÏSTKS DE LA REINE sSg
porter son trésor de la tour du Temple dans
celle de la Bastille Saint-Antoine S où les
mêmes précautions furent prises, les ser-
rures changées, et « deux gros verrous neufs
mis en deux huis de la dite tour- ».
Les motifs de ce transfert étant restés
inconnus, faut-il supposer qu'en digne petite-
fîlle de Bernabo Visconti, Isabeau, qui rési-
dait alors à l'hôtel Saint-Pol, tint à ce que
ses objets précieux fussent placés en un lieu
à la fois sur et très proche de sa demeure de
façon qu'elle les eût, pour ainsi dire, sous la
main ?
Mais les joyaux, les meubles de prix et les
* « Pour la paine de deux valets qui ont désassemblé le coffre en
la tour du Temple et l'ont rassemblé en une tour du chatel Saint-
Antoine... et livré deux formes, une table et deux tréteaux pour
cette tour, 29 octobre. » Arcb. Nat. KK 41. f" (JQ r". — La Bastille
Saint-Antoine apjjartenait à l'enceinte de Charles V. La première
pierre avait été posée, le 22 avril 1370, par le prévôt de Paris,
Hugues Aubriot ; mais Charles V ne fit que commencer la cons-
truction de l'édifice, Chai'les YI l'acheva. La décision prise par
la prudente Lsabeau de déposer son trésor à la Bastille Saint-
Antoine en octobre 1394 jirouve qu'à cette date les travaux étaient
terminés et. à notre avis, fixe définitivement la date jusqu'ici igno-
rée de l'achèvement de la forteresse. Voy. F. Bournon, La Bas-
tille, p. 4-7.
" Arch. Nat. KK 41, f" 70 r". — Pour placer dans le coffre les
lettres et les joyaux, la Reine avait fait acheter 42 livres de coton.
Ibid.
26o ISABEAU DE BAVIERE
monnaies d'or et d'argent ainsi accumulés ne
pouvaient constituer la grosse fortune que la
Reine ambitionnait. Aussi la voit-on toute
préoccupée d'acquérir des biens-fonds aux
conditions les plus avantageuses possible ;
elle désirait surtout posséder en propre cer-
taines résidences royales afin de les aménager
ou de les transformer suivant ses goûts.
Déjà elle était propriétaire du « Val-la-
Royne », elle l'avait à grands frais réparé et
embelli, et le 22 mai i395, elle y offrit au
Roi, alors dans une période de calme, une
très belle fête de printemps ^
Les grands préparatifs faits pour « le jour
que le Roi dina », et les grosses dépenses
qu'occasionna sa réception dans cette maison
des champs, prouvent que Charles VI s'y était
rendu escorté d'une nombreuse suite : des
chandeliers d'or tout exprès redressés et
entaillés d'écussons aux armes de la Reine
éclairaient le festin; dans de grands hanaps
d'or buvaient des douzaines de convives ; des
pots d'argent, des aiguières « brunies et
lavées » pour la circonstance, la plus riche
* Arcli. Nal. KK 41, f" Go r» el v".
P H K O (] C IJ P A T I O N S K G O ï S T I-: S ï) K L A R E I N K -2.6 i
des vaisselles de la Reine décoraient les
tables.
Des surprises avaient été ménagées aux
hôtes : une houppelande de velours noir
fut offerte au Roi\ et les personnages de son
escorte se partagèrent, chacun suivant son
rang, quinze anneaux d'or émaillés de vert
enchâssant un diamant, et des tourets ' pour
longes à épervier, les uns avec une grosse
perle, les autres en argent doré. Ces derniers
présents indiquent qu'une chasse à Toiseau
fut l'un des divertissements de la journée.
Dans la distribution des cadeaux, aucun
des invités ne dut être oublié, car RouUand,
lui-même, le bon lévrier du Roi, reçut d'Isa-
beau un collier d'argent doré émaillé aux
armes de Charles VI.
Un mois environ après sa visite au Val-la-
Reine, le Roi autorisa sa femme « à prendre
' Un collier semé de cosses de genêt, émaillé de noir était attaché
la houppelande, Areh. Nat. KK 41, f" Go r" et v.
Un touret est une pièce de fer ou de cuivre, servant à tendre
ou à détendre une corde.
202 I S ARE AU DE BAVIERE
et à appliquer à elle », une certaine maison
sise à Paris, en face de Féglise Saint-Paul,
qu'elle convoitait depuis quelque temps.
Quand Jean Dutrain, qui la tenait à vie,
moyennant cent sols parisis de rente \ tré-
passa, Isabeau rappela que cette demeure
avait jadis appartenu à la reine Jeanne de
Bourbon ; et le 26 juin i395, elle en prit pos-
session ^
L'année suivante (septembre i3r)G), la Reine
ordonne à Jean Menessier, notaire au Châ-
teletde Paris, de dresser vidimus^ des lettres
royales touchant Montargis, Courtenay'' et
autres terres avoisinantes que peu aupara-
vant, elle avait obtenues de Charles VI " ; et
le 3i octobre le même notaire établissait un
' Ou soixante livres cinq sous tournois, c'est-à-dire de 623 à
650 francs, valeur intrinsèque.
' Sauvai, Histoire et Recherches des Antiquités de la Ville de
Paris, (Paris, 1724, 3 vol. in-f») t. IH, p. aSg.
3 Un vidimus était une expédition authentique d'un document
sous la garantie d'une autorité constituée. Le nom de vidimus, en
usage dans la chancellerie royale à partir du xiv'' siècle, venait de
la formule « Noverint universi... quod nos vidimus ». (Sachent tous
que nous avons vu) qui, dans l'acte confirmatif, précédait la trans-
cription du document primitif.
* Courtenay, ch.-l. de <:anton, arr. de Montargis, dép. du Loiret.
^ Arch. ÎS'at. KK41, f» 121 v".
PUi: oc eu PAT ION s KGOISTKS DE LA lU-: I >' E 'id'i
vidimus de la donation de Crécy, château et
pays, faite à la Reine \
Mais Crécy et Montargis, belles propriétés
de rapport cependant, ne satisfont qu'à demi
Isabeau, qui les trouve trop éloignées % aussi
le 3 décembre 1397, « afin qu'elle ait hostel
près Paris auquel elle se puisse aler jouer et
esbattre quand bon lui semblera », Charles VI
lui donne la royale et superbe résidence de
Saint-Ouen appelée « la noble Maison », que
Charles V avait ornée et décorée avec un luxe
qui éclipsait presque celui de Vincennes\ Le
château de Saint-Ouen était donné à la Reine
pour sa vie durant « avec tout le ménage, gar-
nisons et autres meubles estans en icellui »,
^ Arch. Nat. KK. 41. f» 121 r».
■ Isabeau prenait soin de la chapelle de son château de Mon-
targis. En effet, on lit dans les Comptes de l'Argenterie de la Reine,
1401-1402 «... un autel de marbre et une paix, (la patène que le
prêtre donne à baiser à l'offrande). . . lesquelz ont este portées à
Montargis pour servir en la chapelle du Chastel « ; — « un estuy
garni de drap d'argent et de corporaulx, (linges bénits sur lesquels
le prêtre pose le calice) baillé à Bouciquault pour porter en la
chapelle de Montargis ». Arch. Nat. KK 42, f" 4^ v».
^ Le roi Philippe VI avait hérité de son père, Charles de Valois,
le manoir de Saint-Ouen. Jean le Bon en fit une de ses résidences
favorites, et l'apjjela « la îs'oble Maison » après qu'il y eut fondé
(ij5i) l'ordre de chevalerie de l'Etoile. Etienne-iMarcel y eut une
entrevue avec Charles le Mauvais, roi de Navarre. En i374,
Charles V donna « la Noble Maison » à son fils le dauphin Charles
(( pour son esbatemenl ». Lcbeuf, Histoire du diocèse de Paris,
t. I, p. f>73.
'i64 ISABEAU DE BAVIERE
ensemble les jardins, terres et vignes « sans
rien excepter S).
Isabeau entendait ne perdre absolument rien
de ce que comportait l'opulente donation.
S'étant aperçue, en i/ioi, que dix arpents de
terre, sis entre Saint-Ouen et Glichy-la-
Garenne, et dépendant de son château, res-
taient affermés à un jardinier de Thôtel qui
en payait la rente, six livres, au domaine
royal, elle fait valoir « qu'elle n'a peu ni peut
joïr de la dicte rente combien que par vertu
du don royal elle doit être sienne », et le
i8 octobre i/joi, Charles VI donne des lettres
pour qu'il soit fait droit à cette réclamation ;
les gens des Comptes, à leur tour, ordonnent
au receveur de Paris de laisser la Reine « joïr
sa vie durant de l'ostel royal de Saint-Ouen,
ensemble les six livres de rente » (19 octobre
i4oi)-.
Usufruitière de cette somptueuse demeure,
cadre admirable des plus brillantes récep-
tions, Isabeau désira posséder une ferme. Le
4 mars 13.98, Charles VI, moyennant quatre
* Bibl. Nat. f. (r. 5GJ7. n" 119.
' Ibid.
1> lU; ( ) C C U P A T 1 O N H !•: G O ï s T K S D E L A U K I N !•: 265
mille écus cror à la couronne, soit dix mille
francs, acquit d'un bourgeois de Paris, Giles
de Glamecy et de Catherine sa femme « cer-
tains héritages assis et situés à Saint-Ouen
et au terrouer d'environ », et il en fit aussitôt
le transport à la Reine, qui se trouva ainsi
propriétaire d'un hôtel, sis en face de la noble
Maison, avec grange, étable, bergerie, colom-
bier et tout le pourpris (jardin), « villes et îles
et une immense étendue de champ' ».
Isabeau, dont les souvenirs d'enfance étaient
si A ivaces que l'appétit du luxe n'avaient pu
les étouffer, se livra à ses goûts dans l'hôtel
des Bergeries ". Elle se complut à jouer à la
noble fermière, « pour son esbatement et
plaisance, elle fit faire aucun labourage, et
nourrir de la volaille et du bétaiT' ».
Ils étaient peut-être aussi destinésà la Reine,
ces domaines avec toutes leurs dépendan-
ces, sis à Saint-Ouen, que Charles VI ache-
tait à la même date (4 mars 1398), de l'admi-
nistrateur des biens de l'Abbaye de Saint-
' Arch. Nat. KK 41, f° 190 v.
■ Hôtel des Bergeries est le nom qu'lsabcaii donne à cette
maison dans son testament du 2 septembre i4ji.
^ Arch. N'at. JJ. i54, f" 20 v».
266 ISABEAU DE BÂViÉnE
Denis dûment autorisé pour cette cession par
l'abbé Gui de Monceau '.
Si le doute est permis au sujet de Tattribu-
tion de ce dernier achat du Roi, par contre,
il est certain qu'Isabeau reçut en propre les
deux hôtels proches de Saint-Ouen qui
furent acquis de Pierre Varoppel, bour-
geois de Paris et payés quatre mille écus
d'or par le Trésor royal". Il semblerait
que la Reine voulut à cette époque se ren-
dre propriétaire de toute cette région au
nord de Paris. Le i4 décembre iSqS, son pre-
mier écuyer, Robert de Pont-Audemer, qu'elle
avait nommé concierge du château de Saint-
Ouen, lui vendait pour mille francs, les quel-
ques terres qu'il possédait près de Saucoyes'';
et, pour que ses domaines s'étendissent jus-
qu'aux portes de Paris, elle faisait acheter
tout Clichy, terres et seigneuries, moyennant
douze mille francs \
^ Gallia Christiana..., t. VU, col. 401.
- Arch. Nat. KK 41. f» 191.
^ Arch. Nat. KK 41, f" i;)i 1°. — Saucoyes, lieu dit, voisin de
Saint-Ouen. Les noms de terres et de villages dérivés du bas
latin salicetum et désignant un lieu planté de saules, une saussaie,
se rencontrent très souvent dans les actes au moyen âge.
^ Ces terres furent acquises de Pierre de Giac, conseiller du Roi
PRÉOCGUP.VTIONS KGOÏSTKS DK LA U K I >; K 267
Le même mois, elle obtenait de Charles VI,
non pour elle-même, cette fois, mais pour
son homme de confiance, Hémon Raguier, et
afin qu'il demeurât dans son voisinage, deux
hôtels sis à Saint-Ouen \
Enfin, dans cette année de iSqS, Isabeau
avait vu se réaliser un autre de ses rêves : elle
possédait à Paris sa demeure personnelle,
riiôtel Barbette' ; partout ailleurs, en effet,
à rhôtel Saint-Pol, au Palais, au Louvre, la
Reine n'était pas chez elle, mais chez le Roi.
Le coûteux entretien de ses maisons, hôtels
et domaines ruraux eût certainement obéré
« pour accroîti-e et ajouter à l'augmentation des revenues de la
noble maison de Saint-Ouin ». Arch. Nat. KK41, f" ini v°. — On voit
dans le même compte de l'Argenterie de la Reine, février i388 à
janvier i3g9, que Charles VI avait acheté d'autres domaines à
Saint-Ouen pour les ajouter à la Noble Maison. Ibid., f» 132 r".
* Arch. Nat. JJ i54, n° 37.
" L'Hôtel Barbette était situé dans la partie du Marais comprise
entre les rues des Francs-Bourgeois, VieilIe-du-Temple, delà i'erle
et de la rue Elzévir. Sur cet emplacement, s'étendait, au début
du xiii" siècle, la courtille Barbette, jardin champêtre ainsi appelé
de la maison de plaisance que le riche bourgeois Etienne Bar-
bette y avait fait bâtir. Vers i388, Nicolas de Mauregard, tré-
sorier de France, commença la construction du nouvel hôtel. Jean
de Montagu l'acquit en i3()o ; il en fit une résidence magnifique où
Charles VI coucha en juillet ijga, à la veille de son départ pour
la Bretagne. La reine Isabeau, qui, nous l'avons vu, avait séjourné
à plusieurs reprises à l'hôtel Barbette ou Montagu de 1398 à 1400,
l'acheta en 1401. Voy. Charles Sellier, Le (juariicr Barbciie, p. 3, et
32-35.
268 ISABEAU DE BAVIÈRE
son Argenterie, si la Reine n'avait su se faire
défrayer, en grande partie, de ses charges de
propriétaire. Le i3 juin i4oo, par exemple, des
lettres ro3^ales octroyaient vingt-quatre mille
livres tournois pour être « emploies es repa-
racion de ses châteaux et maisons et autrement
ainsi qu'il lui plaira^ ». Toute la somme fut
touchée, les quittances d'isabeau en font foi".
Cependant ses dépenses augmentaient avec
le nombre de ses enfants, et ses besoins de
luxe qui croissaient aussi d'année en année.
Aux recettes primitives de son hôtel furent
ajoutés de nouveaux revenus, assignés en
bons lieux, tels que la recette des aides de cer-
taines villes de Normandie, les greniers de
Paris, de Rouen, d'Amiens, et huit mille francs
à prélever sur la somme des aides à Paris ^
Isabeau paraît avoir veillé personnellement
à l'exacte rentrée de ses revenus : Les habi-
' Arch. Nat. KK 42, f° i-3.
* Hémon Raguier trésorier des guerres et Argentier de la Reine,
donne quittance, le 18 août, au receveur Alexandre le Boursier de
la somme de 3 .5oo francs d'or pour les mois de juin et de juillet.
Bibl. Nat., Coll. Clairamhault, vol. 9'î, pièce 720,1, p. 41. — Le même
avait déjà donné le y.8 février précédent quittance de 7 000 liv.
tourn. Ibid, pièce 7'2oj, p. 38.
" Cette donation fut faite le 2 aoùti4o5. Arch. Nat. P 2297, f" 33i.
l'UKOCC LPATIONS K G O I S T K S D K LA 11 E I XK .2(39
taiits crAmiens ayant été condamnés à une
amende dont le montant devait être versé à
son Hôtel, elle les fit ajourner à comparaître
devant le Parlement, eux et Tabbé de Corbie ',
leur seigneur et j3rocureur-.
Mais, quand son intérêt n'était pas aussi
directement en jeu, Isabeau savait plaider la
cause des opprimés.
Vers 1398, les habitants d'Antony", près
Paris, députèrent quelques-uns des leurs
auprès du Roi et du Conseil pour transmettre
leurs plaintes au sujet des grandes charges et
redevances dont ils étaient accablés ; la plus
lourde était la rente annuelle de douze muids *
d'avoine perçue par l'église et communauté
de Longchamp. Il faut croire que dans leur
■* Corbie, ch.-l. de caiit., arr. d'Amiens, dép. de la Somme.
" Isabeau envoya deux fois (19 juillet et 3o juillet 1398) le chevau-
cheur Thévenin Colette à Corbie et à Amiens. (Comptes de l'Hôtel
de la Reine, Messages. Arch. Nat. KK 45, f" 16 v°). Peut-être les
bonnes gens d'Amiens avaient-ils d'abord résisté, s'attendant à un
peu de mansuétude de la part de la Reine, qu'ils savaient professer
une très grande vénération pour le saint Jean-Baptiste de leur
cathédrale.
^ Antony, cant. de Sceaux, dép. de la Seine.
* Le muid , ancienne mesure de capacité de France; — très
variable suivant les localités et les époques, selon qu'il s'agissait
de liquides ou de matières sèches et même selon la nature de ces
liquides ou de ces matières, le muid était d'environ 2 748 litres
pour l'avoine.
270 IS.VBEAU DE BAVIERE
supplique ils s'adressèrent aussi à la Reine
dont les bonnes relations avec Longchamp
étaient connues, ou que celle-ci, au courant
des questions soumises au Conseil, s'intéressa
particulièrement à cette affaire, car dans une
lettre close ' qu'elle envoya à Tabbesse de
Longchamp ^ , elle fit une longue mention
de la démarche tentée auprès du Roi « pour
certaine quantité de povre peupple nagaires
habitant et demourant en la ville d'An-
thoigny » ; elle rappela leurs doléances, insis-
tant sur ce « qu'il leur a convenu du tout
laissier la dicte ville et eulz en départir sans
espérance de jamais y retourner pour ce que
* Les lettres closes servaient à transmettre les ordres secrets, à
traiter les affaires confidentielles et surtout à la correspondance
privée. Elles se distinguaient des lettres patentes en ce qu'elles
étaient expédiées fermées et qu'elles étaient dépourvues de date
d'année ou de règne. La lettre d'Isabeau à l'abbesse de Longchamp
est un spécimen intéressant : D'après l'usage suivi à la chancel-
lerie royale depuis Philippe VI (i328), elle est écrite en français,
sur papier ; la formule « Do par la Royne » est jslacée en vedette
en tète du document; la teneur débute par « Chière et bien amée »
et l'exposé n'est précédé d'aucune suscrijjtion ; après le dispositif,
il ni a n'y formule finale ni clause de garantie d'aucune sorte, mais
seulement « Chère et bien amée, le saint Esperit vous ait en sa
sainte garde », la lettre est datée du lieu, Paris, du quantième et
du mois, le XXVII" jour de janvier, sans indication d'année. Comme
les anciennes lettres missives, avant l'usage des enveloppes, elle
est pliée et l'adresse écrite au dos « A notre chière et bien amée
l'abbesse de Lonechamp »,
- Arch. Nat. K 54, pièce 57.
PIIKOCCUPATIONS ÉGOÏSTES IIK LA REINE -271
nullement ne povoient soustenir les dictes
charges » ; puis, très judicieusement, elle
signala les fâcheux effets que pourrait avoir la
désertion d'une ville « en laquelle soûlaient
estre cinq cents feux^ », et « qui était assise
en bonne marche et grant chemin de Paris » ;
il n'était pas douteux qu'Antony, désertée par
ses habitants, deviendrait un repaire de bri-
gands ; et alors, pour les voyageurs et les
marchands, il y aurait là un très dangereux et
périlleux passage. Afin de prévenir ces
funestes conséquences, Isabeau priait l'ab-
besse de Longchamp de consentir aux habi-
tants d'Antony un nouvel accord, à des con-
ditions plus douces, (( pour leur permettre de
retourner et demeurer paisiblement dans la
dicte ville ».
La longue liste des messages de la Reine,
à partir de 1398% nous est une preuve cer-
* Le feu était une subdivision de la paroisse, équivalant en
général à un laénag-e ou à une famille. — Antony contenait donc
environ cinq cents familles.
Les Comptes de l'Hôtel de la Reine de i385 à iJgS ne sont pas
parvenus jusqu'à nous. — Cf. pour les messages d'isabeau de l'SgS
I s A B E A U DE BAVIERE
taine qu'en dehors des faits d'ordre privé, et
des questions d'affaires auxquelles nousl'avons
vue si attentive, elle s'intéressait aussi aux
événements publics.
Ses relations par correspondance avec les
plus hauts personnages étaient suivies. Elle
écrivait très souvent à Philippe de Bourgogne :
entre iSgS et i4o2, on ne relève pas moins de
quarante messages d'Isabeau à l'adresse du
duc qui, pourtant, faisait de fréquents et
longs séjours à Paris et dans les résidences
royales. Ces lettres, expédiées pour la plupart
de l'hôtel Saint-Pol ou de la Maison Barbette,
vont rejoindre Philippe dans les lieux les plus
divers : Meaux, Corbeil, Grécy, Clermont ;
dans maintes villes de Norm:indie; quelques-
unes lui sont adressées dans ses Etats, à
Tournay (janvier iBgS), à Arras (1398, 1399,
i4oo) ; notamment celle que lui apporta
Jaquet «. de la part de la Royne et de Monsei-
gneur le Dalphin ». Lorsque quelque grave
affaire est en cours, les messagers se succè-
dent à peu de jours d'intervalle et parfois
à i405«., les Comptes de l'IIôlcl peiulant ces (jualrc aiiiiéos. Arcb.
Nul. KK 4.'), f" 4, 17, j-i, 7'.), elc.
PRÉOCCUPATIONS ÉGOÏSTES DE LA REINE 273
deux chevaucheurs sont dépêclics, dans la
môme journée, vers le duc.
Assez nombreuses aussi sont les lettres
qu'Isabeau envoie à Louis d'Orléans et à Mon-
seigneur de Berry ; en cas d'urgence, les cour-
riers vont trouver ce dernier jusqu'à Bourges,
jusqu'en Auvergne.
L'adresse du duc de Bourbon est très rare ;
sa compétence et son autorité étaient infé-
rieures à celles des ducs de Bourgogne et de
Berry, et la Reine, sans doute, le consultait
ou le renseignait moins souvent que ceux-ci.
Plusieurs missives sont expédiées à de
nobles dames, momentanément absentes de
la Cour, et quand la reine Blanche, en 1398,
est atteinte de la maladie dont elle ne se
relèvera pas, un courrier d'Isabeau est
dépêché à Néauphle pour prendre des nou-
velles^ — Deux membres du Conseil, dont les
noms figurent au bas d'un grand nombre d'or-
donnances royales de cette époque, le vicomte
de Meaux" et le comte de Taiicarville recoi-
^ Arch. Xat. KK 45, f° .5 r".
- Philippe de Coucy, seigneur de Condé en Brie, vicomte de
Meaux (cousin d'Enguerrand VU, sire de Coucy) marié à Jeanne
274 ISABKAU DE BAVIÈRE
vent, à plusieurs reprises, des lettres de la
Reine \ ainsi que Févêque de Senlis", grand
ami des oncles du Roi.
Malheureusement aucun de ces messages ne
nous a été conservé ; mais sans nous attarder
à de hasardeuses hypothèses sur leur contenu,
constatons que la seule liste de leurs destina-
taires ne laisse pas que d'être très significative.
Isabeau se tenait au courant des choses de la
politique, et elle savait s'adresser aux meil-
leures sources, car la plupart de ses corres-
pondants sont des princes ou des conseillers
ayant tous part au gouvernement.
Il faut croire qu'en 1892, la Reine assista
indifférente à la chute des Marmousets ; en
effet, si elle avait témoigné quelque déplaisir
de l'événement, ou si, au contraire, elle y
avait applaudi, nous le saurions comme nous
de Cany. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique..., i. VIII.
p. 546.
' Guillaume IV comte de Tancarville. vicomte de Melun, cham-
bellan héréditaire de Normandie, grand bouteillier de France
depuis 1397, marié à Jeanne de Parlhenay, dame de Semblancay
en Touraine. Histoire généalogique..., t. V, p. ■227.
- Arch. Nat. KK 45, f» 49 r". — Jean I Dodieu, évèque de Senlis
depuis i38o, était l'un des exécuteurs testamentaires de la reine
Blanche. Gallia Christiana, t. X, col. ri4o-i34i.
PIIEOCCUPATIONS KGOISTKS DE LA REINE 27^
savons que les ministres, fort malmenés par
les Princes, durent la vie et la conservation
d'une partie de leurs biens à la jeune duchesse
de Berry qui intercéda pour eux, et à Tinter-
vention de Charles VI dans un de ses moments
de lucidité \
Isabeau pourtant ne pouvait avoir à se
plaindre des conseillers du Hoi, car toujours
ils avaient su procurer à la Couronne les
sommes nécessaires à ses grandes dépenses ;
personnellement même, elle leur devait Féclat
des fêtes qui avaient signalé ses heureuses
années : peut-être eût-elle pu leur témoigner
sa reconnaissance dans leurs mauvaisjours ?-
Mais elle était trop attachée à leur pire enne-
mi, Philippe de Bourgogne qui avait fait son
mariage ; sa gratitude pour lui était profonde
et ne se démentit jamais ; de plus, les hautes
facultés decet homme politique lui imposaient;
en vérité, cette nièce soumise et respectueuse
' Froissart, Chronit/nes..., liv. IV, ch. XXX, t. XIII, p. 129-134.
— H. Moranvillé, .t7«Y/e sur la fie de Jean le Mercier, p. i54-i6i.
' Longtemps les historiens ont exalté le gouvernement des Mnr-
mousets, opposant leur sage administration et leur désintéresse-
nient à la politique brouillonne et aux exactions des Princes, oncles
de Charles VL — L. Merlet et M. Moranvillé. dans leurs études
sur Jean de Montagu et Jean le Mercier, ont prouvé que ces éloges
étaient très exagérés.
'2-6 ISABEAL' DE BAVIÈRE
n'eût su, ni pu plaider, devant Philippe, la
cause des ministres disgraciés.
Pourtant elle ne rompit pas toute relation
avec eux ^, car nous remarquons qu'elle était en
correspondance avec Madame de la Rivière,
femme de Messire Bureau; et que même elle
écrit à Olivier de Clisson, réfugié en Bretagne 2.
Bien plus, le personnage qui, avec Hémon
Raguier, partage sa confiance n'est autre que
Jean de Montagu, vidame du Laonnais. Cet
ancien Marmouset avait échappé au nau-
frage de ses collègues '\ ou du moins il
était assez rapidement remonté à la surface ;
il avait réussi à conserver la faveur du
Roi, et à se placer très avant dans les
bonnes grâces de la Reine, sans que, cepen-
dant, les ducs en, prissent de l'ombrage, car,
en 1393, il était devenu souverain maître de
' Arch. ]\'at. KK 45, f» 32 v».
- Après une scène avec Philippe de Boui-gogne, Olivier de Clisson,
s'était enfermé dans château de Montihéry, d'où il avait gagné ses
terres de Bretagne. Il fut destitué de son office de connétable et
remplacé par Philippe d'Artois comte d'Eu fils de Jean d'Artois.
^ Jean de Montagu, fils aîné de Gérard de Montagu et de Biote
Cassinel, passait pour être fils de Charles V; — à la nouvelle de
l'événement du :) août iSija, Montaguétait sorti secrèlemeutde Paris
par la porte Saint-Antoine, et s'était sauvé à Avignon, où il avait
mis en sûreté une partie de ses trésors. L. Merlct, Biographie de
Jean de Montagu. (Bibl. Ec. Chartes, année i85a, p. 262).
l'HKOCCUP.VTIONS KGOISTKS li K L\ H E 1 N K ^77
la cléj)ense des Hôtels du Roi et de la Reine ^
Isabeau prisait cet ambitieux qui savait se
faire tolérer de ses ennemis et attendre patiem-
ment son heure. Nous voyons qu'aux mois de
février et de mars jSqS, elle passa plusieurs
jours à riiôtcl Montagu à Paris -, et qu'au
mois de mai, en se rendant à Chartres, elle
s'arrêta au château de Marcoussis où Montagu
lui donna « à soupper et à coucher », puis le
lendemain « à dîner » ; en partant, elle distri-
bua des présents aux gens du vidame pour
reconnaître son hospitalité^. De iSgS à i4o2,
une vingtaine de messages de la Reine sont
portés à Montagu et quelques-uns aussi à son
frèreJean, évèquede Chartres^ Enfin, quandle
vidame marie sa fille, Isabeau offre à celle-ci,
en cadeaux de noces, une riche vaisselle d'ar-
gent \
* L. Merlet..., p. aaa-aôS.
■ La Reine résida à l'hôtel de Montagu les 23 et 24 février, 3, G,
10, 16 et 17 mars., Arch. Nat. KK 45, f" 3-5.
3 Arch. Nat. KK45, f» 9 v — Marcoussis, cant. de Limours, arr.
de Rambouillet, dép. de Seine-et-Oise.
^ Jean de Montagu, 3" fils de Gérard de Montagu et de Biole
Cassinel, d'abord trésorier de l'église de Beauvais, conseiller au
Parlement et camérier du pape Clément VII, était devenu en iSqo
évoque de Chartres. Cf. le père Anselme, Histoire Généalogique, t. VJ,
p. 377.
' Cf. Arch. J\'at. KK 45 et L. Merlet, Biograpliie de Jean de
Montagu, p. 262-2G5.
ayB ISABEAU DE BAVIÈRE
Un jour, Jean de Montagu redeviendra mi-
nistre à Finstigation de la Reine; en atten-
dant, il est son ami et son confident politique.
Les déplacements d'Isabeau de iSqS à 1397
sont imparfaitement connus, les Comptes de
sa Maison manquant pour ces années. L'hôtel
Saint-Pol paraît avoir été alors sa résidence
habituelle ; elle ne le quittait guère que pour
effectuer ses pèlerinages périodiques : Char-
tres, Saint-Sanctin (mai iSqS, octobre 1 39/1)1
Maubuisson (juillet i395)\ Pour Tannée 1397,
nous ne citerons qu'un seul voyage de la
Reine, celui dans lequel le Roi l'accompagna
et qui eut pour but l'Abbaye de Poissy.
La princesse Marie, vouée dès sa naissance
à Notre-Dame" par sa mère, avait été élevée
jusqu'alors avec son frère et ses sœurs; elle
venait d'atteindre ses quatre ans ; au lieu de
lui chercher un mari, comme le Roi l'avait
* Cf. Comptes de l'Arg-enlcrie de la Reine, Arch. Kat. KK 41-
43, passim.
" Religieux de Saint-Deiiis, Chraii/t/iic de Charles VI. l. II, p, f)5.
IMIÉOCGUPATIONS KGOÏSTES DE LA REINE 279
fait pour ses autres filles, Isabeau se décida à
la faire entrer au couvent, et choisit, pour la
prise de voile, le jour de la Nativité de la
Vierge. Charles VI, chez qui le goût du faste
était persistant, donna ses ordres pour que la
cérémonie fût célébrée en grande solennité ;
il se rendit à Poissy en pompeux équipage
avec la Reine et la petite princesse et suivi
d'une brillante escorte ^
La royale enfant fut couronnée d'un riche
diadème, vêtue d'une longue robe et d'un
manteau d'étoffes précieuses. Le cortège fit
son entrée dans l'église, précédé des chape-
lains et de Tévéque de Bayeux - en habits
pontificaux. Le Roi marchait immédiatement
derrière le prélat, puis venait la Reine, suivie
du seigneur d'Albret^ qui portait Marie dans
* Religieux de Saint-Denis t. II p. 555.
- Nicolas du Bosc, évèîjue de Bayeux depuis i375, — chargé à plu-
sieurs reprises de missions en Angleterre, — négociateur du contrat
de mariage de Catherine de France avec Rupert de Bavière 1 383, —
président de la Chambre des Comptes en i3y7. Gallia Christiana...,
t. XI, col. 375-377.
^ Charles I sire d'Albret ou de Lebret, comte de Dreux, vicomte
de Tartas, fils d'Arnaud Amanjeu d'Albret, grand chambellan de
France, et de Marguerite de Bourbon, sœur de la reine Jeanne de
Bourbon, — qualifié neveu de Charles V dans une ordonnance de i375,
s'était distingué dans l'expédition d'Afrique iSgo. Cf. le Père Anselme
Histoire généalogique.. . , t. VI p. 207-210.
28o ISAREAU DE BAVIERE
ses bras. L'enfant fut conduite jusqu'au Cha-
pitre où après avoir entendu la lecture des
vœux, elle répondit humblement « qu'elle se
soumettait » '. Ensuite le Roi, la Reine, les
seigneurs et les dames furent à la messe ;
Marie, en habit de religieuse, y assista et reçut
la bénédiction de l'évèque de Bayeux. Le reste
de la journée fut occupé par le beau festin
que la prieure Marie de Bourbon offrit à
son neveu et à sa nièce '-. Isabeau quitta Poissy
convaincue que la petite recluse se trouvait
dans une très douce prison^ ; elle la visitera,
du reste, souvent ; et, dans de fréquents mes-
sages, elle transmettra ses instructions pour
que son enfant soit entourée des plus grands
soins \
' Religieux de Saint-Denis..., t. II p. 555.
- La possession des dépouilles de la jeune princesse, c'est-à-dire
de la toilette qu'elle portait à son arrivée à Poissy, faillit soulever
une querelle de moines. La prieure Marie de Bourbon voulait
retenir, outre les habits et les joyaux qui suivant l'usage étaient
acquis au monastère, la précieuse couronne enrichie d'or et de
pierreries que l'abbaye de Saint-Denis avait prêtée pour la céré-
monie. Il en fut porté plainte au Roi qui mit fin à la contestation
en rachetant la couronne pour Coo écus d'or à l'abbesse de Poissy,
et la renvoya à Saint-Denis. Religieux de Saint-Denis..., p. 555-557.
^ Voy. la description du prieuré de Poissy en 1400, dans le
poème de Christine de Pisan. Le dit Je Poissy . (Bibl. Ec. Chartes,
4'^ série, t. III, année iS56-i857, p. 5j5-555.)
* « Cazin de Barenton envoie porter lettres de la Roy ne à
Madame Marie de France... à Poissy, mardi XXF août. [1400J »
PUKOCCUPATIONS KGOÏSTKS 1)K LA R E I >*' K 2B1
En 1398, après un séjour de deux mois à
l^uis, Isabeau se rend à Amiens, où sa pré-
sence est signalée en mars'. A son retour, elle
s'installe au Palais qu'elle habite tout le mois
d'avril- ; elle est ainsi plus près de la Sainte-
Chapelle où elle va vénérer les reliques aux
jours saints : le Roi, de retour d'un voyage à
Reims, était alors en proie à Tune de ses plus
violentes crises de frénésie \ et, au mois de
mai, le pèlerinage traditionnel de la Reine à
Chartres et à Saint-Sanctin % a pour but prin-
cipal de demander au ciel le rétablissement
de Charles VI.
Au commencement de juin iBqq, Isabeau,
en résidence à l'hôtel Saint-Pol ^, apprend que
la peste fait à Paris même d'assez nombreu-
ses victimes " ; aussitôt elle pense à soustraire
Arch. Nat. KK 4;), f" 77 v". — Autres lettres du 25 septembre [ibid.
f'>78r".)
^ Le 19 mars, la Reine est à Creil ; le 20, elle dîne â Glermont,
soupe et g-ite à Creil; le 23, elle est à Amiens, où elle réside au
palais épiscopal; le 27 elle dîne à Clermont, soupe et gîte à Saint-
Just (ch.-l. de cant., arr. de Clermont, dép. de l'Oise) ; le 28, elle
couche à Luzarches ; le '3i elle était de retour à Paris au Palais.
Arch. Nat. KK 45, f» 4 et 5.
- Ibid., f» 3 et 4.
•' Jarry. Vie politique de Louis d'Orléans^ p. 204.
* Arch. îsat. KK 45, f" 5 y" et 9 v".
* Ibid.. fo 32.
" Au printemps de t'ette année, rapporte le Religieux de Saint-
282 ISABEAU DE BAVIÈRE
ses enfants à la contagion : un de ses valets
est envoyé à Melun et à Grèz * afin de s'enqué-
rir si l'épidémie sévit ou non dans ces villes
et les lieux environnants'. Le rapport ne fut
pas favorable (28 juin) car, quelques jours
après, un chevaucheur de Técurie de la Reine
est dépêché à Vernon pour y procéder à la
même enquête : « et illec environ 111 et
llll lieues, pour ce que monseigneur le Dal-
phin et noz autres jeunes seigneurs et dames
de France les enffans y doivent aler » ^ Cette
Denis, l'abondance excessive des pluies avait fait déborder les
rivières; la Seine, grossie par ses al'fluents. avait inondé les cam-
pagnes riveraines depuis la quatrième semaine de mars jusqu'au
milieu d'avril, pourrissant presque toutes les semences. Cepen-
dant les vieilles gens assuraient qu'ils avaient vu jadis une pa-
reille inondation suivie d'une grande mortalité et ils redoutaient
les mêmes malheurs. Leurs craintes se réalisèrent, n Une épidé-
mie et un mal qui se manifestaient par des abcès affligèrent la
Bourgogne, la Champagne, la Brie et tout le territoire de Meaux
et de Paris, depuis la fin de mai. — Le nombre des morts était
si grand que. pour ne point jeter l'épouvante parmi les vivants,
on défendit à Paris de publier les noms de ceux qui succombaient
et de faire pour eux les processions ordinaires. — Des litanies,
dos prières particulièi'es furent récitées pendant la célébration de
l'office divin, des sermons prêches en plein air pour engager les
péi-heurs à réformer leur conduite. Les évêques, le clergé portè-
rent d'église en église les objets sacrés, suivis d'un grand concours
d'hommes et de femmes qui pour la plupart étaient pieds nus et
se prosternaient devant le Seigneur en pleurant et en gémissant. »
Chronique de Cliarles VI, t. II, p. ôij'j-Oy.T.
' Grez sur Loing, cant. de Nemours, arr. de Fontainebleau, dép.
de Seine-et-Marne.
- Arch. Nat. KK 4 .^ f" 48 r".
' Ibid.
PRÉOCCUPATIONS ÉGOÏSTES DE L.V REINE 283
fois, pour plus de tranquillité, Isabeau exi-
geait des certificats des curés des villes.
Remarquons aussi que le messager devait se
rendre auprès du vidame du Laonnais, Jean
de Montagu, pour lui rendre compte du résul-
tat de sa mission et prendre son avis \ Les
Enfants de France furent conduits à Vernon,
sauf le dernier né dont la Heine ne se sépara
qu'à la fin de juillet; on trouve, en effet, que,
dans les derniers jours de ce mois, elle en-
voyaitàAsnières, chez Madame de Dammartin,
« emprunter sa littière pour mener mon-
seigneur Jehan de France à Maule-sur-Man-
dre" ».
En août, les ravages exercés par la peste
augmentant, la cour cj[uittait Paris ^. Le Roi,
avec ses oncles et les princes du sang, se
retira dans le duché de Normandie cjue le
fléau n'avait pas encore frappé; Isabeau passa
la fin du mois et le suivant presque entier
dans la calme retraite qu'elle s'était ména-
' Arch. Nat. KK 45, f» 48 r". — Maule sur Mandre, cant. de Meu-
lan, arr. de Versailles, dép. de Selne-et-Oise.
- Jarry, p. 204.
^ Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI. t. II,
p. 697.
284 ISABEAU DE BAVIERE
gée à l'abbaye de Maubuisson, puis par Ver-
non, où elle visita ses enfants, par « la Saucoye
d'Harcoiirt », où elle reçut pendant une
semaine Thospitalité du comte Jean VII, elle
gagna Rouen dont Charles VI, avait fait sa rési-
dence ^ Elle y demeura, installée à Fliôtel du
Bailliage, jusqu'au milieu de décembre, elle
revint ensuite au château de Mantes pour y
passer les fêtes de Noël et de TEpiphanie ; le
21 janvier, elle était de retour à Paris, àThôtel
Saint-Pol \
Au mois de juin de Tannée i/joo, un grand
mariage eut lieu à la cour. Le jour de la Saint-
Jean, le fds aîné du duc de Bourbon, Jean de
Clermont, épousa Marie, fille du duc de Berry,
veuve du connétable, Comte d'Eu \ Les noces
furent célébrées au Palais, en grande pompe;
^ Les Comptes de l'Hôtel permettent de suivre l'itinéraire de la
Reine : le 9 août elle passait à Saint-Leu-Taverny, le 10 elle se
fixait à Maubuisson ; le 3o septembre elle arrivait à Vernon ; elle
en partait le 8 octobre après dîner pour aller « souper et gister »
à Gaillon ; le 11 elle dînait à Quillebœuf et couchait à Neul'bourg;
le i5 elle s'installait à la Saucoye d'Harecourt où elle était encore
le 2a; le 26 enfin elle dînait à Oissel, soupait et gîtait à Rouen. Arch.
Nat. KK 4;), (o 48 et 49.
- Arch. Nat. KK. 4,1, ('" 49- <JJ v" et 64 r».
^ Marie de Berry, fille du duc Jean de Berry et de sa première femme
Jeanne d'Armagnac, était veuve pour la seconde l'ois. Elle avait
épousé, en i386, Louis de Chàtillon comte de Dunois mort en 1391 ;
puis s'était remariée, en 1392; à Philippe d'Artois comte d'Eu, pair
puKOCGUP.VTioNs i-:goïsti-:s dk la RKINK 285
au dîner, qui fut servi sous « uu dais magni-
fique tout semé de fleurs de lis d'or », la Reine
prit place entre la nouvelle mariée et le Roi
de Sicile, Louis ; FEmpereur grec de Cons-
tantinople, Manuel, était au nombre des con-
vives \ Le lendemain, Isabeaufut avec les sei-
gneurs et les dames au festin que le duc de
Berry offrit en son hôtel de Nesles, dans
Timmense salle qu'il avait fait construire et
aménager tout exprès, et dont les murs étaient
couverts de tapisseries d'or et de soie'.
Ce fut à la fin de cette même année que le
Dauphin fut présenté au peuple de Paris. Le
petit prince avait alors huit ans ; les ducs
songeaient à lui constituer une Maison, et à
et connétable de France qui décéda le i5juin i3<)7 (le Père Anselme,
Histoire généalogique..., t. Ip. 108).
* Manuel II Paléogiie (i35o-i42f)) avait succédé, en 1391, à son
père Jean Paléologue comme empereur de Gonstantinople. Vaincu
par le sultan des Turcs Bajazet, et contraint de céder le trône à
son neveu, il était venu en France où Charles VI, la Reine et les
Princes lui avaient fait une réception splendide (3 juin i4oo).
Religieux de Saint-Denis.., t. II, p. ']:■>'].
^ Religieux de Saint-Denis.., t. II, p. 7:k). — L'hùtel de Ne.sles,
contigu au mur d'enceinte de Philippe Auguste, voisin de la célèbre
tour de Nesle, s'étendait sur l'emplacement occupé aujourd'hui par
la Bibliothèque Mazarine et les maisons du quai Conti. En dehors
du fossé de l'enceinte était aussi une habitation de plaisance appelée
« le séjour deNesles »,que Charles YI, en i38o, avait donnée à son
oncle le duc de Berry. H. Legrand, Paris en 13HÛ, p. 42, note 3 et 72,
note I.
286 ISABE.VL' DE BAVIÈRE
Tinitier au rôle qui, bientôt peut-être, lui
serait imposé par la mort de son père. Ils vou-
lurent qu'en une promenade solennelle Ten-
fant visitât la capitale, et fût présenté aux
Parisiens qui ne le connaissaient que pour
Tavoir vu aux côtés de sa mère, dans quel-
ques cérémonies publiques. Donc, pour la
première fois, le Dauphin Charles, accompa-
gné de ses oncles, traversa la grande ville à
cheval, au milieu des acclamations enthou-
siastes de la foule, puis il se rendit à Saint-
Denis pour se mettre sous la protection du
patron de la France'.
En novembre, la santé de ce jeune prince
commença de causer à Isabeau de vives inquié-
tudes ; le pauvre enfant, de tout temps si frêle,
paraissait maintenant souffrir de maux
inconnus. Aucun remède ne pouvait le soulager
et bientôt sa mère, elle-même, perdait tout
espoir de guérison, car elle le voyait dépérir
de jour en jour, miné par la consomption-. Ni
les efforts des médecins, ni les prières ordon-
nées au nom du Roi, à Paris et à Saint-Denis, ne
' Religieux de Saint-Denis... l. II, p. 743.
- Ibid., ■^. 7^1.
PHKOCCL PATIONS KGOÏSTKS DE LA HK I N E 287
purent le sauver^; il succomba dans la nuit
du II au 12 janvier, a ers minuit". Le bruit
courut qu'il était mort empoisonné; malveil-
lante rumeur sans fondement, car il avait été
emporté, comme son frère aîné et sa petite
sœur Jeanne, par un mal impitoyable et héré-
ditaire.
Le troisième fds de Charles VI, Messire
Louis de France, devenait Dauphin de Vien-
nois. Il n'avait que quatre ans; cependant
dès le iG janvier i4oi, le Roi lui donna le
' Charles VI, qui était malade depuis quatre mois, ayant recou-
vré la raison dans la première semaine de janvier, se rendit le
dimanche 9 à Saint-Denis, en compagnie du duc de Bourgogne,
pour y entendre la messe et recommander la santé du Dauphin
aux prières des religieux. En même temps, les curés faisaient
chanter des oraisons pendant la messe, et porter d'église en église
les reliques des saints. Enfin, les médecins désespérant de guérir une
maladie dont ils ignoraient les causes, une procession solennelle, à
laquelle assistèrent les ducs et le clergé de Paris, parcourut la
ville de Notre-Dame à Sainte-Catherine. — Religieux de Saint-Denis...,
p. 771. — E. Petit, Ilinéraire des ducs de Bourgogne..., p. 307.
- Arch. Nat. KK 4-5, f" 74 x". — Le Père Anselme, Histoire généalo-
gique..., t. I. p. 1 13. — Le jeudi i3, le corjis du Dauphin fut placé sur
une litière et les ducs l'accompagnèrent jusqu'aux portes de l'ab-
baye de Saint-Denis. Les religieux l'attendaient à l'entrée de
l'église, et ils le portèrent sur leurs épaules jusqu'au chœur ; puis
un service funèbre fut célébré. Le lendemain après la messe, le
cercueil fut transporté par les officiers de la cour et déposé dans
la chapelle royale près de l'autel, en présence du comte de Nevers,
du connétable, des archevêques d'Aix et de Besançon, de huit
évêques, et des chapelains du duc de Bourgogne, venus exprès
de l'hôtel de Conflans près Charenton. La cérémonie des obsèques
dura encore le samedi i.î. — Religieux de Saint-Denis.., t. II, ji. 773.
— E. Petit, Itinéraire des ducs de Bourgogne ..., p. 3o7.
ISA BEAU DE BAVIERE
duché de Guyenne « en pairie \ » stipulant
que le Dauphin ne pourrait rien en aliéner, et
que, s'il mourait avant son père, le duché
ferait retour à la couronne alors même qu'il
laisserait des enfants ^ Isabeau ne fut pas
étrangère, sans doute, à cette donation, non
plus qu'à celle du duché de Touraine, faite,
quelques mois après (iG juillet), au nom du
Roi, à Jean, son dernier né'\ car le Dauphin
jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge « d'avoir état »,
et son petit frère, pour plus longtemps
encore, demeureraient dans l'Hôtel de leur
mère qui, pour subvenir à leur entretien,
devrait percevoir les revenus de leurs pro-
vinces'; nous nous imaginons le très grand
empressement avec lequel Isabeau se chargea
de ce devoir.
Cependant le souvenir du deuil qui avait
attristé les premiers jours de janvier ne s'effa-
i Arch. Nat. P 2f)jo, f» joi-3o4.
- Le 28 février 1401, les dues de Berry, de Bourgogne et d'Or-
léans présents au Conseil donnèrent pouvoir au Dauphin Louis de
prêter hommage pour le duché de Guyenne et la jiairie. Arch.
Nat. J 369, pièce 2.
3 Arch. Nat. P 253o, f" 3i)3-3o7. — Hémon Raguier, .\i-gontier de
la Reine, apporte à la chambre des Comptes l'acte d'émancipation
du duc de Guyenne, fils aîné du Roi, et du duc de Touraine, son
deuxième fils. Arch. Nat. PP 117, n" 1169.
* Arch. Nat. P 2370, f" 3oi, 3o4, 307.
P H K O C C U P A T 1 () X S KG () ï S T K S It E I- A H K I >' K 289
çait pas à la cour; dans ses moments de
meilleur sens, le Roi se rappelait le dou-
loureux événement, et la Heine, qui ne l'avait
jamais oublié, semblait parfois en être obsé-
dée; alors, elle en venait à interpréter les
phénomènes physiques comme le faisaient
autrefois les païens^; causes et effets, elle
rapportait tout à son cuisant chagrin. Ainsi,
un après-midi de juin, d'épais nuages cou-
vrirent le ciel et firent la nuit dans Paris ; en
même temps, retentirent de formidables
coups de tonnerre. La Reine avait quitté sa
chambre depuis quelques instants lorsque la
foudre, tombée sur le palais, pénétra dans
cette pièce même, dévora de sa llamme les
tentures du lit et disparut par la cheminée".
La commotion électrique, la peur du péril
imminent mirent Isabeau dans un état indi-
cible. Dans son épouvante, elle crut que ]p
feu céleste avait été lancé sur elle personnel-
lement, que c'était le Dauphin Charles qui,
mécontent de la conduite des vivants, la pro-
voquait elle-même; et, non seulement elle
' Rolig-icux tle Saint-Denis, C/iraiiit/iie..., 1. III, p. f).
■ M/</., p. 7.
•9
\
ago I S A R E A U DE BAVIÈRE
envoya tout de suite des offrandes à plusieurs
églises du lioyaume, mais elle voulut, par
des donations à Saint-Denis, apaiser les mânes
du Dauphin inhumé dans la basilique et, au prix
d'une grosse somme d'argent^, elle y fonda trois
annuels pour le repos de Fàme du jeuneprince^
Ces violentes émotions eussent pu être
fatales à la Heine, alors dans le cinquième
mois d'une nouvelle o'rossesse ; mais, cfrâce à
une constitution très saine, elle n'était jamais
atteinte profondément par ces troubles ner-
veux, si inquiétants en apparence. Ses cou-
ches et sa délivrance (la dixième) furent heu-
reuses ; le 27 octobre à Thôtel Saint-Pol, elle
mit au monde une fille '^ que les contempo-
rains proclameront, un jour, une des plus
belles femmes de son temps. Cette Catherine,
dont le mariage avec Henri V de Lancastre
devait consacrer la plus triste conséquence
de la rivalité des ducs de Bourgogne et d'Or-
léans, naissait au moment môme où les deux
Maisons allaient entrer en lutte.
■■ Religieux do Saint-Denis, Clironiquc... t. III. -p. 7.
" Le Père XnscUna, Histoire irénéalogique de la Maison de France,
t. I, p. 113. — Vtillet de Viriville, Note sur l'Etat des princes et des
vrincesses..., (Bibl. Ee. Charles, année iS^j-iSâS p. .'181.)
CHAPITRE III
L'INITIATTOX POLITIQUE
LA REINE ARBITRE ENTRE LES PRINCES
Suivant les chroniqueurs, la querelle des
ducs de Bourgogne et d'Orléans remonterait
seulement à la fin de l'année 1398, et aurait
eu pour cause initiale le désaccord des deux
Princes au sujet de la politique extérieure;
mais dès 1392, il y avait mésintelligence entre
Philippe de Bourgogne et Louis d'Orléans.
Philippe, dont l'esprit de suite était la qua-
lité maîtresse, faisait peu de cas de son neveu
léger et brouillon; il le jugeait seulement
capable d'organiser à la cour des divertisse-
ments et d'en être le boute-en-train ; aussi
avait-il tenu la main à ce qu'il restât écarté
2 9 '2 I S .\ B K v i: III': 15 A ^■ i È u e
desal'faires; mais, tout en le traitant de haut, il
le redoutait un peu, car il avait deviné que,
sous ses apparences frivoles, rélégant jeune
homme cachait d'ambitieuses prétentions.
Louis, de son côté, n'aimait pas son oncle ; il
le taxait d'égoïsme despotique et se considé-
rait comme frustré par lui. En attendant qu'il
put prendre, dans lapolitique, la place qui lui
revenait en sa qualité de frère du Roi, il s'amu-
sait beaucoup, et entre temps, ébauchait de
vastes projets, rêvant de chimériques con-
quêtes ; tantôt passionné pour l'idée d'une
nouvelle croisade, tantôt décidé à conduire
une grande expédition en Italie. Mais, quand
il brûlait si fort de donner carrière à ses
goûts de chevalier, ce n'était pas tant la gloire
de la couronne de France qu'il se proposait
que l'accroissement de sa Maison. Disons,
dès maintenant, que dans ce duel Orléans-
Bourguignon dont le bien du Uoyaume sera
le prétexte et le souverain pouvoir l'enjeu,
chacun des champions n'aura en vue que son
intérêt personnel ; Philippe et son fils Jean
ne penseront qu'à sauvegarder et augmenter
la prospérité de leur Maison, et IjOuis n'aura
L\ UKINK AIUÎITUK K N T U K I,ES l' lU N C K S igJ
d'autre but que d'agrandir la sienne au détri-
ment de sa puissante rivale \
En 1398, l'inimitié de Toncle et du neveu
était llaorante ; et, dans les Conseils où ils se
trouvaient en présence, leur discussion se
fut facilement envenimée, si de puissantes
interventions ne les eussent apaisés.
En dehors même des conférences, des avis
leur furent donnés, témoin ceux de Jean Jou-
venel qui, respectueusement, les exhorta à la
bonne entente; ainsi les deux rivaux, sans
rien abandonner de leurs prétentions, étaient
amenés à dissimulera Pendant plus de trois
ans, ils parurent à peu près réconciliés, car
ils ne se départirent plus, dans leurs en-
trevues obligées ou dans leurs rencontres à
la cour, des formes de la plus stricte cour-
toisie.
Isabeau fut sans doute pour beaucoup dans
cette retenue des deux princes : N'était-elle
' L'Histoire, après avoir été lîourguignonnc, s'est faite orléanaise.
Le livre de M. Jarry est un habile j'iaidoyer en faveur de l'intelli-
gence politique et du désinlcresscnient de Louis d'Orléans. Voy.
la préface à l'édition du Sonirc vcritable par M. Moranvillé, qui
n'accepte pas le jugement de M. Jarry. [Mém. de la soc. de riltsl.
de Paris..., t. XVU, p. 228).
- Juvcnal des Ursins, Histoire de Charles VI. p. iJ,'). — Jarry?
Vie politique de Louis d Orléans, p. 222.
294 I s ARE AU DE BAVIÈRE
pas avec Philippe clans d'excellents termes,
et Louis d'Orléans ne semblait-il pas être
avec sa belle-sœur sur le pied de Tintimité ?
Dans les premiers jours d'octobre i4oi,
l'apparent accord des ducs fut violemment
rompu, et bien qu'ils fussent à ce moment
éloignés l'un de l'autre, Philippe étant à
Senlis et Louis à Paris, les menaces qu'ils
échangèrent n'en furent pas moins véhé-
mentes ^ Il y eut scandale, car le Uoi de
Navarre-, écrivant le 7 octobre au Roi de Cas-
tille^ faisait allusion à une « certaine dispute
et querelle » entre les ducs d'Orléans et de
Bourffocrne \
Louis d'Orléans paraissait avoir profité
d'une assez longue absence de son oncle pour
régler, à sa propre convenance, certains
points de la question du schisme, et obtenir
quelques avantages matériels qui renforçaient
' Jarry, Vie poli/it/iw de Louis d' Orléaits, p. aHo.
-Charles m, dit le Noble, \\q. en iWCii, lils de Chai'lcs le Mauvais
(le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. I, p. 287).
•' Ilciu'i III, le Maladif, roi de Castille (1390-1406), petit-fils do
Henri de Transtaniare entretenait des relations d'amitié cl d'alliance
.avec la cour de France. — Cf. Daumet, Etude sur l'alliance de la
France et de la Castille au xiv et au xv« siècle, (dans la (\dl.
liibl. Ec. Hautes Etudes. Paris, i8!)S, in-8"j.
' Arcli. Nat. K carton B \J.\i.
L A It !•: I N K V R r. I T M !•: E N T l\ E L K S 1» Il 1 N C I." S 29')
sa naissante autorité ; et Philippe, vivement
blessé dans son amour-propre, se préparait à
châtier routrecuidance de son neveu.
Isabeau ne put s'interposer en personne,
rapproche de sa délivrance la retenant inactive
à l'hôtel Saint-Pol ; les ducs de Berry et de
Bourbon essayèrent seuls de concilier les deux
rivaux. Ils n'y réussirent qu'imparfaitement;
car, si Philippe voulut bien leur promettre de
ne pas marcher sur Paris, il écrivit néanmoins
au Parlement, à la date du 26 octobre, une
lettre, sorte de sentence comminatoire, qui
ne laissait aucun doute sur son courroux :
« et pour Dieu advisez et metez peine que la
chevance du Roi et du domaine ne soient
ainsy gouvernez que ils sont de présent, car,
en vérité, c'est grand pitié et douleur de
oyr ce que j'en ay oy dire^ ». 11 n'admettait
pas que son neveu put partager avec lui le
' Choix (le /)ièccs iiicdites relalu'cs au /•(■i;/ie de Charles 17, publ.
par Douët d'Arcq (Soc. Hixl. de France. Paris, i853, a vol. in-S"), t. I,
p. 2 1 3. — Le Parlement répondit : « Si vous plaise savoir, très
redoubté seigneur,., que nous somuies toujours prests de déli-
bérer, conseiller, faire et labourer de tous nos povoirs au plus loi-
aument et plus diligemment que faire nous pourrons, comme
faire le devons, au plaisir de Dieu, à l'onneur et proufit de mon
dessiisdit seigneur le Roy et de son royaume cl à la grâce de
vous très redoubté seigneur. /6/W., p. 2f4-aif).
296 I s An EAU DE BAVIÈRE
pouvoir et déclarait funeste Tingérence du
jeune duc dans la direction des affaires.
Six semaines plus tard, la Reine voyait
Paris divisé en deux camps ennemis : à
riiôtel d'Artois \ Pliilippe de Bourgogne se
tenait avec ses deux fils Jean et Antoine" ; la
foule de leurs gens d'armes était cantonnée,
tant bien que mal, dans les rues avoisinantes ;
c'étaient des archers et des arbalétriers de
Flandre, sept mille hommes en tout, amenés
par le duc lui-même ou par l'évéque de Liège,
Jean de Bavière^ En même temps, autour
de son hôtel, près de la porte Saint-Antoine \
Louis d'Orléans avait groupé ses troupes
composées de Bretons et de Normands''.
^ « L'hôtel d'Artois et celui de Bourgogne occupaient, en 1400.
le pâté de maisons compris entre la rue Mauconseil, la rue Pavée
et la rue du Petit-Lion. » H. Legrand, Pa/7's en ijSo, p. 61.
- Antoine de Bourgogne, deuxième fils du duc Philijîpe et de
Marguerite de Flandre, né en août i384, d'abord connu sous le nom
de Antoine Monsieur, fut ensuite créé comte de Réthel. Cf. le Père
Anselme, Histoire Géncaloi^ique..., \. I. p. 258. — E. Polit, Itiiie-
j'aire des ducs de Bourffoi>;ne..., p. (ii >.
^ Jean de Bavière, fils d'Albert de Bavière, comte de Rainant,
était devenu évèquc de Liège en 1390, à l'âge de dix-sept ans.
Prélat batailleur, il s'était rendu fameux par ses mœurs brutales
et sa cruauté. Art de férifier les dates, t. lO, ji. i.'ii.
■* C'était sans doute a le logis des TourncUcs », situé sur rem-
placement actuel de la ])laee des Vosges. H. Legrand, /'aris en 1 J80-
]). 59, note I.
•■' Religieux de Sainl-Denis..., t. IlL p. 15-17. — Engnerrand de
L.V HEIÎS'E ARHITRE KXTRE LES 1> Il I N C E S 297
Les Parisiens, clans une grande épouvante,
n'osaient prendre parti ; ils ne savaient en
effet, lesquels étaient les plus redoutables,
de ces soldats de Flandre, Allemands, Lié-
geois, Brabançons, ou de ces Gallois du duc
d' Orléans qui pillaient les environs de la
ville. Cependant, le Roi malade, sa femme et
leurs jeunes enfants résidaient à Tliôtel
Saint-Pol qui, par sa situation entre les deux
camps, semblait être l'enjeu de Timminente
bataille. Alors Isabeau, consciente du péril,
s'occupa de le conjurer. D'accord avec les ducs
deBerryet de Bourbon, elle reprit les négocia-
tions entamées naguère à Senlis\ Elle s'entre-
mit spontanément ; les seigneurs de la cour lui
avaient, il est vrai, rappelé la parole de l'Evan-
gile : « Tout royaume divisé contre lui-môme
sera désolé »; mais, nous y insistons, ce ne
fut pas fléchie par ces instances, ce fut de
son propre mouvement et de propos délibéré
qu'elle entreprit son œuvre de conciliation.
Une attitude impartiale n'étant pas fami-
Monslrclnt, Chronique, 1400-1444 (cd. Douët d'Arcq, Soc. Hist. de
France, Paris, 1 837-1 8(Ja, 6 vol. in-8") t. I, p. 35 et 36.
' Rclig'ieiix de Saint-Denis, Clironique de Charles VI. t. III, p. i3.
— Monstrelet, Chronique, t. I, p. 35 et 36.
■KjS ISAIJEAL UE HA VI ERE
lièrc à Isabeaii, le rôle de médiatrice équi-
table, tenu par elle, pendant la période aiguë
de ce conflit, ne laisse pas de surprendre, il
est vrai que la victoire du duc de Bourgogne
ou celle du duc d'Orléans eût été, quoique
sous des rapports différents, également pro-
fitable à la Reine. Si Philippe remportait,
la politique extérieure, chère à Isabeau,
triomphait du môme coup et les intérêts de
la Bavière étaient sauvegardés pour long-
temps ; si, au contraire Louis avait le dessus,
l'iniluence d'Isabeau pouvait devenir prépon-
dérante dans les affaires intérieures, de plus,
ses désirs de luxe toujours croissants né
seraient sûrement pas contrariés, elle pour-
suivrait aisément Tédification de sa fortune.
Est-ce parce qu'elle n'a su se déterminer en
faveur de tels ou tels avantages que pou-
vait lui procurer le succès de l'un ou l'autre
parti? Est-ce qu'elle sentait confusément que
la couronne de France était menacée? Quel
que soit le motif «jui la guida, elle maintint
la balance égale entre les deux ducs, et,
résultat inattendu, sa tactique se trouva
servir surtout ses propres intérêts. Chacun
L \ Il E T >■ E A R r> r T R E E ^' T R E LES PRINCES .299
des deux rivaux, se croyant favorisé, lui sut
gré de son intervention et s'accoutuma à son
arbitrage ; bientôt les ducs de Bourgogne et
d'Orléans comptèrent avec elle et la laissè-
rent prendre une large part dans le gouver-
nement qu'ils se disputaient. Par un habile
système de bascule, la Reine sut maintenir
les deux antagonistes dans un calme relatif et
rendre impossible la victoire complète et
définitive de l'un ou de l'autre.
A la date du 7 décembre, on trouve, au
registre du Conseil, l'ordre suivant, écrit par
le greffier Nicolas de Baye : « Ce jour m'a en-
joint la court, par manière d'advertissement,
que je ne baille à aucun de Messieurs [du
Parlement] aucun procès à visiter qui touche
aucun de Messsigneurs les ducs de Berry,
de Bourgogne, oncles du Roy, et d'Orléans
frère du Roy, notre dit seigneur, ou Bourbon,
oncle du dit seigneur, sans en parler à la
court avant et pour cause'». Ces instructions
n'avaient pas été données par les deux princes
ennemis, elles émanaient donc de la Reine
' Journal de Nicolas de Baye, 1400-1417, publ. par A. Tuctey,
(Soc. Ilist. de France, Paris, i885-iS88, *2 vol. in-8"), t. I, p. 18.
1 s A B E A U DE lî A \' 1 E R E
et des deux autres ducs et avaient pour but
d'empêcher le Parlement de s'immiscer dans
la querelle. En même temps, Isabeau, assistée
de ses oncles, multipliait les démarches pour
arriver à une entente durable^ Pendant plus
de deux semaines leurs efforts parurent
échouer. Quand Philippe et Louis se rencon-
traient, leur inimitié s'exaspérait à un tel
point qu'ils oubliaient les devoirs de la cour-
toisie et les usages de la politesse. " Néan-
moins, pour hâter la réconciliation, la Reine
et les ducs de Berry et de Bourbon leur mé-
nageaient des entrevues oii ils pouvaient dis-
cuter leurs griefs, et aussi se laisser émouvoir
par leurs communs souvenirs d'affection que
les personnes présentes avaient soin d'évo-
cjuer. Pour les réunir, ils les conviaient à des
soupers d'amis ; mais les ducs s'y rendaient
toujours avec une suite nombreuse d'hommes
d'armes. Au fond, cependant, ni l'un ni l'autre
ne désiraient alors courir les chances d'une
bataille ; seulement ils étaient tous les deux
prisonniers de leur orgueil et aussi de leurs
' Rclif,n(Mix flo Saiiit-Donis, Chronviue de Charles 17,1. III, p. i;.
Ibid., j). ij.
L \ H K 1 N K V 11 r. I r l{ K E N T H K L K S 1> H I N C E S it) I
armées ^ Isabeau le comprit, et ])atiemmcrit
elle renouvela ses diverses tentatives. Sa per-
sévérance finit par triompher des obstacles
que ses deux oncles n'auraient pas réussi à
surmonter, le duc de Bourbon, faute de
l'énergie nécessaire, et le duc de Berry, faute
d'absolue impartialité.
Le G janvier, la Reine, a après avoir tant,
sur ce, procédé », obtint que, « moiennant la
grâce de Dieu et l'exliortacion et admoneste-
ment d'aucunes bonnes personnes qui à ce
ont labouré, les diz seigneurs se soient
soumis à l'arbitrage de la Reine et des
Princes, et juré sur les Evangiles d'exécuter les
conditions qu'on leur poserait" ». Il ne s'agis-
sait plus que d'établir les clauses d'un pacte ;
Isabeau, sans perdre de temps, « parla et fit
parler » à chacun des deux adversaires, puis,
elle eut « une grant meure déliberacion avec
les Princes » sur le texte de l'accord projeté ^.
Le i4 janvier, elle tint un grand Conseil * ;
^ Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. i3.
- Arch. Nat. J 359, pi'i'^e ai.
s Pièces inédites du règne de Charles VI. t. I, p. 220-22G : Traite
de Paris entre les dues d'Orléans et de Bourgogne.
I/>id.
3o3 ISÂBEÂU DE BAVIÈRE
autour crdlc se trouvaient réunis Louis
d'Anjou, Uoi de Sicile et de Jérusalem, les
ducs de Berry et de Bourbon, le connétable
Louis de Sancerre\ le chancelier Arnaud de
Corbie", le patriarche d'Alexandrie, Simond
de Cramaud ^ le comte de Tancarville, l'amiral
Renaud de Trie*, plusieurs prélats et quel-
ques hauts barons du Royaume, alors présents
à Paris. Lecture fut donnée aux ducs de Bour-
gogne et d'Orléans des résolutions prises en
Conseil par la Reine et les Princes arbitres :
Les deux seigneurs devaient « estre doresna-
vantbons, entiers, vraysetloyaulxamisenscm-
' Le maréchal Louis do Sancorrc avait ôlé promu connétablo ]p
2G juillet 1)97, en remplacement rie Philijipe d'Artois, comte d'Eu,
fait prisonnier par les Turcs à la bataille de Nicopolis ijgfi, et
mort à Micalizo, en Asie Mineure (le Père Anselme, IJistoire Généa-
logique, t. VI, p. 204.)
- Arnaud do Corbie, l'un des hommes les plus considérables de
son temps, « sage et moult vaillant », dit Froissart, était président
du Parlement de Paris depuis \''i~/\. Nommé chancelier en i388, il
avait été destitué en i3(j8, et rétabli en 1400. Cf. le Père Anselme,
Histoire Généalogique, t. VI, p. .'54{]-347. — H. Moranvilié, le Songe
Véritable, Notes (Mém. Soc. Hist. de Paris, t. XVII, p. j25).
^ Simon de Cramaud, évoque de Poitiers en i385, patriarche
d'Alexandrie en 1392, administrateur de l'Eglise de Carcassonne,
membre de la Chambre des Comptes, s'occupa très activement de
l'affaire du schisme. Cf. Gallia Cliristiann. t. II, col. 119:').
* Renaud de Trie, seigneur de Serifontaine, chambellan du Roi,
capitaine de Saint-Malo et de Rouen, maître des arbalétriers en
139:'), était devenu amiral de France en i39'7. après la mort de
Jean de Vienne (le Père Anselme, Histoire Généalogique..., t. VII,
p. 8.3-814).
I. A \{ E I N K \ U li I T It !•: K N T H 1", T. K S 1' U 1 X C I<: S !o 5
ble », comme l'cxio-eait leur païen Lé, « afin (|ue
])uiHseiit plus libéralement et diligemment
vaquer et entendre à conseiller monseigneur
le Hoy au bien de sn personne et de son
royaume ». Au cas où Fun des deux seigneurs
entendrait de mauvais rapports sur le compte
de l'autre par Tentremise de ses conseillers, il
devrait en avertir le Roi, la Reine ou les ducs
qui s'enquerraient de la vérité et apaiseraient
le différend. Mais, si celui-ci ne pouvait être
calmé, ni Tun ni l'autre des adversaires ne
devaient commencer «aucuns mouvement de
fait » sans en avertir l'autre, et sans laisser
s'écouler deux mois entre la rupture et le
commencement des hostilités, afin de donner
au Roi, à la Reine et aux seigneurs du sanc
le temps d'intervenir ; et s'ils voulaient abso-
lument se battre, que, du moins, ils ne le fis-
sent point « es villes ne es terres du Roy ».
La Reine et les Princes s'eng-ao-eaient à
n'accorder aucun soutien à celui qui viole-
rait la convention, à se prononcer au contraire
contre lui, et à inviter le Roi à requérir l'exécu-
tion des conditions arrêtées, par toutes voies
possibles. Enfin, suivant la traditionnelle
3o4 ISABEAU DE BAVIERE
formule employée dans les actes de paix
entre princes, ni le duc de Bourgogne, ni
le duc d'Orléans n'étaient responsables de leur
brouille ; on en imputait la faute aux gens qui
leur avaient fait de mauvais rapports disant
«aucunes paroles touchant Testât et honneur
desdiz seigneurs ». Ces fauteurs de méchants
propos devaient être poursuivis, à moins
qu'ils n'appartinssent à l'hôtel des deux
Princes dont les serviteurs bénéficiaient
d'une ammistie; et encore les coupables ne
seraient condamnés ni à mort, ni à la mutila-
tion des membres.
Quand cette lecture fut terminée, Isabeau
ordonna aux ducs de Bourgogne et d'Orléans
de s'approcher ; puis elle leur demanda s'ils
avaient la convention pour agréable, ils l'affir-
mèrent et « en baillèrent fo)' de leur corps es
mains delà Uoyne », ensuite, ils se donnèrent
l'accolade. Le lendemain, dimanche 13 jan-
vier il\0'2, ils dînaient ensemble à l'hôtel de
Nesles^ et, ce même jour, des lettres scellées
' Piolig-ioux do Saint-Denis, C/ironiijiir de C/iarlcs J7, t. IH.p. 17-
,ç). — Monstrelet, C/ironit/nc. t. I. p. 3:")-'3(). — E. Petit, Itinéraire
(les ducs de Bourgogne... ^ p. i^i. — Jarry. Vie poliliiiiu' de Louis
d' Orléans, p. ■iû'î.
L .V 11 E I N !•: A U 1! I T U i: K N T 1$ K L V. S 1> l\ I N C K S 'joa
du sceau de la Heine et des Princes étaient
expédiées pour publier riieureuse réconcilia-
tion.
Ainsi l'oncle et le neveu, en vertu de Tarbi-
trage de la Heine, se trouvaient renvoyés dos
à dos, pour ainsi parler, aucun d'eux ne reti-
rait du procès le moindre avantage ; mais la
solution du litige était tout bénéfice pour la
couronne de France dont les discordes des
Princes ne pouvaient que ternir l'éclat.
L'heureux succès des négociations qu'elle
avait entreprises et conduites jusqu'au bout
valut, peu de temps après, à Isabeau, les pleins
pouvoirs de Charles VI pour connaître et juger
« des débaz et discors qui pevent survenir
entre nos seigneurs les ducs et ceux de sanc
royal ». (Lettres du iG mars i4o2.) '■
En effet, dans un récent Conseil, à propos
des épineuses affaires du schisme, une grande
altercation s'était élevée entre les ducs de
Bourgogne et de Berry d'une part, et Louis
d'Orléans de l'autre ; Tanimositédes contradic-
teurs était telle qu'on pouvait craindre que le
' Doui'l (l'Ai'cq, Picccs inct/iles f. I. p. l'u).
3o6 ISAHEAU DE 15 A V I E R E
conflit armé de janvier ne se renouvelât '. Pour
prévenir ce danger, le Roi, par lettres du
i6 mars ", accorda à la Heine « plain povoir
et auctorité », de s'entremettre, d'apaiser les
parties et de faire à chacun justice, suivant
son droit ; « et voult, disait Charles VI, que
désores soient faictes lectres de sa puissance
[de la Reine] et mande à touz ses subgiez, de
quelque auctorité qu'ilz soient, que en ce lui
obéissent. » Cette procuration était donnée
pour le cas où « le Roi serait absent » ; il fal-
lait entendre pour toutes les fois qu'il serait
empêché de gouverner ; or ses accès de folie
devenaient fréquents, et le laissaient de plus
en plus faible ; Isabeau allait donc se trouver la
maîtresse pour un longtemps, et la maîtresse
absolue, puisque le choix de ses conseillers lui
était abandonné. L'effet immédiat de son auto-
rité fut l'accord rétabli entre les trois ducs qui,
du moins, semblèren tfaire la paix, puisque dès
le i8, la Reine avait dépêché un chevauchcur,
pour « adviser les chemins qui conduisent à
' Voy. Religieux de Saint-Denis t, III. p. 21-25.
* Douët d'.\i'cq, l'icces inédiics. ... l. I. ]). 227-2J9.
L A II K I N K A HUIT U K K N T U E T. E S 1' U I N C E S 3o7
Saint-Fiacre », où clic se proposait d'aller en
pèlerinage ^
Au commencement d'avril, le duc de Bour-
gogne était rentré dans ses Etats pour le
mariage de son fds Antoine'; il n'y était pas
depuis deux semaines qu'il apprenait la nomi-
nation de Louis d'Orléans à la charge de
« souverain gouverneur des Aides pour la
guerre en Langue d'oïP ». Cette fois, Isabeau
n'avait pas tenu la balance égale entre l'oncle
et le neveu'. Peu de jours après l'entrée en
charge de Louis, la levée d'une aide pour la
guerre contre l'Angleterre était ordonnée.
A cette nouvelle, Philippe éclata ".
Quand la Reine apprit que le duc de Bour-
* Arch. Nat. KK 4.5, f» 127. — Saint-Fiacre (cant. de Crécy en Brie,
arr. de Mcaux, départ, de Seine-et-Marne) était une abbaye célèbre
dans toute la «'hrétienté. Gallia Chiisliana, t. YIII, col. 1G99.
■ Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 2.5. — Antoine de Bour-
gogne était fiancé, depuis février 1393, à Jeanne de Luxembourg,
fille de Walleran de Luxembourg, comte de Sainl-Pol (le Père
Anselme, Histoire Généalogique, t. I, p. 248).
^ Jarry, Vie politique de Louis d Orléans, ]i. 2G4-2()7.
■* Le consentement d'Isabeau à cette élévation de son beau-frère
avait peut-être pour but de le dédommager des difficultés qu'elle
lui créait dans les afTaires extérieures, ou bien comme il s'agis-
sait des aides, c'est-à-dire des finances, elle tenait à ce qu'elles
fussent remises aux mains du prince qui en comprenait l'admi-
nistration exactement comme elle !
" Jarry, Vie palilique de Louis d'Or.'éans. p. 2(')4-2(J7 .
3o8 ISA R EAU DE D A VI ÈRE
gogne blâmait cet impôt en termes amers,
insistant sur ce que le Royaume était épuisé
par la récente épidémie, les exactions et les
folles largesses « faictes à de certains servi-
teurs^ », elle redouta sa colère et invita le duc
d'Orléans à suspendre Texécution de son
ordonnance. Bientôt il fut crié dans les carre-
fours qu'afin d'engager le peuple à prier avec
plus de ferveur pour la santé du Roi qui se
rétablissait, à la demande de la Reine de
France, de sa fille, la Reine d'Angleterre et
du duc d'Orléans, « il n'y aurait point de nou-
veaux impôts" ». On remarquera que le duc de
Bourgogne n'était pas nommé parmi ces bien-
faiteurs du peuple. Le 24 juin, par un jeu de
la politique d'équilibre reprise par Isabeau, le
gouvernement des aides était partagé entre les
deux compétiteurs^ ; mais, peu de jours après,
ceux-ci allaient se trouver placés sous le con-
trôle et dans la dépendance d'Isabeau.
En effet, dans des lettres datées du i^'"juillet,
Charles VI rappelait l'impossibilité où « son
^ Rchgicux de Sninl-Dcniii. C/iroiiif/iie (le Charles VI, l. III. p. y.9.
■ Ibul.. p. j").
' Jari'v. r/<' i><i!ilir/ice de Louis d Oilcans. p. ufij.
LA IIKINE AUniTRE KNTRE LES PRINCES îog
absence le mettait souvent de gouverner » ;
puis, laissant entendre que les ducs de Bour-
gogne et d'Orléans étaient encore sur le point
d'entrer en conflit, il déclarait cju'il fallait
cependant que les finances fussent réguliè-
rement administrées ; en conséquence il con-
firmait à la Reine le mandat qu'il lui avait
donné précédemment d'apaiser les querelles ;
et, de plus, pour toutes les fois et tout le
temps qu'il serait absent et empêché, il la
chargeait de pourvoir, tant audit gouverne-
ment des Finances, « qu'aux autres besognes
du Royaume » qui exigeraient des mesures
spéciales. .Toute puissance lui était donnée à
cet effet ; elle devait s'entourer des conseils
de ses oncles les ducs de Berry et de Bour-
bon, de ceux aussi d'autres seigneurs du sang
et de toutes les personnes qu'il lui plairait ;
elle pourrait les réunir aussi souvent qu'elle
le jugerait utile pour s'éclairer sur les diverses
questions d'affaires ^
Isabeau investie de tels pouvoirs n'eut pas
de peine à rétablir la bonne entente entre les
ducs de Bourgogne et d'Orléans qui avaient,
^ Arch. A'at. J 4^2. pièce iG.
3io ISABEAU DE BAVIÈRE
maintenant, intérêt à se conformer à ses avis ;
d'ailleurs tous les deux étaient alors trop
préoccupés des événements du dehors pour
continuer leur lutte autour du pouvoir ; c'était
bien plutôt sur le terrain diplomatique qu'ils
méditaient de se combattre.
L'administration des Finances était, à ce
moment, organisée comme suit^ : à la tète, la
Reine, assistée d'un Conseil réuni par elle
chaque fois que bon lui semblait; au-dessous
venaient les receveurs généraux, conseillers
sur le fait des aides : Guillaume de Dormans,
archevêque de Sens, Thibaut de Mezeray,
Jean Piquet, Jean Taperel, Gontier Col. La
présidence de la Commission appartenait à
Charles d'Albret.
Isabeau semble n'avoir usé de son autorité
dans les c[uestions de finances que pour faire
aboutir certaines combinaisons profitables
aux siens et à elle-même. Insouciante des
' Lu liste des Receveurs généraux est donnée dans des lettres de
Charles VI en faveur du duc de Berry (oclol)i'e iloi). Arch. ÎV'at.
K 5:), pièce i8.
LA 11 E I N K A un I T M K K N T U K I. K S P UT N C K S 5 1 1
vrais iiiLéivts du Ijoyaumc, iiicnpahlc de
prendre riiiitiative des réformes urgentes,
luni seLdenient elle ne Ht rien pour enrayer
les dépenses excessives, mais elle dilapida
le revenu des impôts. Ainsi, le Conseil ayant
décidé, sur Tavis du duc de Bourgogne, de
frapper d'une amende « tous ceux qui avaient
conclu des contrats usuraires et frauduleux »,
les grosses sommes d'argent touchées par
les collecteurs semblèrent avoir été versées
(( dans un sac percé », suivant l'expression
d'un chroniqueur^ : c'est qu'Isabeau venait
de marier son frère en lui donnant une dot
magnifique, et qu'au même temps, elle avait
à pourvoir à l'entretien d'un nouvel hôte dans
sa Maison, le jeune duc de Bretagne.
On se rappelle les engagements de mariage
pris à Tours, en 1392, et leur éclatante rupture
lors de l'expédition entreprise par Charles VI
contrôla Bretagne. Peu de temps après l'acci-
dent survenu au Roi dans la plaine du Mans,
Philippe de Bourgogne s'était empressé de
signer la paix et les bonnes relations de la
* Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. UI, p. 3y.
3i2 ISÂBEAU DE BAVIERE
petite cour de Rennes avec Paris s'étaient
renouées : le duc Jean V avait même envoyé
comme présent un des tableaux qui ornaient la
chambre de la Reine ^ Puis on s'était de nou-
veau occupé des anciens projets de mariage, et
dès i3r)5, on était d'accord, départ et d'autre,
sur la date des fiançailles ; mais les futurs
époux étaient alliés au troisième degré et le
pape Benoît Xlll faisait attendre sa dispense.
Enfin, le i"' août 139G, le Roi, la Reine et le
duc Jean V fiancèrent Jeanne de France, âgée
de six ans, avec Jean de Montfort, héritier de
la Bretagne ; la dot de Jeanne devait être payée
dès que les promis seraient nubiles ^ En atten-
dant, la fiancée continuerait d'être élevée et
soignée dans la Maison de la Reine, tandis que
son futur demeurerait en Bretagne. Mais dans
le bref du pape une grave omission avait été
commise : l'âge des princes n'y était pas men-
tionné, l'acte était nul; il fallut solliciter une
seconde dispense. Dès qu'elle fut obtenue, de
nouvelles fiançailles furent célébrées en bien
plus grande solennité que les premières, sur
^ Arch. Nat. KK 41 f» 107-11',.
■ Religieux fie Saint-Denis — I. Il, ]>. li'!.
L.V RKINE AUIÎITUE ENTRE LES PIIINGES 3i3
Tordre exprès de Charles VI ^ (3() juillet 1397).
Le duc Jean V mourut le j/^'" novembre
t399". Sa veuve n'était pas Tamie de la Maison
de France, elle souhaitait même que le mariage
projeté n'eut pas lieu. N'était-ce pas pour rap-
peler à la duchesse les engagements pris par
le duc défunt c[u'Isabeau lui écrivit en il\oo^ ?
Et le message adressé par la Heine « au cliàtel
Josselin ' » n'avait-il pas pour but d'entretenir
le zèle d'Olivier de Clisson qui, en Bretagne,
représentait le parti de Talliance française ?^
Cependant le duc de Bourgogne restait
attentif à tous ces incidents, et, quand il
apprit, en i/joi, que la duchesse avait promis
sa main au nouveau Roi d'Angleterre, Henri IV
de Lancastre, il envahit la Bretagne, mit des
troupes dans toutes les villes, et pendant qu'il
permettait à la duchesse de passer la Manche
avec deux de ses filles, il ramenait à Paris,
auprès d'Isabeau, le duc de Bretagne et ses
* Ilelig-icux de Sainl-Dciiis. l. II. p, it'u.
- Arch. Nat. PP 117 11" 147, f" 'nj. — Jarry, Vie poUliijitc de
Louis d' Orléans, p. a3a.
^ Arch. Nat. KK 4.'ï, 1" 78 v».
* Josselin, ch.-l. de cant., arr. do Ploënnel, dép. du Jlorbihaii.
« Arch. Nat. KK 4'î, f° 78 v°.
3i4 ISABEAU DE BAVIÈRE
deux frères Arthur et Gilles \ Désormais dans
les Comptes de l'Argenterie de la Reine, comme
dans ceux de son Ho tel, figureront les dépenses
de Jean et des dames chargées de son éduca-
tion ".
En janvier i/jo), la direction des Finances
fut reprise parles ducs de Bourgogne et d'Or-
léans avec le concours du duc de Berry '. En
effet, Isabeau était retenue loin des affaires par
sa onzième grossesse. Le i>2 février i4o3, vers
les deux heures du matin, elle accoucha, à
l'hôtel Saint-Pol, d'un fils qui, en souvenir du
dauphin mort prématurément, fut nommé
Charles*. Au baptême, il eut pour marraine
Mademoiselle de Luxembourg; les deux par-
rains furent Charles de Luyricux % seigneur
de la Savoie, et Charles d'Albrct, le nouveau
connétable ^
' Religieux de Saiiil-Doiiis, Chnm'ujdc de Charles VI. t. III. p. 4'-
■ Ai'ch. Nat. KK 4'! à 4(> pass.
^ Jai'i'y, Vie politique de Louis d' Oiléans, p. y.7<j.
* Cet enfant devint le roi Charles VII; voy. G. de Bcaucourt,
Histoire de Charles F// (Paris, 1881-1891. '' vol. in-8") t. I, p. 3-5.
•■ Ihid.
" Charles d'AIbret venait d'èlre pourvu de la chacgo de loiuié-
table, par lettres royales du 7 lévrier 1402 (le Père Anselme,
Histoire généalogique..., t. VI, p. 207 et 210).
CHAPITRE IV
ROLE DIPLOMATIQUE D'ISABEAU
SA POLITIQUE DE FAMILLE
Dès 1392, alors qu'elle n'avait reçu aucune
part d'autorité pour la conduite des affaires
extérieures, Isabeau s'intéressait aux événe-
ments du dehors ; elle les comprenait mieux
que ceux dont la France était le théâtre, sur
ce qui se passait en Allemagne et en Italie,
elle avait des idées, des vues personnelles, ses
tendances dans les questions étrangères s'af-
firmaient, et bientôt elle apparut femme de
parti pris ; toutes ses aptitudes à l'intrigue,
toute l'activité dont elle était capable, toute son
influence, encore occulte alors, furent mises au
service de la Maison de Bavière dont elle rêvait
de restaurer la grandeur. Cette œuvre était
compliquée et pleine d'obstacles pour une
3i6 ISABKAU DE BAVIERE
Reine de France, moins cependant pour Isa-
beau que pour toute autre, car elle n'avait pas
été pénétrée par l'esprit de son nouveau pays ;
elle était restée allemande, et n'éprouvait
aucun scrupule à desservir les intérêts du
lloyaume. Parcontre, ceux delà Bavière étaient
l'objet de sa constante sollicitude, le moindre
incident diplomatic[uc qui touchait les ^A it-
tclsbacli la trouvait attentive. On la voyait
sans cesse s'employer pour les siens, elle se
montrait à leur égard d'une générosité sans
bornes, et toujours avec l'or et les offices de
la France. Enrichir son père, son frère, les
venger de Galéas, leur mortel ennemi, aider
en Allemagne la Maison de Bavière à ruiner
les Luxembourg et à leur succéder : tels sont
les desseins poursuivis par la Reine de France
avec une opiniâtreté extraordinaire de i3r)2 à
l/|02.
Isabeau pratiquait donc « une politique de
famille » dont la responsabilité lui incombe
tout entière. Si l'on objecte que Philippe de
Bourgogne était, lui aussi, partisan de la poli-
tique allemande, nous rappellerons, suivant
le témoignage de Cliristine de Pisan, que
IIÔI, K DI PLOM.VTIOUE DE L\ Il K I IS E 3i7
c'était uniquement ])our amener les Allemands
à l'alliance française ([u'il avait négocié le
mariage d'Isabeau, prétendant exécuter ainsi
les projets de Charles V, et Ton peut affirmer
qu'il supporta impatiemment le résultat im-
prévu de son œuvre : Texploitation du Royaume
par les Bavarois ; car, loin d'être le complice
des exigences d'Isabeau, il travailla et réussit
à faire échouer quelques-unes de ses plus
audacieuses combinaisons.
Selon certains auteurs, les ambitieux des-
seins de la Heine lui auraient été suggérés par
son frère qui, à cette époque, résidait fréquem-
ment en France. Les deux enfants d'Etienne
le Jeune, en effet, étaient unis par les liens
d'une affection très étroite ; ils devaient donc
être en parfaite communion de sentiments sur
toutes les questions d'intérêts débattues alors ;
mais, tout en tenant compte de l'empire que
le frère exerçait sur la sœur, il ne faut pas
juger celle-ci incapable d'initiative et de per-
sévérance ; nous savons, au contraire que,
Louis absent, elle n'était à court ni de res-
sources, ni d'expédients pour la conduite de
ses affaires.
3i8 ISABEAU DE BAVIÈRE
C'était une ligure étrange que ce duc Louis,
dit le Barbu ' ; sa physionomie et son caractère
offraient le curieux mélange des qualités de
deux races très dissemblables". Ses heureuses
proportions, son aisance naturelle rappelaient
celles de son père ; mais de haute stature, il
avait mieux que de la prestance ; son visage aux
traits expressifs était encadré d'une barbe
superbe ; suivant les circonstances, il apparais-
sait grave et digne, ou gracieux et plaisant.
Isabeau, un jour, prétendit le faire nommer
connétable ; évidemment, au seul point de vue
plastique, ce mâle descendant des Teutons
eût fait meilleure figure dans ces hautes fonc-
tions que le claudicant Charles d'Albret^ qui
lui fut préféré.
Au moral, il était d'une souplesse tout ita-
lienne ; de tempérament batailleur, il usait à
l'occasion de la ruse comme d'une arme pré-
férée. Ainsi qu'autrefois son oncle Frédéric
y avait réussi, il s'était concilié les bonnes
* Pour le portrait de Louis de Bavière, voy. : Ladislas Sunthom,
Familia diiciun Bui'ariœ, dans Ocfele, Rcrutii boicarurn scri/>torcs..,
t. Il, p. 568, 5G(). — Vit, prieur d'Eiiershcrg', Chronica Jlai'uruni ..,
dans Oefele.., t. I, p. 726
- Religieux de Saint-Denis, Chniniqnc. .., t. 111, p. G8, ()<).
HOLK 1)1 l'I-O.M AT K) U E DE LA U E I N E 3iy
grâces (.les Princes français par raflabilité de
ses manières; criiumeur caustique, il raillait
même à propos des choses saintes, hien qu'il
aitectàt les dehors d'une profonde dévotion.
Assez lettré, il paraissait aimer le beau et
s'étudiait à dcAiser agréablement ; mais sous
ces apparences séduisantes, il cachait un
monstrueux égoïsme ; à la fois avide et pro-
digue, sa grande préoccupation était d'acquérir
par tous les moyens, pour dépenser ensuite
sans compter ; au fond, cet homme n'avait
aucun scrupule ; du reste sa devise : so laus
so' ! ne donne-t-elle pas la mesure du mépris
qu'il professait pour ses semblables. Histori-
quement, le duc Louis peut passer aussi bien
pour le dernier des chevaliers brigands de la
vieille Allemagne que pour l'un des premiers
barons pillards de l'Italie renaissante ; malheu-
reusement c'est aux dépens du trésor de France
qu'il éprouva sa vocation, c'est à la cour de
Charles VI qu'il se ht la main.
Certes Isabeau fut d'une générosité exces-
s'ixe pour son frère : elle le combla d'honneurs
et d'argent; mais elle ne lui abandonna pas
' On peut traduire « laisse donc ».
320 ISABEAU DR BAVIERE
sa part de pouvoir, et quand les chroniqueurs
bavarois montrent Louis de Bavière gouver-
nant, de concert avec sa sœur, le Royaume de
France pendant la folie du Roi, ou bien ils veu-
lent en faire accroire, ou bien ils prennent leurs
désirs pour des réalités. Au reste, ces auteurs
allemands sont mal renseignés sur les qualités
politiques d'Isabeau ; on peut expliquer qu'ils
ignorent son rôle en France, mais il est éton-
nant qu'ils méconnaissent son action person-
nelle dans les événements diplomatiques.
Charles VI, affranchi de la tutelle de ses
oncles, avait inauguré son gouvernement sous
les heureux auspices de la trêve conclue avec
les Plantagenets. Le comte de Saint-Pol, reve-
nant d'Angleterre porteur du traité provisoire,
signé par Richard II, arriva le mercredi 2D août
1389, au milieu des fêtes que Paris offrait à
sa jeune souveraine pour sa joyeuse entrée :
(( si fu le con-ite de Saint-Pol, le très bien venu
du roy et de tous les seigneurs et étoit à cette
fête et delez la reine de France sa femme qui
fut moult réjouie de sa venue ' », et aux Noëls
qui saluaient Isabeau, se mêlaient d'enthou-
' Fi'oissart, C/ii-oiiii/iirs... liv. IV, cli, i. t. \ll, ji. M).
siastes acclamaLions (|ui approuvaient les
trêves. La Heine était heureuse que les hosti-
lités avec Richard 11 fussent suspendues car
les Wittelsbach entretenaient de cordiales
relations avec l'Angleterre ; de plus Charles V^I,
libre maintenant, pourrait porter son attention
sur les incidents d'Italie et servir la rancune
de Florence contre Galéas. Pour des motifs
analogues, les efforts tentés des deux cotés
du détroit pour transformer les trêves en une
paix définitive furent suivies par Isabeau
avec intérêt ; elle tint la main à ce que les
négociations ne fussent pas arrêtées par la
folie du Roi. En juillet iSqj, elle apprit que
Richard envoyait en France des ambassadeurs
pour demander la signature de la paix et la
main de la petite Isabelle^ que nous avons
vue déjà promise au fds de Pierre d'Alençon.
Pendant que les Princes se préparaient à
accueillir avec de grands honneurs les envoyés
du Roi d'Angleterre, Isabeau commandait ce
qui était nécessaire pour que les Enfants de
' Froissai't.., liv. IV, ch. XLHI, t. XTII, p. a5'j-2,')4. — Rcligioux
rie Saiiil-Dciiis, ChiDnique de Cluirles Vf. t. II, p. iJ'i. — .Ifirry. Vie
pnlitiqnc (le Louis d'Oi ledits, p. ifij.
322 IS.VBEAU DE B A VI EUE
France parussent avec avantage aux prochai-
nes réceptions. On trouve dans les Comptes
de l'Argenterie de la Heine plusieurs mentions
du genre de celles-ci : « Faict et forgé 1"^ IIIF
douzaines de boutons dorez desquels, on a
boutonné les robes de nos dames à la venue des
Anglais 1 ».
Tandis que les ambassadeurs de l{ichard 11,
personnages du plus haut rang: — Edouard
de Norwich, comte de Rutland, amiral d'An-
gleterre , le comte de Nottingham, maréchal
d'Angleterre et Guillaume Scrop, chambellan
du Roi et Sire de Man", — faisaient leur entrée
à Paris, entourés de douze cents gentilshom-
mes français (fin juillet) ^ ; tandis qu'ils vivaient
joyeusement aux frais du Roi, reçus par les
Princes auxquels ils exposaient l'objet de leur
mission, « pour ces jours, nous dit Froissart,
la Reine de France et ses enfants étoient en
l'hôtel de Saint-Pol sur Seine* ». Les cheva-
liers anglais désiraient beaucoup voir cette
Reine dont ils avaient entendu parler lors des
' Comptes de l'Argenterie de la Reine. Arch. Nal. KK ^i, f" 80 r».
^ Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 333.
" Jbld.
* Froissart, Chroniques . ., t. XIII, p. 2.')().
ROLK DIPLOMATIQUE DE LA REINE 323
fctes de 1389; ils avaient grande hâte aussi de
connaître « par espéeial la petite princesse
pour laquelle ils prioient et requeroient et
étoient venus' ». Ils firent donc leur demande
aux Princes et une audience de la Reine leur
fut accordée à riiôtel Saint-Pol. Isabeau les
reçut entourée de ses enfants, dans tout
l'éclat de sa jeunesse et de son luxe.
Pendant cette réception diplomatique, la
princesse Isabelle, très pénétrée de Timpor-
tance de son rôle eut Tattitude d'une petite
reine; elle reçut les ambassadeurs avec une
gracieuse dignité et quand le comte-maréchal,
s'étant mis à genoux devant elle, lui eut, au
nom de son Maître, demandé si elle A^oulait
bien devenir dame et Reine d'Angleterre, elle
répondit : « Sire, s'il plaît à Dieu et à Monsei-
gneur mon père que je sois Reine d'Angle-
terre, je le verrai volontiers, car on m'a bien
dit que je serai une grant dame " » ; puis elle
tendit la main à l'ambassadeur, comme pour
l'aider à se relever, et le conduisit à la Reine
quilesaccueillitavecun sourire de satisfaction.
* Fvoissart, Chroniques t. XIII, p. aSd.
^ Ibftf'. p. 2.-,;.
324 ISABE.VU DE BAVIÈRE
Les chevaliers anglais, séduits par la mine
gentiment grave de cette enfant de huit ans,
l'avaient jugée tout de suite « moult introduite
et doctrinée pour son âge », et quand ils
entendirent sa réplique au comte-maréchal,
ils furent saisis d'admiration. Si, comme Taf-
firme le chroniqueur, le petit discours de la
princesse était de « li tout avisée, sans conseil
d'autrui », il promettait évidemment « dame
de haut honneur et de grant bien », mais ne
serait-il pas juste de rapporter le mérite pré-
coce de l'enfant à la bonne éducation que lui
faisait donner sa mère ?
Bien que les ducs ne témoignassent pas
d'empressement à conclure le mariage \
quoique le jeune âge de la princesse et les
engagements déjà pris envers la famille d'A-
lençon pussent être de sérieux obstacles,
le contrat fut néanmoins rédigé. Après le
consentement de la Reine, venait l'éloiie des
vertus de la jeune fdle ; le roi Richard décla-
' Plusieurs conseil lors de Cluirles VF désapjji'uuvoient le projet
(le luariaf^e ang'lai^. « A quoi sera-ce bon que le roi d' Angleterre
aura à femme la fille du roi de France ; et eux et leurs royaumes,
les rêves passées qui n'ont à durer que deux ans, se guerroieront,
et seront eux et leurs gens en haine? » l-'roissarl. ., t. XllI. p. 2:'>9.
H () L !•; 1) I P L ( ) M A T 1( ) U K I) K L A U E 1 X K 3 -i 5
rait avoir reçu de personnes dignes de foi
rassurance que sa fiancée se faisait remar-
quer non seulement par Téclat de sa nais-
sance, mais aussi par la pureté de ses
moeurs* ! Une clause surtout offre un intérêt
particulier : la future reine d'Angleterre,
moycnnaut les trois cent mille livres tour-
nois qu'elle recevait en dot, renonçait à tous
ses droits sur le Royaume de France^; elle ne
pourrait prétendre à quoi que ce fût de la
succession paternelle ; « réserve faicte en
faveur de la ditte dame que si, dans la suite,
le duché de Bavière ou autres terres sises
hors du Royaume de France venoient à lui
échoir du côté de très noble princesse sa
mère, par succession des parents de la ditte
dame sa mère, elle pourra hériter nonobstant
la renonciation dessus ditte \ » Or, lorsqu'on
1392, les trois ducs Jean, Frédéric et Etienne
s'étaient partagé la Bavière, ils avaient arrêté
que « les fdles seraient exclues de leur suc-
cession ». Isabeau entendait donc ne pas se
' Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 333.
- Arch. Nat. PP117, f» ii33-ii4o.
^ Religieux de Saint-Denis..., t. II. p. 'i\-.
326 ISABE.VU DK BAVIÈRE
soumettre, poursa part, àleiirvolonté puisque,
dans la clause ci-dessus, elle envisageait 1 hy-
pothèse d'un héritage pouvant lui échoir en
Bavière.
Nous ignorons ce que la mère pensait du
mariage anglais ménagé à sa fille par la poli-
tique, mais nous pouvons croire que la Ueine
voyait cet événement d'un œil favorable, car il
avait l'entier agrément du duc de Bourgogne ^
En février iSqG, le maréchal d'Angleterre
et le comte de Uutland revinrent à Paris pour
la cérémonie des fiançailles". Le dimanche
où l'on chante « Lœtare^ », la Ueine assista,
dans la Sainte-Chapelle, au mariage d'Isabelle,
célébré par le patriarche d'Alexandrie \ Quand
lecture eut été donnée des articles du contrat
relatif à la dot et au douaire, l'un des ambas-
sadeurs passa l'anneau nuptial au doigt de la
petite fdle. Ensuite le cortège se forma pour
entrer en la salle du Palais où un festin se
' Philippe de Boui'gogne désirait la paix dans riiitérèt do ses
états de Flandre « car les cœurs de moult de Flamands sont plus
Anglais que Français ». Froissart..., t. XIII, p. a,)(i.
■ Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 4i3-4i5.
^ Le dimanche de Lœtare est le 3" dimanche avant Pâques.
* Religieux de Saint-Denis, ibid.
ROLE DIPLOMATIQUE DE LA REINE J27
trouvait préparé. Derrière la Heine de France
marchaient la Reine Blanche, la Heine des
Deux-Siciles, les ducs deBerry, de Bourgogne,
d'Orléans, de Bourbon et le patriarche ; puis
venaient les ambassadeurs et après eux la foule
des dames et des chevaliers \ Cette suite était
si nombreuse qu'une fois tout le monde entré
et le moment venu de « seoir en table », les
convives, pour prendre place, se bousculèrent
et quelques-uns même en vinrent aux coups-';
mais ce ne fut là qu'une ombre très légère
au tableau de cette joyeuse journée, où le
mariage de la fille de Charles VI apparaissait
à tous comme le plus sûr gage de la paix avec
l'Angleterre.
Pendant quelques mois encore la petite
mariée demeura dans la Maison de sa mère.
De nombreuses mentions des Comptes nous
renseignent sur les achats faits pour la
M Hoyne d'Angleterre^», afin de l'entourer
de tout le luxe qui convenait à sa grandeur.
' Religieux de Saint-Denis, t. II, p. 4i3-4i:k
- Les détails de cet incident sont donnés dans une lettre de
rémission en faveur de Guillaume de Fontenay, écuyej'. Arch. Nat.
JJ 149, n" 169.
^ Arch. Nat. KK 41, f" loG v", 107, 114.
328 ISABEÂU DE BAVIÈRE
Un chevalier anglais était attaché à sa per-
sonne pour lui apprendre la langue et les
usages croutre-mer *. Bientôt le roi Richard
se rendit à Calais afin de discuter, avec le
duc de Bourgogne, délégué par Charles VI,
quand et à quelles conditions sa fiancée lui
serait remise". La Heine prit certainement
part aux dispositions qui furent alors arrêtées
par Charles VI et les Princes en vue du départ
de la petite Isabelle, car nous voyons qu'elle
était en séjour dans le pays de TOise en juin
et en juillet^ pendant que le Roi et le Conseil,
résidant tantôt à Senlis, et tantôt à Compiègne,
réglaient la levée de l'aide qui devait fournir
les trois cent mille livres tournois attribuées
en dot à la reine d'Angleterre, et s'occupaient
de composer le cortège qui conduiiait celle-
ci jusqu'à Calais \
^ Arch. Nat. liK /,(■>. ('" luO-ii.',.
^ Religieux de Saiiil-Dcnis. ... t. II. j). /, ij-'|i;"). — Jany, \'ir jm/i-
tiqiic de Louis d'Orléans, p. 171).
^ On trouve dans les Comptes de l'Ai-gentcric do la Reine « à
Theveni» Counin,... pour III voyages hâtifs de Compiègne à Paris,
de nuit *omme de jour, pour avancer et apporter robes et autres
choses,... dont il eut un cheval afl'olé... ». Arch. Nat. KK 41, f» lai
v". — C'est à l'aller ou au retour du voyage de Compiègne que la
Reine fit à Meaux sa « première entrée ». Les bourgeois lui oflViront
une vaisselle. Ibid . , 1" loG v.
* Voy. Douët d'Arcq, Choix de picccs incdilcs reluliffs au rvi^ne
de Charles VI, t. I, \i. 1 îu-i i'i.
UÔLK 1)1 PI,() MÀTIQUK DK LA U K I N K Jig
Les mois trautoinue lurent employés aux
préparatifs des toilettes, à la fabrication des
bijoux, des chariots peints et tendus d'étoffes
précieuses que Cliarles VI donnait à la a Royne
d'Angleterre' ». Tous ces achats furent sur-
veillés par la duchesse de Bourgogne. Le lo
octobre-, Isabeau se sépara de sa fille qui,
après avoir entendu la Messe à Notre-Dame,
quitta Paris dans un équipage dont le luxe
dépassait « tout ce qu'il était possible^ ». Ce
fut à la duchesse de Bourgogne '*, entourée de
plusieurs dames d'honneur de la Heine que
fut confiée, jusqu'à Calais, la conduite de la
ro3'ale fiancée". Quelques jours plus tard
Charles VI lui-même se rendit auprès de
Richard II pour lui faire remise de hi prin-
cesse et conférer de la paix. Il est certain
que la Reine ne l'accompagna pas.
' Cf. CoMiplos do rArgoiitcrie de Cliarics VI.
- Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 4i'j-4i3.
^ Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 179.
* Cette mission confiée à la duchesse de Bourgog'ne se trouve
vérifiei- ce que dit Froissai-t. lors de la folie du Roi, « avisé fut et
conseillé... que Madame de Bourgogne se tiendrait toute coi lez
la reine et seroit la seconde après elle ». Froissart..., t. XIII,
p. 102.
* Douët d'Arcq, Choix de pièces inéiUles, t. I, p. i3o-ij4.
33o ISABEAU DE P.AYIÈRE
L'éloignementne rompit point les relations
de la jeune Isabelle avec sa famille. Ainsi, au
début de iSqq, Charles VI, la Reine et les
princesses, suivant « les usages de courtoisie
établis dans les cours, voulurent donner des
marques d'affection au Roi d'Angleterre et à
la princesse française, son épouse bien-
aimée », et leur adressèrent de beaux présents
pour leurs étrennes ^; peut-être était-ce cette
riche vaisselle dont la plus belle pièce était
un cratère d'or émaillé de perles, qui est ins-
crite au Registre du Trésor, à la date du 3i
mars 1399, comme don fait par la Reine à la
princesse Isabelle-.
La mère et. la fdle sont en correspondance ;
Pierre Salmon, sorte de diplomate officieux,
placé sans doute par le duc de Bourgogne à
la cour d'Angleterre, leur sert d'intermé-
diaire. Nous vo^'ons dans ses lettres qu'il fut
chargé, à son premier voyage en France, de
porter à la cour des nouvelles de Richard II
et d'Isabelle : « Etfu (Charles VI) très joicux
* Religieux de SaiiiL-Dcnis. . . . t. II, p. (Wx).
" Moran\\[\é, Exiraiis (Ifs Jiitirnatix i/u Trcsor, (dans la nil>/. Ec.
Charles, année 1888. p. 4i'(j.)
rolp: diplom.vtioijk de l\ reine '))i
de savoir le bon estât du roy d'Angleterre,
et de Madame la royne sa fille et aussi fut
la royne après qu'elle ot a eu ses lettres' ».
Lorsqu'il retourna en Angleterre, Pierre Sal-
mon emporta, avec les messages de Charles VI
et du duc de Bourgogne, les missives de la
Reine dont Richard se déclara « bien con-
tent' ».
Cependant, dès les premiers mois de Tan-
née i3r)r), les nouvelles qu'Isabeau recevait
d'Angleterre étaient moins bonnes ; certes
Richard chérissait sa petite fiancée, « pour
notre dame, dit le chroniqueur, je ne vy
oncques si grand seigneur faire si grant
feste, ne monstrer si grant amour a une dame
comme fist le roy Richard à la royne' » ; mais
il avait dii partir pour l'Irlande et la jeune
fdle, brisée par la scène des adieux, était
« demourée malade de douleur xv jours ou
plus du départ de son seigneur' » ; puis elle
* Les lanientacions et les Epislres de Pierre Salnion, (éd. Crapclct,
Pai'is, i83j, in-8"). p. 49.
- IbiiL, p. 5o-f)i.
^ Clironlque de la iraïson et morlde Richard deux, roy d' Engleterre,
(éd. B. Williams, Londres, 184G, iii-iG), p. 28.
* Le chroniqueur de la traïson et mort de Richard deux a fait un
gracieux et touchant récit dos adieux du roi Richard à sa fiancée.
33i I s AH EAU DE BAVIERE
s'était retirée à Windsor, agitée de tristes
pressentiments. Bientôt la reine de France
avait sujet de s'alarmer : presque toute la Mai-
son qu'elle-même avait composée à sa fdle
rentrait en France, chassée par les ministres
anglais. Ces seigneurs et ces dames racon-
taient que la jeune Isabelle était maintenant
reléguée à Windsor, n'ayant auprès d'elle que
son confesseur, une seule demoiselle française
et quelques serviteurs anglais ; défense lui était
faite de recevoir aucun de ses compatriotes'.
La vérité était que Richard II avait lui-môme
ordonné le renvoi, car les Anglais, de tout
temps hostiles aux étrangers que les prin-
cesses venues du continent amenaient à
leur suite, reprochaient particulièrement aux
« II priai la Royne entre ses bras très gracieuseinciil clla baisa f)Ius
de XL l'oeZjCn disant pilcuseinent : Adieu, Miidaiiie. jusque au revoir,
je me recommande a vous; ce dit le Roy à la Royne en la présence
de toutes les gens, et la Royne commença adonc a plourer disant
au Roy : Hélas! Monseigneur, me laissiez vous icy ? Adonc le Roy
ot les yeuls plains de larmes sur le point de plourer et dist : Ncn-
nil. Madame, inaizje iray devant vous; Madame, y vendrez après.
Adonc le Roy et la Royne prindrent vin et espices ensemble... et
après, le Roy se baissa et print et leva de terre la Royne et la tint
bien longtemps entre ses bras et la baisa bien .x fois, disant tous
diz : .\dieu, Madame, jusques au revoir ; et jniis la mist a terre
et la baisa encore m fois... C'estoit grant pilié de leur départir,
car oncques jjuis ne virent l'un l'autre. »
Religieux de Saint-Doiiis, Chronique de Charles 17, t. II,
p. 703.
noLK L) I l'LO M ATKUJ E DE L V HEINE 333
])crs()niics de la conipagnic d'Isabelle leurs
prétentions d'importer à Londres les habi-
tudes fastueuses de la cour de France :
Madame de Gourcy \ instituée par Isabcau
grande maîtresse d'honneur d'Angleterre,
n'avait-elle pas dix-huit chevaux en son écurie,
trois couturiers, huit brodeurs, deux tailleurs
en son hôtel" ?
Tandis que la reine de France, très irritée
de ralfront fait à sa fille, méditait « à quel
point les nobles dames de France doivent
craindre d'épouser les Anglais, car ces per-
fides étrangers ont toujours eu les Français
en défiance'' », des événements tragiques se
passaient en Angleterre.
Isabeau voyageait en Normandie lorsque
lui parvint (octobre i3()9) la nouvelle de la
Révolution de Londres : le duc de Lancastre
s'était fait proclamer roi sous le nom de
Henri IV\ Richard et la jeune reine étaient
' Marie d'EstoulevilIe. fille de Robeil V sire d'Estouteville,
mariée à Goollroy, baron de Courcy, seigneur de Montfort et de
Bourg-Acbard (le Père Anselme, Histoire Généalogique..., t. \ III,
p. 90).
- Chronique de la traïsoii et mort de Richard deux, p. 2:^-a().
^ Religieux de Saint-Denis t. II. j). 70:').
334 I S ARE AU DE lî AVI ÈRE
ses prisonniers. Pendantqirà Rouen les Princes
délibéraient en de grands Conseils sur cette
grave complication, et visitaient les villes de
rembouchure de la Seine pour se préparer
à toute éventualité, la Reine, qui continuait
son vo3^age, se tenait au courant : le i5 octobre,
elle dépêche « Jean le Charron pour porter
lettres à Messeigneurs de Berry, de Bour-
gogne, d'Orléans à Ilarefleur ou illec envi-
ron' » ; le 19, elle écrit à Charles YI à Cau-
debec", et le 20, Denisot le Breton est envoyé
par elle à Monseigneur d'Orléans, au vidame
du Laonnais à Rouen ', et aux ducs de Berry
et de Bourgogne à Caudebec\
La jeune reine Isabelle avait écrit à ses
parents pour implorer leur secours'', et le chro-
niqueur de la (( Trahison cl mort de lUchardlI y)
rapporte que ce Roi, dans sa prison, s'écriait
en o:émissant : « Ha ! très chière dame et mère
la Royne de France, je me recommande à vous ;
hélas! j'avais propos de vous aller veoir bien
^ Arch. Kat. KK 45, f" 48 v et 40 r».
- Ibid.
^ Arch. rv'at. KK 4:'), f" 48 v" et 49 r".
^ Ibid.
■■* Religieux de Saint-Denis t. II, p. 721.
HOLK I) I IM.OM AT I OUK ï) K LA REINE 335
iM'ef et vous mener Ysabel vostre fille, ma
eliière dame et compagne, qui grant désir a
de vous veoirM » Supplications et lamen-
tations ne furent pas entendues. Charles VI
était trop malade pour qu'on osât même lui
montrer les lettres annonçant le malheur de
sa fdle'; les Princes avaient tous plus ou
moins pris des engagements envers Henri
de Lancastre lors de son récent séjour en
France ^ et la Reine Isabeau manquait encore
de Tinitiative ou de Tinfluence nécessaire pour
provoquer une expédition en Angleterre.
Peu de temps après Richard mourait dans
sa prison dans des circonstances mysté-
rieuses'. Cependant la trêve avec TAngleterre
ne fut pas rompue, mais la cour entama des
pourparlers avec le nouveau Roi pour obtenir
que la veuve de Richard II fût rendue à ses
parents. La Reine, elle-même, insista pour
que la jeune princesse revînt en France le
' Chronique de la iraïson et mort de Richard deux, p. 55.
* Religieux de Saint-Denis..., t. Il, p. 721.
5 Henp* de Lancastre, banni par Richard II, avait passé à la
cour de France le temps de son exil, et c'est de Normandie qu'il
était parti secrètement, pour renverser le roi Richard. Cf. Religieux
de Saint-Denis..., t. II p. 701.
* Il fut assassim'' par ordre de Henri IV de Lancastre (mars 1400).
336 ISA BEAU DE BAVIERE
plus tùt possible a franche et desliée de tous
lyens et empeschement de mariage et obliga-
cions quelconques, avec tous ses joyaux et
meubles^ ».
Le 6 septembre 1/400, Jean de Ilangest, sire de
Heuqueville et Pierre Blanchet partirent pour
Londres munis des instructions de Charles VI
et d'Isabeau ; ils devaient requérir accès auprès
de la princesse et, après lui avoir transmis les
affectueuses expressions de Famour de ses
parents, lui mander « sur toute Tobéissance
en quoy elle leur est tenue comme à père et
à mère, que elle ne die ni ne face aucune
chose par quoy elle soit obligée par parole
ne par fait, par mariage ou autrement ; et,
que se elle faisoit chose par quoy son retour
fust aucunement empesché, elle ne pourroit
plus grandement courroucer le Roy et la
Royne'^ ». Charles et Isabeau craignaient (pie
l'enfant ne se laissât suborner au point d'ac-
cepter la main d'un prince anglaise La Heine
^ Doiiël d'Arcq, C/kh'j- <le /lirccs inédites du rr!>ne de Char/es Vf.
t. I, p. 182-185.
- Ibid., p. 193-197.
^ Henri IV do Liuicaslro (Ic'sirait mavior Isaljcllc avec son (ils
llonri, priiico rlo (ialles.
HÙLK 1) I IT.OM.VTK^) UK 1)K L\ HK I >' lî 337
surtout s'opposait à cette union car déjà, elle
méditait pour Isabelle un projet de mariage
en Allemagne.
Henri de Lancastre se décida enfin à faire
di'oit à la demande du Roi de France. En août
i4oT, la jeune Isabelle quittait TAngleterre,
sous une imposante escorte, emportant les
plus précieux de ses joyaux'. Charles VI
chargea le duc de Bourgogne de se rendre à
Calais, et la Reine envoya Mademoiselle de
Luxembourg et un grand nombre d'autres
dames et damoiselles, au-devant de sa fille. La
jeune princesse fut accueillie à Paris « lie-
ment et bienveignée »; elle retrouva sa place
dans la Maison de sa mère et reprit son an-
cien (( état » ; mais elle fut entourée de plus
nobles dames qu'autrefois". La petite reine
fut, paraît-il, très peinée de son changement
de fortune : « fu commune renommée, dit le
chroniqueur, que elle n'eult oncques parfaite
joie depuis son retour. »
Cependant Isabeau oublia très vite les
^ Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. III, p. 5.
- Henri IV avait refusé de rendre la dot d'Isabelle.
"" Relii^ieux de Saint-Denis,., t. III, p. 5-7.
338 ISABEAU DE BAVIÈRE
griefs du Royaume contre « l'usurpateur
Henri IV ». Comme par le passé, et pour les
mêmes motifs, elle voulait la paix dans l'in-
térêt des Wittelsbacli. En effet, la Maison
de Bavière-Hollande redoutait tout désaccord
entre la France et rAnglcterre, ses Etats
étant le passage entre les deux pays; de plus,
le duc Aubert et le comte d'Ostrevant, que
pensionnait Charles VI, étaient secrètement
alliés aux Anglais. D'autre part, le ^^^ittels-
bach Robert, depuis son élévation à l'Empire,
recherchait à la fois l'alliance de l'Angleterre
et celle de la France ; une rupture entre ces
puissances dérangerait ses combinaisons poli-
tiques; et, la Reine, en bonne parente et
fidèle alliée, travaillait de tout son pouvoir
à maintenir la paix entre Charles VI et
Henri IV.
En i39'2, Isabeau, encouragée et soutenue
par la présence de son frère, machina de
nouvelles intrigues pour tirer vengeance de
Jean Galéas; mais un parti favorable au duc
de Milan se formait à la cour de France. Le
duc d'Orléans, qui, depuis longtem|)s, avait
Il ù L !•; 1) 1 1 > J. ( ) M \ T I O U K D K L \ U K I .\ E 33cj
jeté son dévolu sui- IMtalie où il rêvait de
se tailler une principauté, ambitionnait main-
tenant de mettre fin au schisme en plaçant
le pape d'Avignon sur le siège de Home; en
même temps, il voulait que la France secondât
par les armes les prétentions des princes
d'Anjou sur le royaume de Naples. Dans le
but d'assurer l'exécution d'une partie quel-
conque de ses plans, il préconisait l'alliance
milanaise qui, disait-il, placerait l'Italie en-
tière sous la tutelle de la France ^ Il aAait
certainement le don de persuader, car bientôt,
s'établit un courant d'opinion favorable à ses
projets; et, pendant trois ans, ses théories
prévalurent dans les Conseils du Uoi, bien
qu'elles fussent sévèrement blâmées par le
duc de Bourgogne. Isabeau, dont les desseins
étaient entravés par ce courant, ne laissait
rien paraître de son mécontentement, mais,
en secret, elle entretenait avec Florence des
négociations, d'abord par messagers, puis, en
139.5, elle eut, à Paris même^ de fréquentes
* Sur la politique extérieure du duc d'Orléans et particulièrement
ses projets sur l'Italie. Cf. Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans,
cil. II. IV. VII, IX, X, XII, XV. — A. Leroux, Relations politiques de
la France ai'cc l Allcinai^ne, p. 37-.5-|.
34o ISABEAU DE BAVIERE
entrevues avec Buonaccorso Pitti, Tambas-
sadeur llorentin. Le résultat de leurs conci-
liabules fut un projet de traité contre Jean
Galéas que Buonaccorso Pitti se chargeait
de soumettre au Conseil des Dix, promettant
que, s'il était approuvé, une nouvelle ambas-
sade florentine viendrait le ratifier à Paris*.
C'est à ce moment que des bruits étranges
commencèrent à circuler dans les tavernes
sur la duchesse d'Orléans; médisances vagues
d'abord, puis accusations précises : Valentine
ensorcelait le Roi, elle empoisonnait les
Enfants de France'. Le scandale fut tel que
la duchesse dut quitter la cour^ Comme ce
départ se trouvait servir les intérêts et le
ressentiment d'isabeau, et que, malgré son
i^rand art de dissimulation, celle-ci n'avait
pas réussi à cacher tout à fait son antipathie
contre Valentine, on peut prétendre qu'elle
était l'inspiratrice des infâmes calomnies qui
* Les clauses du projet (l'alliance avaient clé arrêtées dans une
conférence secrète entre la Reine, le duc Louis de Bavière et Tam-
bassadcur de Florence.
- Cf. Froissart, Clironiquc.., t. XIII. p. 4j5-ijS. — Religieux de
Saint-Denis, C/irorii</He Je Char/es VI, p. t. II.
' Jarry, Vie poiitii^uc {le Louis d'Orléans, p. idy-iCiy.
H OLE ni PI,()M \T1()UR DE LV HETNE 3/(1
faisaient s'enfuir sa rivale. Quoi qu'il en soit,
les deux belles-sœurs sauvccrardèrent les
o
apparences, leur séparation eut lieu sans
fracas et, par la suite, elles continueront
à échanger des missives aux anniversaires, et
des cadeaux de fêtes ^
Vers la fin de Tannée i3r)G, Isabeau put
croire qu'elle tenait sa vengeance : le 29 sep-
tembre, en effet, Charles VI signait un traité
avec Florence, et en décembre Buonaccorso
Pitti était autorisé à lever en France une
troupe de mercenaires ^ Mais comme alors les
principaux des seigneurs français combat-
taient en Hongrie contre les Turcs, le com-
mandement de l'expédition de Lombardie fut
donné à Bernard d'Armagnac. Les préparatifs
étaient presque achevés, malgré les efforts
du duc d'Orléans pour les entraver, lorsque,
la nuit de Noël, Messire Jacques de Helly entra
« tout housé et éperonné » dans la chambre
du Ixoi ; il apportait la nouvelle du désastre
' Cf. Comptes de l'Hôtel et de l'Argenterie d'Isabeau. — Cata-
los;ue des Archives du bai'on Joursani'ault, t. I. : Orfcvrei'ie,
Joyaux, p. laS-iaS.
■ Le Roi chargea deux gcutilshoinnies de sa chambre de conclure
une ligue pour cinq ans. A. Desjardins, Négociations de la France
ai-ec la Toscane, t. I p. 3'2.
342 ISABEAU DE RAVI ÈRE
de Nicopolis ^ : ramiral Jean de Vienne, Guil-
laume de la Trémoille, Philippe de Bar et
des centaines de chevaliers étaient restés sur
le champ de bataille ; le comte Jean de Nevers,
fils aîné du duc de Bourffocrne, le connétable
Philippe de Dreux, le sire de Coucy étaient
tombés aux mains du sultan Bajazet". La
douleur fut immense dans le rovaume de
France ; les princesses et presque toutes « les
liaultes dames » de la Maison de la Reine
pleuraient un parent ou un ami mort ou
captifs Alors le Conseil royal, ayant fort à
faire pour réunir les sommes nécessaires à la
rançon des prisonniers, oublia le « voyage
de Lombardie » ; et à la faveur du désarroi,
Jean Galéas signa avec Florence une trêve
de dix ans par Tentremise des A énitiens, de
sorte que Farmée du comte d'Armagnac ne
franchit môme pas les Alpes \ Les espérances
' Froissart, Chroniques... liv. IV. ch. lui, t. XIII, p. .\\r).
La bataille de Nieopolis (ut perdue par les Chrétiens que com-
mandait le roi de Hongrie, Sigisniond, le 2G septembre ijgfi.
" Froissart.., liv. IV, ch. lu, p. 3i)i-4o4. — Bajazet I, surnommé
0 le foudre de guerre », sultan des Turcs Ottomans, do i 'J89 à
I-JOJ-
^ Ibid., ch. LUI, p. 418-419.
■"Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. iCx). — P. Duri'ieu,
Les Gascons en Italie, p. 10'!.
ROLK DIPLOMATIor K 1) K L\ HK I NK 3 fî
que la Reine avaient fondées sur l'appui de
Florence se trouvaient donc ruinées; pourtant
elle ne se découragea pas, elle comptait main-
tenant que les événements d'Allemagne suivis
par elle avec attention depuis trois ans, lui
procureraient prochainement l'occasion tant
désirée.
Après la mort de Frédéric de Bavière (i3r)3),
Etienne et Jean ne parvinrent pas à s'entendre
pour se partager équitablement le duché ou
le gouverner ensemble' ; ils se résolurent à
vider leur différend par les armes et chacun
d'eux se chercha des alliés . Etienne se rap-
procha alors de l'empereur Wenceslas qui lui
accorda le bailliage des villes souabes', mais
ne lui donna pas de subsides. Or, le duc
manquait de l'argent nécessaire pour faire
figure à la cour impériale et pour payer les
troupes qu'il voulait opposera celles qu'avait
réunies son frère. Tout naturellement, il
' Rie/.Ior, Geschlchte Baienia, t. III, p. 190. — Th. Linder, Gcs-
chlchie Deutsclics Rcichs uiiicr Kaiser Wenzel (1875-1880, a vol.
iii-S"), p. i2().
- Riczlor..., t. III. p. i7i.
344 I s ARE AU DE BAVIERE
aurait pensé à sa fille pour sortir de cet état
de gêne, et il serait lui-même venu en France
pour assurer le succès de sa requête. Les his-
toriens allemands font allusion à ce voyage^;
mais nos chroniqueurs n'en parlent pas, et les
Comptes de cette année ne contiennent au-
cune mention qui puisse nous renseigner sur
la libéralité d'isaheau à Tégard de son père ;
il est donc douteux que celui-ci soit venu
jusqu'à Paris ; mais il est certain que, rentré
à Ingolstadt, en octobre, il se trouva assez
riche pour se rendre, en compagnie de son
fils Louis, à Prague, auprès de A\^cnceslas et
pour entamer les hostilités contre le duc
Jean : sans doute, Isabeau avait donné satis-
faction à la demande de son père, bien que
l'emploi qui dût être fait de ses largesses ne
fut pas de son goût, car elle déplorait la
querelle des deux ducs et désapprouvait
l'alliance d'Etienne avec l'Empereur.
Cet état de choses se prolongea pendant
' Riczicr..., l. III, p. 174. — Lc9Juillol, Eliemio ôlail à Fiancrni-I.
oîi il demeurait quelques jours et annonrîtil à tons son di'part
pour la France; le iS octobre, il était de reto\ir à liij^'-olsladl. ddi'i
il se rendait à Augsbourg, puis à Prague. Th. Linder, Gcscliiclitc
Deiitschcs lieic/is, t. II. p. 129.
RÙLK niPLOM.VTIOUK HE LV REINE 345
deux ans, au bout desquels les affaires prirent
un autre cours ; en iSq^, Etienne III se récon-
cilia avec Jean, rompit avec Wenceslas et
devint l'agent le plus actif du comte palatin
Robert II de Bavière, du duc d'Iïeidelberg,
son fils, et du parti des princes allemands
qui complotaient de détrôner l'Empereur et de
le remplacer par un Wittelsbach. Etienne 111
était chargé de gagner la France à cette poli-
tique, et l'on comptait que Louis de Bavière
saurait facilement y intéresser sa sœur.
Certes, la révolution projetée avait d'avance
cause gagnée auprès d'Isabcau ; clic se rap-
pelait avoir entendu, dans son enfance, son
grand-père, le vieux duc Etienne, maudire
la famille de Luxembourg qui avait humilié
les Wittelsbach et fait déchoir le Saint-T^mpire
de la grandeur où l'avait élevé l'Empereur
Louis V ; elle méprisait Wenceslas pour son
ivrognerie et ses débauches, surtout elle ne
lui pardonnait pas d'avoir accordé à Jean Galéas
le titre de duc de Milan ^ Seulement la Reine
* C'est en lig.ï que Wenceslus reeoiimil Jean Galéas coiiniie due
de Milan. Cf. A. Leroux..., Relations politiques de la France ai'cc
fAlIeniagne, (1378-1461), p. 63.
346 ISÂIÎ EAU DE BAVIERE
de France ne pouvait confesser ses sentiments
de haine, elle devait môme ne rien laisser
deviner de ses intentions, car il y avait à la
cour un parti très favorable à TEmpereur.
Charles VI, par tradition de famille, con-
servait son amitié à son cousin ^^^enceslas et,
à deux reprises, en 1390 et i'^Çjj, il avait voulu
renouveler avec lui Talliance de ]38o^ D'ail-
leurs la question du schisme qui, dans ce
temps, était la principale affaire de la chré-
tienté, avait une grande influence sur les rap-
ports de la France avec le Saint-Empire. 11
était de Tintérêt de Charles VI de ne froisser
en rien Wenceslas qu'il espérait voir se ranger
à son avis dans ce grave différend.
D'année en année, l'affaire du schisme se
compliquait davantage : non seulement l'Eu-
rope était partagée en partisans du pape de
Rome et en partisans du pape d'Avignon, mais
cette querelle religieuse faisait naître dans
les pays chi-étiens des dissentiments sur la
'A. Leroux, Relations politiques..., p. 3<). — D;ms cos oii'coiis-
lanc'cs, Isabcau sut fort bien dissimuler ses sciitiiuents. On lit dans
les Comptes de lu Reine : « Pour un chapeaux de veluiau noir cra-
moisi, doublé de satin noir, baillé aux ambassadeurs d'Allemagne...
pour porter devers le roi des Romains (8 septembre ij<).')). 4 livres
parisis, i(i sous la pièce. » Arch. ÎS'at. KK 4'. f" 80 r".
ROLE r>IPL():\l VT lOlK I)K L\ U E I ^' E 3/(7
politique extérieure. Jusqu'en 1390, le pape
crAvignon, Clément Vil. et le pape de Rome,
Urbain VI, avaient conservé leurs obédiences
respectives ; le Uoi de France et ses alliés
demeurant fidèles à Clément, le reste de
l'Europe chrétienne continuant d'obéir à
Urbain. A la mort de ce dernier (i3r)o),
Charles VI avait essayé de faire Tunion de
TEglise en faveur du pape d'Avignon; l'élec-
tion d'un nouveau pape romain, Boniface IX,
ayant ruiné cet espoir, des négociations
avaient été entamées entre la France et
l'Empire pour arriver à une entente par l'ef-
facement volontaire d'une obédience devant
l'autre. Elles avaient échoué, non du fait de
Wenceslas, sectateur peu zélé du pape de
Rome, mais par la volonté des princes alle-
mands et particulièrement des ^^^ittelsbacll,
très fidèles à Boniface IX. En iSq^, Clé-
ment VII étant mort, la cour de France avait
offert de se rallier à Boniface IX, mais elle
n'avait pu empêcher les cardinaux d'Avignon
d'élire Benoît XIII. Alors l'Université de Paris
avait décidé qu'il fallait obtenir la démission
des deux papes, puis procéder à une nouvelle
348 ISABEAU DE BAVIERE
élection; et la France, pour témoigner sa
bonne foi, s'était solennellement soustraite
à Tobédience de Benoît XIII (juillet iSgS),
qu'elle faisait garder à vue dans Avignon, par
le maréchal Bôucicaut^
Philippe de Bourgogne, qui avait fait préva-
loir Tavis do TUniversité de Paris, comptait
que TEmpire suivrait Pexcmple donné par la
France et se détacherait de Boniface IX ; il
semble donc que, logiquement, il eût dû
soutenir Wenceslas, pourtant il restait Fallié
des Wittelsbach, dans Fintérèt de ses Etats de
Flandre, et il ne paraissait pas défavorable à
l'élévation d'un prince bavarois au trône impé-
rial.
Tout autres étaient les sentiments du duc
d'Orléans : ardent partisan du pape fran-
çais, il n'avait adhéré qu'à contre cœur à la
soustraction d'obédience. En Allemagne, il
était l'ami des Luxembourg et prêt à se
porter leur défenseur, car il jugeait que les
intérêts de la couronne de France seraient
' Voy. i\. Valois. La i'rancc cl le Grand Scliisnic (/'Occident.
t. II et III. — A. Leroux..., Urialiona j>oHll<jne.s de la France avec
l Allemagne (1378-14C1), p. \-'iiy.
ROLE DIPLOMATIQUE DE LA HEINE 349
compromis le jour où Wenccslas serait rem-
placé par un Wittelsbacli qu'il pressentait
hostile à toute intervention française dans la
politique de l'Allemagne et de l'Italie.
L'opinion d'isabeau sur le schisme à cette
époque ne nous est pas connue; il est certain
toutefois qu'elle se faisait rendre compte des
principaux incidents de la querelle et qu'elle
s'en préoccupait, du moins dans la mesure où
cette affaire pouvait influer sur les rap-
ports de la France avec l'Empire et servir les
desseins ambitieux des Wittelsbach. Lors
qu'en i398,Wenceslas vintà Ueims pour traiter
avec Charles VI de l'union de l'Eglise^ la
Ucinc ht un voyage au pays de l'Oise pour
se tenir à portée du lieu des conférences,- et
ses nombreux messages au Hoi et aux Princes
prouvent qu'elle prenait intérêt aux négocia-
tions\ En effet, le rapprochement de Charles
' A. Leroux, Relations poJiliqucs de la France arec l'Alle-
magne (1378-1461) p. 24.
- L'Entrevue des deux souverains eut Hou les 9.3-24 mars. Isaboau
était à Creil le 19 mars, le 23, elle était à Amiens, le 27, à Cler-
mont, et soupait et gîtait à Saiut-Just, le 28, elle couchait à
Luzarches, le 3i, elle était de retour à Paris, au Palais. Areh. Nat.
KK 4^;. f" 5. '
■' Areh. Nat. KK 41. i" 3, 4, 5.
330 ISABEAU DE BAVIERE
et de Wenceslas l'inquiétait, elle craignait
qu'une alliance avec la France ne raffermît le
pouvoir ébranlé de l'Empereur ; mais Louis de
Bavière, qui assistait à l'entrevue de Reims\
fît remarquer à sa sœur que Wenceslas, étant
venu en France contre le gré des Electeurs,
se les était définitivement aliénés'-. Ceux-ci
supportèrent encore deux ans leur Empereur,
chaque jour plus négligent des affaires alle-
mandes, mais, dès le début de l'année i4oo,
ils ne cachèrent plus leur intention de lui
substituer le comte Palatin de Bavière, le
Wittelsbach Robert III. Au mois de juin, ils
envoyèrent une ambassade à Charles VI pour
le prier de se faire représenter à la diète impé-
riale où seraient discutés les intérêts de
l'Eglise^ Isabeau et le duc de Bourgogne,
pas plus que le duc d'Orléans, n'étaient dupes
du prétexte, ils savaient que la diète n'était
convoquée que pour déposer Wenceslas.
Louis d'Orléans, pour sauver son allié,
■* Religieux de Saint-Denis, Clironique de Charles VI t. II, p. v>&'].
- A. Leroux, Relations politiques de la France avec V Allemagne
(1378-1461), p. -XI.
^ Mni-iinvillé, Relations de Charles VI acec l'AHemagne on i',oo,
[Bibl. F.c. CtiarU's. l. XLVU. p. 4 89-/, 99.)
ROLK 1)1 PLOMATIOIK I) K I, A lU: I >' E j5i
pensa à gagner du temps, et parvint à décider
Charles VI à demander Tajournement de
rassemblée. Ce fut Etienne III que le Roi de
France chargea d'obtenir la remise ^ ; celui-ci
sut présenter et soutenir la requête de façon à
ce qu'elle fut repoussée. Pendant ce temps-là,
Philippe de Bourgogne contreminait l'ou-
vrage de son neveu ; comme il soupçonnait
les deux délégués français d'être gagnés aux
idées du duc d'Orléans, il retenait l'un d'eux
à sa cour, et quand celui-ci arriva à Paris
pour joindre son collègue, la Reine sut empê-
cher que l'ambassade ne partît-. Le 20 août
i4oo, la diète d'Oberlahnstein déposait
Wenceslas, et le 21 celle de Rense élisait
Robert III^
* Lettres du roi do France à son beau-iière, datées du lo juil-
let 1400 : Charles VI y affirmait son désir de contribuer à l'union
de l'Église et au bon gouvernement de l'Empire, et comme il
voulait envoyer à la prochaine diète impériale un de ses oncles ou
son frère, il suppliait le duc Etienne d'user de tout son crédit
auprès des électeurs pour faire retarder la réunion. Moranvillé,
Relations de Charles VI avec l'Allemagne, Pièces justificatives^
p. 309.
- Les deux ani]>assadeurs désignés étaient Renier Pot et Hugues
le Renvoisier. — Le 3o juillet, Charles VI écrivait au duc de Bour-
gogne d'envoyer, au plus vite, à Paris, Renier Pot. Cf. Moranvillé...,
p. 489 et 499.
^ A. Leroux, Relations politiqncs île la France avec l Allemagne,
p. 41.
3j2 isaheau de ravi eue
Dès les premiers jours Je son régne, le
nouvel Empereur, pour se préparer une
alliance avec la France, envo3'a le duc de
Bavicre-Ingolstadt en ambassade auprès de
Charles VI. Etienne III accepta avec empresse-
ment cette mission, car il désirait beaucoup
revoir sa fdle. Il arriva à Paris le 3 septem-
bre t4oo; il était chargé de faire agréer le
choix des Electeurs, et d'empêcher que le
Conseil royal, poussé par le duc d'Orléans,
ne prit fait et cause pour Wenceslas^
Isabeau accueillit son père a à grant joie" » ;
elle put Tcntretenir en toute liberté; ils
n'avaient pas à redouter les oreilles indis-
crètes car ils causaient en allemand ^ Le
duc passa six semaines à Paris, bien reçu par
les Princes'*; il vécut aux frais de Tllôtel du
Roi et on lui fit faire grand chère à en juger
' Monslrolet. Chroiiii/iie t. I, p. 3(). — Religieux do Saint-
Denis, Chronique..., t. H p. 7G2. — A. Leroux, Relations de la France
avec l'Allemagne p. 41-42.
- Monstrclet, C/ironir/ue.... t. I p. j;.
^ Religieux de Saint-Denis, Chronique...., t. II p. '^G^.
* Le lundi 1 1 octobre, à Conflans près Charenton, le due Philippe
de Bourgogne « donna noblement à disner à Monsieur le dut; île
Bavière père do la royne, à messire Pierre de Navarre, au connes-
table et à plusieurs autres ». E. Petit, Itinéraire des ducs de
Bourgos^nc.... p. 3o'5. — Monstrelet, Chronique t. 1 p. M')-. —
Bibl. Nat.. Coll. Glairanibault vol. a'j, i63- , n" 100.
ROLE DIPLOMATIQUE DE LA REINE 353
seulement par la somme dépensée pour les
vins de sa tablée
Lorsque les Princes français -eurent entendu
les ambassadeurs de Wenceslas parvenus à
Paris en môme temps que le duc de Bavière',
ils invitèrent celui-ci à se rendre au Conseil
pour y exposer Tobjet de sa mission. Etienne,
par un truchement, déclara que, d'accord
avec les Electeurs, il désirait sincèrement
l'union de FEglise; que, par deux fois il
avait fait le voyage de Rome pour travailler
à la solution du schisme ; venant ensuite au
but particulier de son ambassade, il demanda
que le Roi et les seigneurs eussent pour
agréable l'élection de Robert, il ajouta enfin
qu'un dernier article de ses instructions ne
devait être révélé qu'à Charles VI et aux
Princes, sur quoi l'assemblée se sépara.
La proposition secrète était sans aucun
doute la demande d'une alliance entre la
' La dépense fut de 1640 livres (environ 1(3400 francs de l'époque),
d'après la quillance donnée par Guillaume Bude, maître des garni-
sons des vins du Roi et de la Reine, 14 novembre 1400. Bibl. Nat.,
Coll. Glairanibault, vol. a'J, n" 1637, p. loi.
■ Charles YI était alors dans une crise.
3 Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 7 64. — Arch. Nat. J io43,
pièces G et 7.
23
354 ISABEAU DE BAVIERE
France et TEmpire, scellée par le mariage
d'une fille du Roi avec Louis fds aîné de
Robert.
Pendant que les Princes discutaient sur les
réponses à donner aux deux ambassadeurs,
Etienne passait agréablement son temps à la
cour, admirant les richesses des palais royaux ;
et il comprenait combien le duc Frédéric, son
frère, avait eu raison de dire qu'lsabeau était
« devenue une des plus grandes dames du
monde ^ ». La Reine, très heureuse dépos-
séder son père, lui consacrait tout son temps
et s'occupait avec lui de toutes les questions
de famille. On sait même qu'elle poussa la
sollicitude jusqu'à lui proposer un second
mariage" ; elle pensa à lui faire épouser Isa-
belle de Lorraine, veuve du Sire de Coucy ;
peut-être ce choix lui fut-il inspiré par l'espoir
que la riche baronnie de Coucy', « une des
clés du royaume », reviendrait un jour à la
^ Froissart, Chroniques..., liv. Il, ch. ccxxix, t. IX. p. no.
' En i3go, Etienne III avait voulu épouser Marguoi-ite, veuve de
Charles de Duras, qui avait été roi de Naplcs de i.'ÎSa à i38G. Les
négociations avaient échoué. Riezler, Gcsch'ichte Baierns, t. III,
p. i^?..
^ CoucY-lc-Chùtcan, ch.-l. de catil.. arr. de Ijaon, dép. do IWisno.
RÔLE DIPLOMATIQUE DE LA REINE 355
Maison de Bavière \ Des pourparlers furent
certainement engagés et les choses allèrent si
loin que le chroniqueur de Saint-Denis parle
de ce mariage comme ayant été conclu'. 11
n'en fut rien cependant ; le duc Etienne quitta
Paris, au mois d'octobre % et regagna l'Alle-
magne sans contrat de mariage, ni traité d'al-
liance*. Mais Isabeau avait chargé son père de
prévenir l'Empereur que s'il voulait attaquer
le Milanais, il pouvait compter sur l'appui de
la Reine de France ; elle promettait de décider
le duc de Bourgogne, le duc de Berry, et le
comte d'Armagnac à préparer une expédition
contre Jean Galéas.
Etienne, de retour dans ses Etats, fut hanté
par le souvenir de la magnificence de la cour
de Paris ; remarié peu de temps après avec
' Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. II, p. 763. — Jarry,
Vie politique de Louis d'Orléans, p. 240.
■ Religieux de Saint-Denis, ibid.
^ Etienne III était resté quarante deux jours à Paris, la durée de
son séjour est indiquée dans une lettre de Charles VI aux gens des
Comptes, datée du 1 5 octobre, ordonnant de payer certaine dépense
pour le duc de Bavière. Bibl. Nat., Coll. Clairambault, vol. 23.
n" 1637, p. ICO.
* Le i5 novembre de cette année la baronie de Goucy fut ache-
tée par le duc d'Orléans, pour 40 000 livres tournois. Jarry, Vie
politique de Louis d'Orléans, p. 240-241.
356 ISABEAU DE 13 A VIE RE
Elisabeth de Clèves\ il essaya d'importer, à
Ingolstadt, l'étiquette et les modes françaises ;
il s'entoura d'une garde semblable à celle de
la reine Isabeau, donna de belles fêtes et
s'abandonna si complètement à ses goûts
dépensiers qu'il fut bientôt couvert de
dettes -.
Pendant l'année il\oi, Isabeau correspondit
avec l'Empereur; elle désirait que celui-ci
renouvelât les propositions de mariage qu'il
avait fait faire par le duc Etienne; mais
Robert, mécontent des résistances qu'il ren-
contrait dans le Conseil de Charles VI, demanda
au Roi d'Angleterre la main de Blanche de
Lancastre. En même temps, toujours désireux
d'obtenir l'alliance de la France, il entretenait
le zèle d'Isabeau; le G mai dans des lettres
affectueuses, il la prévenait que son homme
de confiance. Maître Albert, curé de Saint-
Scbald de Nuremberg, se rendait à Paris \
'' Le mariage eut lieu en 1401. — Elisabeth, fille d'Adolphe de
Clèves, était veuve de Reinold de Falkenburg. Riezler, Gescliichte
Baierns, t. III, Zweite Beilage II.
' Vit, prieur d'Ebersberg, Chronica llufonim ab origine i^entis...,
dans Œfele, Rerum boicarnm scriplores..., t. I, ji. 725.
^ Doni Martène et Doni Durand, Veierum scn'pionim et mmiuinfit-
toriim historicorum amplissima collectio, (Paris 1733, <) vol. in-f")
t. IV p. 37.
ROLE DIPLOMVTIQUE DE LA REINE 357
Officiellement, ce , député devait traiter de
la solution du schisme avec les conseillers
de Charles VI, mais, il était surtout chargé
d'une mission confidentielle auprès de la
Reine à qui il soumettrait un ensemble de
projets touchant la France, l'Allemagne et
l'Italie^
En effet Maître Albert, dans les entrevues
que lui ménagea Isabeau, exprima d'abord
l'étonnement qu'avait causé à l'Empereur le
projet du mariage du dauphin Louis de
Guyenne avec une fille du duc d'Orléans ; car
la Reine ne pouvait ignorer l'hostilité de son
beau-frère contre la Maison de Bavière ; elle
devait donc s'opposer à ce dessein en invo-
quant comme prétexte de la rupture, les liens
de parenté ; et, si elle était résolue à marier
son fils avec une princesse française, elle avait
intérêt à choisir la petite-fille du duc de Bour-
gogne (( car, par cette union, la famille de
Bavière se trouverait fortifiée ».
Isabeau ayant alors demandé quelques
' Le titre des Instructions remises à M» Albert était : « Ncgo-
ciatio cum regina Galliae. » Doin Martène, Aiiiplissima CoUectio,
t. IV, p. 45.
358 ISA BEAU DE BAVIÈRE
explications au sujet des pourparlers que
l'Empereur avait engagés en vue de marier
son fils aîné avec Blanche d'Angleterre, l'ha-
bile ambassadeur répondit que rien de cette
affaire n'était encore conclu ; l'Empereur,
ajouta-t-il, eût de beaucoup préféré, pour
Louis, une fille du sang de Charles VI ; mais
il s'était heurté à la mauvaise volonté de cer-
tains conseillers du Roi ; d'ailleurs, il était
sans rancune, quelle que fût Tissue des négo-
ciations en cours, il resterait le fidèle allié de
la France.
La question italienne fut ensuite abordée
par Maître Albert : il informa Isabeau que
l'Empereur, avant d'aller combattre Jean
Galéas, voulait connaître Fimportance des
secours qui lui seraient fournis par Charles VI ;
or, une diète impériale était convoquée à
Metz pour le 24 juin suivant; Robert désirait
que ses envoyés s'y rencontrassent avec un
évèque et sept ou huit docteurs français
députés par le Conseil royal, et qui se croi-
raient seulement chargés de discuter sur
l'union de l'Eglise. Pendant les débats,
l'Empereur, si toutefois Isabeau y consentait,
RÔLE DIPLOMATIQUK DK LA REINE SSg
choisirait le moment opportun pour soumettre
à la diète son projet d'expédition en Italie.
Enfin la Lombardie ne pouvait être envahie
par les troupes allemandes sans l'assentiment
et Taide d'Amédée VIII, comte de Savoie, qui
tenait les routes des Alpes ; ce prince se trou-
vant précisément à Paris auprès de son aïeul,
Jean de Berry \ la Reine devait tout mettre
en œuvre pour le décider à livrer passage à
travers ses États à l'armée impériale, et à lui
fournir des subsistances; et si Amédée tar-
dait à donner une réponse favorable, il fallait
le prier d'envoyer du moins des ambassadeurs
à la diète de Metz". En somme pour le soin de
ses intérêts et l'exécution de ses divers plans,
l'Empereur s'en remettait à la Reine seule.
Celle-ci, très heureuse de se savoir si hau-
tement considérée, ne laissa pourtant rien
paraître de sa joie, et même, pour prévenir
les soupçons que pouvait éveiller, dans l'esprit
de son beau-frère, la présence à Paris d'un
représentant de Robert, elle accueillit, dans
' Amcdée VIII comte de Savoie, né en i383, fils d'Amédée VII et
de Bonne de Berry, succéda à son père en IJ91. En 1401, il était
encore sous l'influence de sa môre.
' Dom Martène, AmpUssima CoUectio^ t. IV, p. 38 et 39.
36o ISABEAU DE BAVIÈRE
ce même mois de mai, avec les plus grands
honneurs, un prince allemand, ennemi des
Wittelsbach, Guillaume de Gueldre, allié de
Wenceslas et de Louis d'Orléans \ Dans son
hôtel de la Porte Barbette, elle offrit aux
deux ducs^ un somptueux souper où elle les
entoura d'attentions particulières ; on en
jugera par un seul détail : avant Flieure du
repas, les invités se baignèrent aux étuves de
la Reine dont les murs avaient été tendus
pour la circonstance de fine toile de Reims
piquée de roses et de fleurs de toute espèce %
puis ils furent conduits dans la chambre
dite des eaux de rose où ils se parfumèrent
avec les essences d'Orient' que la Reine de
France chaque année se faisait apporter de
Damas.
Quelques mois plus tard, l'artificieuse
Isabeau employait encore même la tac-
* Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, ji. aï) t. Le duc de
Gueldre après avoir résidé quelque temps à Coucy chez le
duc d'Orléans, arriva à Paris le i6 mai et il y resta jusqu'au
3 juin.
- Cette fête eut lieu le i(j mai. Arch. îS'at. KK42, f" f)8 V et fïg r".
^ Arch. Nat. KK 42, f" 44 v».
* Ihid., fo 58 ro et .^gv».
ROLE DIPLOMATIOUK DE LA REINE 36i
tique : au moment où elle négociait en secret
avec une nouvelle ambassade impériale dont
nous allons parler, elle laissait écrire dans
une lettre de Charles VI (août i4oi) destinée
à Jean Galéas, que « la Reine s'emploierait
volontiers et de bonne foi que se fit le mariage
d'une fille de France avec le fils aîné du duc
de Milan' ».
Les conférences de la diète de Metz étaient
restées sans résultat sur la question du
schisme, mais elles avaient fourni à Robert
de précieuses indications pour ses intérêts per-
sonnels et encouragé ses espérances. Aussi,
dès le 5 août, députait-il en France Jean de
Kirshorn, Jean de Dalberg, Mathias de Cro-
chawe et Maître Heilmann, doyen de Neu-
hauss'. Ces quatre conseillers impériaux
étaient accrédités auprès du Roi et des
Princes , le duc d'Orléans excepté , mais
c'était avec la Reine qu'ils avaient mission de
négocier\ Au mois de septembre^ Isabeau
* Douët d'Arcq, Choix de pièces inédites du règne de Charles VI,
t. I, p. 2o5.
■ Neuhauss, près Wornis.
^ J. Janssen, Frankfurts Reichs Correspondenz, t. I, p, 61 3.
■* Les ambassadeurs de Robert ne recurent leurs instructions
363 ISA BEAU DE BAVIÈRE
reçut d'eux, au nom de leur Maître, la propo-
sition de marier Isabelle de France, veuve
de Richard II d'Angleterre, avec Jean de
Bavière, comte Palatin, second fils de l'Empe-
reur. Une alliance de famille n'était-elle pas
une excellente préparation à une entente
politique ? Si la Reine, d'ailleurs, avait d'autres
vues pour sa fille ainée, Jean de Bavière
accepterait la main de la princesse Michelle.
Ils déclaraient que leur Maître s'engagerait à
ne pas s'allier à l'Angleterre, si le contrat
stipulait le chiffre de la dot, et surtout si
Charles VI promettait de soutenir l'Empereur
contre Jean Galéas^ .
Ces projets dont Isabeau et Robert dési-
raient si vivement le succès n'aboutirent pas ;
car bientôt le bruit se répandit en France que
l'Empereur, descendu en Italie, à l'automne,
pour aller à Rome ceindre la couronne impé-
riale, ne pouvait atteindre le but de son voyage.
Il était arrêté, disait-on, par les mercenaires
qu'à la fin de septembre. A. Leroux, Relations politiques de la
France avee l'Alletnagne (rj78-i46i), p. 48 et note -î.
* Doni Martène..., Am/jlissima Collectio, t. lY, p. (17 et 68. — Pour
tout ce qui concernait la dot et le douaire les députés devaient se
reporter aux pourparlers engagés précédemment pour le mariage
du prince Louis.
RÔLE DIPLOMATIQUK DE LA R E I ÎS E 363
de Jean Galéas, le froid décimait ses troupes,
il avait perdu ses trésors et engagé ses
joyaux. Ces nouvelles étaient en grande
partie inventées par les partisans du duc
d'Orléans; l'Empereur avait été battu, il est
vrai, mais sa situation n'était pas aussi déses-
pérée qu'on le racontait; toutefois ces exagé-
rations portèrent, car le Conseil de France
refusa alors de s'allier avec un prince qui,
vaincu en Italie, était menacé en Allemagne
d'un retour offensif de Wenceslas^
En tous cas, Isabeau n'abandonna pas la
cause de son parent. Dès qu'elle le sut de
retour à Ileidelberg, elle lui écrivit pour le
mettre au courant des intrigues du duc de
Milan, pour lui exprimer la crainte qu'il n'eût
lui-même fourni des armes à ses ennemis en
quittant trop tôt la Lombardie ".
Robert s'empressa de remercier sa clière
Tante de ses renseignements et de ses avis,
et pour justifier son départ de l'Italie, il ajou-
tait : ft Nous vous signifions que le temps que
' A. Leroux, Relations de la France avec V Allemagne, p. 64
et (if).
- Dom Martène, Amplissima Colleclio, t. IV, p. 96.
364 ISABEAU DE BAVIÈRE
nous restions en Lombardie, il nous est
venu de telles nouvelles des mouvements de
Wenceslas qu'il nous a paru bon de regagner
la Germanie pour nous y opposer ». Il sup-
pliait la Reine de ne pas croire aux mauvais
rapports qui pourraient lui être faits sur son
compte et d'attendre, pour juger sa conduite,
en connaissance de cause, la très prochaine
arrivée en France de Louis de Bavière ^
Mais, le mois suivant, de nouvelles lettres de
Robert ne contenaient encore que des encou-
ragements à tenir bon contre les manœuvres
de Jean Galéas et n'annonçaient pas la venue
de l'ambassadeur si impatiemment attendu '.
Cependant Isabeau déplorait les atermoie-
ments de l'Empereur qui laissaient le champ
libre aux amis de Wenceslas. Toutefois elle
espérait toujours une entente, même sur l'af-
faire du schisme, puisque Robert, à demi
brouillé avec Boniface IX depuis la campagne
de Lombardie, paraissait disposé à accepter
' Don Martène, Amplissima Colleciio, t. IV, p. ()().
- Dans ces lettres, datées du 6 juillet, Robert c'onfii'm;iit les lettres
du 1 6 juin et annnocait ses succès en Bohème. Jarry. Vie politique de
Louis d'Orlcans, p. 271.
H OLE DIPLOMATIQUE DE LA REINE 365
la voie de cession \ Aussi multipliait-elle les
messages à Heidelberg, et, en août, elle y
députait le mari d'une de ses confidentes,
Etienne de Semihier", chargé de propositions
conçues en termes singulièrement précis :
Charles VI et Robert se mettraient d'accord
pour faire Tunion de l'Eglise; le Roi de France
exigerait de Jean Galéas un traité favorable à
l'Empereur ; si Galéas résistait, une armée
française et impériale le renverserait, puis
irait à Rome imposer à Boniface la voie de
cession. Tous les détails de l'alliance avec
l'Empire seraient réglés par le duc Louis de
Bavière dont la présence à Paris était ins-
tamment réclamée ^
Si l'Empereur avait accepté les offres de la
Reine, il est probable que celle-ci aurait eu
sur Philippe de Bourgogne et sur le Conseil
royal l'iniluence nécessaire pour faire conclure
le traité projeté et préparer l'expédition contre
' Boniface IX avait refusé de couronner le nouvel Empereur,
pour ne pas s'exposer à une guerre avec Jean Galéas. Jarry...,
p. 269.
" Plusieurs mentions des Comptes de l'Hôtel et de l'Argenterie
de la Reine concernent Anne de Robequin, dame de Semihier.
^ Dom Martène, AmpUssima CoUeciio, t. IV, p. 10.',, 106, 107.
366 ISABEAU DE BAVIÈRE
Jean Galéas, Mais Robert était lent dans sa
politique, de plus il manquait de franchise,
n'étant pas encore résolu à rompre avec le
pape de Rome et avec T Angleterre. Cependant
les lettres d'Isabeau étaient si pressantes qu'il
ne put tarder plus longtemps à envoyer à
Paris, avec les conseillers impériaux, Jean
de Dalberg et Job Verner, Louis de Bavière ^
dont il avait pu apprécier, depuis deux ans,
le dévouement et les talents diplomatiques.
Cette mission venait à point pour le
duc. Il accepta d'autant plus volontiers de
retourner en France qu'il venait de se créer
en Bavière les plus grandes difficultés. Il
s'était emparé de Munich au détriment de ses
cousins Guillaume et Ernest -. Cet acte inique
avait été désapprouvé par son père, et tous
les princes bavarois se préparaient à en
tirer vengeance; aussi, après avoir rançonné
Munich, ne pensait-il qu'à quitter l'AlIe-
maffne.
* Les lettres de créance de ces ambassadeurs étaient datées du
2.3 août. J. Jansscn, Frank fiirts Reichs Corrcspondenz, t. I, p. 711.
" Riczler, Geschichte Baicrns, t. III, p. 192. — Le Blanc. Histoire
<lc liaviî're, t. III, p. '^■>A\. — Guillaume et Ernest de Bavière étaient
fils du duc Jean de Bavière et de Catherine de Giirz.
ROLK ni l'LOM.VTIQU K I) K LA RKINK jGy
La mission dont Louis se chargeait était
triple : Négocier le mariage de Jean de Bavière
avec Michelle de France; conclure un traité
d'alliance avec Charles VI ; mettre fin au
schisme. Si le Roi de France consentait à
donner la main de sa fdle au prince Jean,
celui-ci recevrait de l'Empereur le Palatinat
du Rhin, et un douaire de dix mille florins
serait constitué à la fiancée. Quant à Talliance
entre la France et TEmpire, elle serait offen-
sive et défensive contre les ennemis réci-
proques des deux pays, à Texception de
l'Angleterre, car si la guerre venait à éclater
entre Charles VI et Henri IV de Lancastre,
Robert promettait seulement sa médiation ; et
si sa tentative d'arbitrage échouait, il s'enga-
geait à garder la plus stricte neutralité.
Un article de ce traité était consacré à Jean
Galéas ; Robert lui refusait même le titre de
duc de Milan et sa situation en Italie devait
être réglée par des commissaires français et
impériaux.
Enfin l'Empereur, en principe, acceptait
tous les moyens qui pouvaient faire rétablir
l'union de l'Eglise; il préconisait pourtant la
368 1 S A B E A L' DE BAVIERE
convocation d'un concile ; mais il adhérerait
volontiers à la voie de cession, si, en retour,
on lui offrait de sérieux dédommagements
pour le sacrifice qu'il s'imposerait en se déta-
chant de l'obédience du pape de Rome \
Louis de Bavière était certainement le
meilleur négociateur que l'on put députer
auprès de la Reine. Il eut avec elle de nom-
breuses conférences où il lui répéta que l'Em-
pereur, plus que jamais, plaçait en elle tout
son espoir, où il invoquait son aide et son con-
seil pour l'union de la chrétienté, la conso-
lation de la Sainte Eglise, et surtout l'accrois-
sement de la Maison de Bavière ^
L'ambassade impériale se trouvait à Paris
depuis quelques jours seulement, quand y par-
vint la nouvelle de la mort de Jean Galéas
(3 septembre i4i2)\ Celui qu'Isabeau avait
^ Dom Marlène, Amplissima Collectio. t. IV. p. 104-107. — J.
Janssen, Frankfuris Reichs Correspondenz... t. I, ^. 711-712.
-... « Ac prosertim domus bavaricae incrementum ». Sous le
titre « Instructio negociandi cum Gallia », l'Empereur avait réuni
toutes les questions que Louis de Bavière pourrait être appelé à
traiter avec les Princes et le Conseil de France, Louis ne les
aborderait qu'après en avoir référé à sa sœur, Isabeau devant
diriger toutes les négficiations. Sous le titre de « Negociatio cum
rogina Galliœ » étaient rangés les articles qui seraient discutés
dans des conférences secrètes entre la Reine et son frère.
N. Valois, /,f Grand Schisme d'Occldtnt, t. III, j). '291.
ROLE DIPLOMATIQUE DE LA REINE 369
poursuivi depuis quinze ans de sa vengeance,
s'était éteint duc incontesté de Milan et pai-
sible possesseur de la Lombardie. Dans les
derniers temps de sa vie, il aimait à vanter
l'habileté de sa conduite politique et la bonne
administration qu'il avait assurée à ses
Etats'.
Son adversaire disparu, la Reine prisait
moins les avantages d'une alliance avec
Robert; d'autre part, le Conseil royal était
mécontent des formules ambiguës sous les-
quelles FEmpereur dissimulait ses véritables
sentiments sur la question du schisme. Les
négociations furent traînées en longueur. En
i4o3 Robert attendait encore le retour de son
ambassade et , au duc de Lorraine qui lui
faisait des propositions de mariage pour le
prince Jean, il répondait qu'il ne pouvait
s'engager avec lui, avant de connaître le
résultat des pourparlers entamés à ce sujet
avec Charles VI, mais que le projet français
lui paraissait « plutôt reculé qu'avancé^ ».
* Religieux de Saint-Denis, Chronique de Chartes VI, t. III,
p. i33.
" Dom Martène, Amplissima Colleciio, t. IV, p. i rg.
24
370 ISABEAU DE BAVIÈRE
Bientôt, en effet, Jean de Dalberg et Job Verner
revinrent à Heidelherg ^ : ils apportaient un
refus. Le duc de Bourgogne avait d'autres
projets pour Michelle de France.
Isabeau se trouvait donc débarrassée de
son ennemi ; mais elle n'était pas vengée ; elle
n'avait pas partie gagnée. Ses frais d'arti-
ficieuse invention, ses efforts de volonté res-
taient sans résultat; au reste de tous ceux
que nous venons de voir s'agiter et tracasser,
la plupart ne retirèrent aucun profit de leurs
intrigues ; seul Louis de Bavière fut largement
payé de ses peines : le 2 octobre i4o2, il
épousa à l'hôtel Saint-Pol, Anne de Bourbon,
veuve de Jean de Berry Comte de Montpen-
sier^; en accroissement de leur mariage, les
époux reçurent en dot 120.000 francs d'or ^ ;
* Dom Martène, Amplissima CoUeciio, t. IV, p. 119.
- Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. III,
p. 47- — Charles VI qui depuis la veille était revenu à la santé
assista aux fêtes du mariage. - — Anne de Bourbon, fille de Jean
de Bourbon comte de la Marche et de Catherine de Vendôme avait
épousé en premières noces le fils du duo ,lean de Berry (le Père
Anselme, t. I, p. 319).
^ Lettres d'Isabeau touchant le paiement de la dot, Paris
19 mars i4o5. Archives Royales de Munich. — lao.ooo francs d'or
égalaient 120.000 livres tournois. En 1402 la valeur de la livre
tournois était encore de 10 francs environ; Louis de Bavière et
Anne de Bourbon recurent donc à peu près 1.200.000 francs (valeur
intrinsèque).
ROLE DIPLOMA.TIQUE DE LA RETNE 3-ji
la dépense de la duchesse de Bavière fut assi-
gnée sur la Maison de la Reine \ et Louis fut
gratifié d'une pension du Uoi.
Six mois plus tard, en janvier i4o3, Isabeau
proposa que son frère fut promu premier Offi-
cier de France ; si l'on en croit Jacques de
Carare, sire de Padoue, les Princes et les sei-
gneurs français s'inclinèrent devant le désir
delà Reine-; seul, le duc d'Orléans refusa son
consentement ; grâce à cette résistance, la
charge de connétable ne fut pas donnée au
prince bavarois, mais à Charles d'Albret.
* Bibl. Nat., nouv. acq. fi*., 5o8:), article Isabeau de Bavière,
n» 190.
" A Leroux, Nouvelles recherches criiir/iies sur les relations poli-
tiques de la France avec l'Allemagne (1378-I461), p. 66 et note 3.
CFIAPITHF. V
LA REINE PRÉSIDENTE DU CONSEIL
Le 24 avril i/|o3, trois clicvaucheurs
quittaient Thôtel Saint-Pol « envoies hastive-
ment toute nuit porter lettres de la royne » à
Monseigneur de Bourgogne à Gorbeil, à Jean
de Berry à Montlhéry, au duc d'Orléans à
Soisy en Otlie'; quelque grand événement
se préparait. Deux jours après, des lettres
royales conféraient à Isabeau l'autorité su-
prême.
Ce coup d'I^ytat était Tocuvre de Philippe
de Bourgogne'. Depuis quelque temps déjà
Arch. Nal. KK 4f) 1" iC)/, v". — Soisy, (^aiilon de; 13riiy, ;irr. do
Provins, <l('']i. do Soiiio-ol-Miirno.
'" (1. (]ousiii()l, chroîiiciiiiMir (Icvoitô nu |):irli (rOrlôiiiis, l'oiiiiir-
qiio ([u'isiibeaii arrivait au pouvoir sous les auspices du dm: do
IJourj^ognc, Geste des Nobles, p. 109, et l'auteur de la Chronique
d'Ariifon/ème, résume bien la sitiuition lorsqu'il dit « Enfin pour
contenter l'un et l'autre de ces princes qui ne se disputoyent que
374 ISABEAU DE BAVIERE
l'exercice du pouvoir fatiguait le duc et les
difficultés sans cesse renaissantes d'une guerre
ouverte avec son neveu l'irritaient; or, fata-
lement un éclat devait se produire, si les deux
Princes continuaientplus longtemps à partager
la gestion des finances que Charles VI leur
avait confiée de nouveau au mois de janvier.
Dans le double but de parer à cette éventua-
lité et de se décharger, au moins en partie,
du soin des affaires, Philippe demanda au
Roi et en obtint l'abrogation, au profit d'Isa-
beau, des ordonnances de 1392.
Pendant les dernières années, il avait pu
étudier de très près le caractère de la Reine,
apprécier sa conduite et son attitude dans la
situation, parfois si difficile, que lui créait
la maladie du Roi ; à la preste façon dont elle
se dégageait des embarras qui lui étaient sus-
cités, à sa tenace persévérance dans l'exécu-
tion de ses desseins, il la jugea douée de facul-
tés politiques, et, après qu'il l'eut vue tenir
son rôle d'arbitre avec la plus constante im-
partialité, il la reconnut pour son élève; aussi
pour le gouvorucnient. l'ust arrcsto au conseil, par les menées du
duc de Bourgone, que la royne Yzabeau de Bavière présiderait au
Conseil. »
L\ REINE PRÉSIDENTE DU CONSEIL 3']^
songea-t-il tout naturellement à elle pour le
suppléer quand il fut las de gouverner. Il
lui semblait que personne, à la cour de France,
n'était plus qualifié que cette Reine, doublée
d'une femme politique, pour présider aux
séances du Conseil ; de plus, il était assuré
qu'elle ne rendrait que de bons offices à la
Maison de Bourgogne. Mais il savait que
dans les questions étrangères Isabeau , tout
en suivant la même voie que lui, dépassait
souvent le but, il surveillerait donc ses menées
au dehors ; celles-ci, du reste, se trouve-
raient contrariées par les manœuvres du duc
d'Orléans qui se montrait invariablement
opposé aux intérêts des Wittelsbach.
A vrai dire, Philippe de Bourgogne dut
bientôt reconnaître qu'il s'était fait illusion
sur l'esprit d'initiative de son élève, car on ne
voit pas que la Reine ait imprimé une direc-
tion nouvelle à la politique intérieure, les
choses continuèrent à aller comme devant et
il semble bien que ce fut seulement dans ses
affaires de famille, dans des questions de
finances, — et toujours pour faire plus sûre-
ment aboutir ses combinaisons égoïstes, —
376 ISABEÂU DE BAYIÉRF:
que la Présidente du Conseil usa de ses pleins
pouvoirs.
C'était en effet la Présidence du Conseil
que donnaient à Isabeau les lettres du 2G avril ^ .
Le Roi y déclarait que le Royaume devait
être gouverné « au gré et plaisir de Dieu, au
bien et profit des sujets » ; puis il affirmait sa
pleine confiance en la Reine et les quatre ducs,
et ordonnait que , pour le cas où il serait
« absent ou empêché », la Reine gouvernât
aidée par ses oncles et son beau-frère, (par
ceux du moins qui seraient présents alors) et
par le connétable d'Albret , le chancelier
Arnaud de Corbie et les membres du Con-
seil, en tel nombre « comme il sera expé-
dient ».
Les décisions devaient être prises à la majo-
rité des voix, mais aucune des résolutions du
Conseil ne pourrait être exécutée sans qu'au
préalable le Roi en fût averti, sans qu'il en fût
donné lettres patentes, scellées du grand
sceau. Enfin, si le Roi revenait à la santé, il
reprendrait la direction des affaires avec la
^ Arch. Nat. J 402» pic'ce i3. — Ordonnance des Rois. i. VIII,
p. 577.
L.\ RRINR IMIKSIDENTK DV CONSEIL 877
présidence du Conseil et rien ne se ferait que
par ses ordres.
En même temps furent annulées les dispo-
sitions prises au lendemain de la première atta-
que de folie de Charles VI pour la tutelle des
Enfants de France et la régence du Royaume.
Au mépris de Fordonnance de Charles V qui
fixait à quatorze ans la majorité des Rois, il
fut décidé que si Charles VI mourait, son fils
aîné, quel que fût son âge, serait sacré le plus
tôt possible, que personne, « sous prétexte de
bail ou de proximité de lignage », ne pourrait
entreprendre la régence, que le Royaume
serait gouverné par le jeune Roi et en son
nom. La Reine-mère, assistée des quatre ducs,
aurait non seulement la tutelle des Enfants
de France, mais, avec le concours des Princes
et des membres siégeant au Conseil lors du
décès du Roi, elle supporterait « le faix du
Royaume^ ».
Isabeau aurait donc à la fois la Présidence
du Conseil de famille et du Conseil royal, elle
conserverait la toute-puissance ; il n'y aurait
pas de régence, et Louis d'Orléans, considéré
■* Ordonnances des Bois..., t. VIII, p. 58 1.
378 ISABEAU DE BAVIÈRE
jusqu'alors comme le régent désigné, se trou-
verait dépossédé.
Cependant il importait que tous les officiers
s'engageassent à maintenir ces ordonnances
et que le prestige du Roi ne fût pas atteint ;
aussi une troisième ordonnance exigeait-elle
que « pour obvier à touz debaz et discussions » ,
la Reine, les ducs et les membres du Conseil
prêtassent serment de fidélité au Roi, jurant
de n'obéir qu'à lui et à ses commise
Nous savons qu'en présence de Charles VI,
les ducs et les conseillers engagèrent leur
foi, que le connétable reçut le serment des
membres du Parlement et . des gens des
Comptes", mais nous n'avons pas trouvé
que la Reine ait été obligée à cette formalité.
Relatons ceux des événements qui eurent
lieu à la cour en i4o3-i4o4 et qui paraissent
avoir été dirigés par Isabeau.
Les ducs de Bourgogne et d'Orléans intri-
guaient depuis longtemps pour rapprocher
Arch. Nul. P ■253(),'f" alf) v" et -241 v et J. 355, pièce 1, — Bibl.
Nat. f. fr. 3910. 11° 81. f" 17G.
■ Arch. Nat. J 355, pièce a, n" 3.
LA REINE PRESIDENTE DU CONSEIL 379
leurs Maisons du trône par des mariages.
Marguerite de Bourgogne, fille du comte
Jean de Nevers, avait été promise au Dauphin
Charles', mais la mort du jeune prince était
venue rompre ce projet-; il avait été ensuite
question d'un mariage entre Louis, le nouveau
rjauphin, et une fille du duc d'Orléans. Nous
avons rapporté les termes si pressants par les-
quels l'Empereur Robert conseillait à Isabeau
de s'opposer à cette union , et de choisir la
petite-fille du duc de Bourgogne (mai i4oi).
La Reine s'employa à contrarier les plans
de son beau-frère ; pendant deux ans, aucune
décision n'intervint, mais, dès qu'lsabeau
eut obtenu le pouvoir, elle se hâta de conclure
les mariages bourguignons.
Le 28 avril i4o3, des lettres de Charles VI « en
' Cf. le Père Anselme, Histoire Généalogique, t. I, p. 11 3.
* Dès le mois d'avril iSgô, Marg-uerite de Nevers était appelée
dans les Comptes de l'hôtel du duc Philippe de Bourgogne,
« Madame la Dauphine » — et quand, à l'automne de 1400, le
Dauphin Charles tomba malade, toute la famille de Bourgogne
était depuis plusieurs mois à Paris, pour régler les apprêts du
mariage. Le 9 juin 1400, Jean de Champdivers, nmître d'hôtel de la
duchesse de Bourgogne, avait été envoyé au devant de Madame de
Savoie, de Philippe de Bourgogne et de Madame la Dauphine pour
les accompagner de Chatillon à Paris « pour cause des nopces
que l'on entendoit taire à Paris de Monseigneur le dauphin et de
Madame la dauphine ». E. Petit, Itinéraire des ducs de Bourgogne,
p. 230 et 565.
38o ISA BEAU DE RAVIÈRE
consideracioii des services rendus au royaume
par le duc Philippe, et des grands domaines
que possédait ce prince», fiançaient le Dau-
phin Louis de Guyenne avec Marguerite de
Nevers\ Dans un grand Conseil tenu chez le
Roi, trois solennelles promesses de mariage
furent échangées (5 mai.)
Le duc de Guyenne fut fiancé à Marguerite
de Ne vers qui recevait avec deux cent mille
francs de dot les châteaux de Villemaur et de
Chaourse-.
Michelle, quatrième fille de Charles VI était
promise à Philippe, fils aîné du comte de
Nevers. Les chiffres de la dot et du douaire
devaient être fixés ultérieurement^
Enfin le Roi de France s'engageait à unir
son fils Jean, comte de Touraine, avec une
fille du comte de Nevers, qui n'était pas
désignée '^.
Ce même jour, Charles VI avec la Reine et
Bibl. Nat. f. fr. 4628, f» 4i3 r" et v».
* Arch. Nat. J 408, pièce 7 et J 409. pièce 8. — Dom Plancher,
Histoire de Bourgoi^nc, t. III p. 197-198. — Chaourse, ch.-l. de
cant., arr. de Bar-sur-Seine, déj). de l'Aube. — Villemaur, cant.
d'Estissac, arr. de Troyes, dép. de l'Aube.
Arch. Nat. J a,)8, pièce 16.
* Arch. Nat. J 409, pièce 6 et 7.
LA REINE PUESrnKNTE DU CONSEIL 38i
les ducs de Berry, d'Orléans et de Bourbon
furent au festin que le duc de Bourgogne leur
offrit au Louvre ^
Mais deux jours après, le 7 mai, dans de
nouvelles lettres, le Hoi déclarait que jadis,
il avait décidé le mariage du Dauphin avec
une fdle née ou à naître du duc d'Orléans ;
que depuis, il avait traité « aucuns mariages
de plusieurs noz enfans avecques autres » ;
qu'il avait fait aussi des codicilles, testa-
ments et ordonnances entre vifs qui violaient
les droits que de raison et de coutume devaient
appartenir au duc d'Orléans ; et il mettait à
néant les ordonnances qui donnaient à Isa-
beau la Présidence du Conseil, et rompait les
projets de mariage avec la Maison de Bour-
ffOffne^.
Un si brusque revirement pourrait être
attribué à un retour de Charles VI à la santé,
si Ton ne savait que le Roi était bien portant
lorsqu'il avait présidé le Conseil du 5 mai.
Peut-être le duc d'Orléans qui, seul des
Princes, n'avait pas signé les ordonnances
* Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. III p. 77-7y.
- Arch. Nat. J 468, pièce 12.
382 ISÂBEÂU DE BAVIERE
d'avril, profita-t-il d'une absence d'Isabeau
et du duc de Bourgogne pour agir sur son
frère, qui l'aimait beaucoup, et en obtenir la
restitution de ses droits. Quoi qu'il en soit,
quatre jours après, le 1 1 mai, dans des lettres
données au Conseil, Charles VI se montrait
très préoccupé de pourvoir à la sûreté de sa
très chère et très aimée compagne la Reine,
de son fds et de ses autres enfants ; déclarait
que les ordonnances d'avril leur étaient très
profitables, que leur rupture serait au grand
damne des dessus-dits, et, après avoir blâmé
sévèrement la surprise faite à sa volonté,
il annulait à l'avance toutes décisions con-
traires touchant Isabeau, les Enfants et le
Royaume ^
Les pouvoirs de la Reine se trouvaient donc
formellement confirmés' et les vues du duc
de Bourgogne ne rencontraient plus d'obsta-
cles, aussi le 28 juin, Madame de Bourgogne
s'engageait à exécuter les clauses du contrat
* Arch. Nat. J. 468, pièce 12. — Philippe de Bourgogne était le
seul prince présent au conseil du 1 1 mai.
- Le i5 mai, Charles VI accrut encore les pouvoirs de la Reine
en lui conférant le droit de s'opposer « à tous dons et aliéiuitions
du domaine ». Arch. Nat. PP 117, f° 176 v°. — Ordoruiances des
Rois..., t. VIII, p. 586.
L.V REINP: PRESIDENTE DU CONSEIL 383
de mariage du Dauphin Louis et de Margue-
rite \ et, par trois ratifications successives,
Isabeau acceptait le triple projet d'union'; la
nouvelle Dauphine fut placée auj)rès de son
futur époux dans la Maison de la Reine \
L'avenir de toutes les filles de France était
désormais assuré. En effet, par lettres, en
date du i8 juin, le duc Louis de Bourbon et
son fils Jean de Clermont avaient annoncé
que le Roi et la Reine, « pour la bonne et
vraye amour et entière affection que de leur
grâce et humilité ils avaient toujours eu au
comte et à la comtesse de Clermont», auto-
risaient le mariage de Charles de Bourbon, fils
aîné de Jean de Clermont, avec la princesse
Catherine, alors âgée de deux ans'. Les
grands parents, le père et la mère avaient
joint leur lettre de contrat, et, suivant la for-
mule, « Madame la Royne avait donné sa
parole de Royne ». Cette union ne pouvait
* Arch. Xat. J 409, pièce 9 et J. 249.
- Dom Plancher, Histoire de Bourgogne..., Preuves, t. III, p. 21 1.
212 et 2l5-2l6.
* « Une aulne de cendal tiercelin et un quartier de drap de
soye pour faire une chemise à heures pour Madame la Daulphine ».
Arch. Nat. KK 43, f» i5 r».
* Arch. Nat. J 953, pièces 17 et 18.
384 ISÂBEAU DE BAVIERE
être célébrée que dans un temps éloigné ;
mais Isabeau avait voulu donner un témoi-
gnage d'amitié au duc de Bourbon, et Philippe
de Bourgogne avait approuvé cet engagement
qui enlevait à Louis d'Orléans l'espoir de
marier ses enfants dans la famille royale.
Malgré le mécontentement que ces disposi-
tions durent causer au frère de Charles VI,
l'oncle et le neveu vécurent en bonne intelli-
gence pendant la fin de l'année i4o3 et les pre-
miers mois de i4o4. Du reste le duc d'Orléans
reçut quelque compensation : don lui fut fait
du château et de la châtellenie de Château-
Thierry^; les duc de Bourgogne et de Berry
se rangèrent à son avis pour la restitution
d'obédience au pape d'Avignon Benoît XIIF;
et le Conseil royal ferma les yeux sur ses
intrigues diplomatiques^
La Reine passa les derniers mois de l'année
à Paris, résidant tantôt à l'hôtel Saint-Pol,
' Arch. Nat. P '^530, f° 264-265.
' Religieux de Saint-Denis, Clironique..., t. III, p. 87.
^ Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 288-3o3.
L\ REINE PRÉSIDENTE DU CONSEIL 385
tantôt à sa maison de la Porte Barbette \
Gomme témoignage de son activité politique
nous n'avons que la liste de ses nombreux
messages. Ses courriers vont trouver le duc
de Bourgogne à Gorbeil^, à l'Abbaye du Bar-
beaux% àMelun'^; et quand, en septembre,
Philippe tombe malade dans cette ville, Isa-
beau lui envoie, à deux reprises. Maître Guil-
laume Gardonnel, « phisicien du duc de
Guyenne ». Lorsque Philippe aura regagné
ses Etats, des lettres de la Reine lui parvien-
dront encore à Arras et à Hesdin^
Isabeau correspond aussi avec le duc
d'Orléans % elle lui écrit à Senlis où il surveille
les événements du Luxembourg, à Orléans, à
Blois où il visite ses domaines, et au château
de Goucy où il séjourne à son retour d'Avignon.
' Arch. Nat. KK 46, f» 6-17.
- « Jehan le Charron envoie hastivement toute nuit porter lettres
de la royne devers monseigneur de Bourgogne à Corbeil ou illec
environ, -lo juin i4o3. Arch. Nat. KK 45, f" 164 v". — Autres lettres
du 12 juillet, KK 46, f» 8 v.
^ Lettres du 5 août. Arch. Nat. KK 46, f" 9 r°. — L'abbaye du Bar-
beaux était un monastère d'hommes de l'ordre de Citeaux. fondé
par le roi Louis VIT, dans la Brie, à deux lieues sud-est de Melun.
' Lettres du 21 août, 11 et 14 septembre, 11 et ij octobre. Arch.
Nat. KK 46, f» 9 à 10.
^ Arch. Nat. KK 46, f» 10 V.
" Arch. Nat. KK 45. f» 164 et KK 46 f° 8-10, 5o et 5i.
25
386 ISABEAU DE BAVIERE
Lorsque le duc de Bretagne, son hôte, fut
rentré dans sa province, Isabeau lui envoie
son clievaucheur Jean le Charron. Le comte de
Tancarville et Jean de Montagu reçoivent aussi
des missives de la Reine, qui en expédie éga-
lement, dans les environs de Paris, à ses gens ^
La plupart de ces messages ont trait aux
affaires privées d'isabeau : ce sont presque
tous des décharges pour son Hôtel et son
Argenterie dont les dépenses ont toujours été
croissant. Celles-ci qui, pour l'Argenterie,
n'étaient, en i393, que de loooo livres tournois,
s'élèvent, d'octobre i4o3 à octobre i4o4, à
4i 947 livres 19 sous 4 deniers, et le chiffre des
dettes, en cette seule année, estde 5 970 livres.
L'Hôtel de la Reine Jeanne de Bourbon ne
coûtait annuellement au Trésor que 3G 000
livres tournois ; celui d'isabeau mange près
de Go 000 livres. Tout cet argent semble fondre
entre les mains de la Reine qui, jugeant ses
revenus ordinaires insuffisants, cherche à se
constituer en quelque sorte une réserve par
l'accroissement de son domaine foncier.
Charles W avait précédemment acheté pour
' Arch. Xal. KK .},j, f" 1G4 et KK 46, l"S-io, 5o, 5i.
LA REINE PUÉSIDENTE DU CONSEIL 887
lui, sa femme et ses successeurs, les terres,
villes, châteaux et cliàtellenies de Saint-
Dizier en Barrois, et de Vignory au bailliage
de Chaumont'. Le 3 mai i4o3, Isabeau obtint
du Uoi, en récompense de Famour qu'elle lui
avait toujours témoigné, et « pour certaines
autres justes causes », qu'il lui transportât la
possession de ces villes importantes, sa vie
durant, avec tous leurs revenus-.
Gomme nous l'avons dit déjà, c'est surtout
en matière de finances que la Reine usait de
ses pouvoirs.
Le II juin, Charles VI, alors en bonne santé,
avait suspendu l'office des Trésoriers de
France^ ; il se proposait de réduire leur nombre
(( pour le bien et la prospérité de son
' Arch. Nat. P 253o, f" 262 v" et 263 r» et v. — Saint-Dizier,
ch.-l.-de-cant., arr. de Vassy, dép. delà Haute-Marne. — Vignory,
ch.-l.-de-cant. , arr. de Chaumont, dép. de la Haute-Marne.
■ Arch. Nat. P 253o f» 262 v" et 2(53 r" et v°.
^ Les trésoriers de France n'étaient, au xiii" siècle, que les oflS-
ciers préposés par le Roi à la garde de son trésor ; au xiv° siècle,
ils étaient devenus les chefs réels de l'administration des finances,
avec le concours de la Chambre des Comptes et sous sa surveil-
lance. « Ils avaient la direction supérieure de tout ce qui concer-
nait le domaine de la couronne, qu administraient sous leurs ordres
les baillis, les sénéchaux et les prévôts, et celle des services de
recette et de paiement. » A. Vuitry, Eludes sur le Régime financier
de la France, nouvelle série (Paris, ii)83, 2 vol. in-8°), t. I, 289-
290 et t. Il, p. 387.
ISABEAU DE BAVIERE
domaine* », comme il avait déjà fait le 19 mai
pour les Conseillers-généraux des Aides. Mais
le Roi étant retombé dans son mal, la Reine
et les Princes jugèrent que « aucunes néces-
sités étaient survenues de besogner au Tré-
sor » ; et Isabeau, assistée de ses oncles, tint
personnellement un Conseil où, ce en sa pré-
sence et à son plaisir ». on décida que Raoul
d'Auquetonville et Jean de la Cloche seraient
réintégrés dans leurs offices et qu'on leur
adjoindrait Gontier Col (août i4o3) -.
Peu après cette séance, les ducs se rendirent
à Dourdan^ où le 8, Isabeau dépêcha « hasti-
vement de nuit Jean le Charron à Monseigneur
de Berry'' », et le 10, un autre message, non
moins pressé, au duc de Bourgogne ^ On a
tout lieu de supposer que ces deux courriers
portèrent aux Princes les observations de la
Reine sur la mesure adoptée dans le dernier
Conseil. Bientôt, Jean de Montagu, évèque
' Arch. Nat. P 253o, f» 254- "
^ Ibid.
^ Dourdan, ch.-l. de cant., ari". de Raiabouillol, di'-p. de Seine-ct-
Oise.
' Arch. Nat. KK 4'). f° <) v°.
^ Ibid.
L\ REIÎv'E PRÉSIDENTE DU CONSEIL 389
de Chartres, président de la Chambre des
Comptes, fut mandé à Dourdan et chargé par
les Princes d'aller à Orléans pour obtenir l'adhé-
sion du frère du Roi. Celui-ci approuva le choix
des trois Trésoriers, mais demanda qu'on en
adjoignît un quatrième, Audry du Moulin,
ancien Trésorier des guerres. Isabeau et les
ducs y consentirent volontiers \
Le 18 août, Jean de Hangest, sire de Ileu-
queville vint, de la part de la Reine, inviter
la Chambre des Comptes à enregistrer la
nomination des nouveaux Trésoriers. Il ne
cacha pas que tout délai mécontenterait la
Reine et les Princes. Mais les gens des
Comptes étaient hostiles à Isabeau et se mé-
fiaient des créatures que son caprice pouvait
élever aux grandes charges du Royaume.
Ils refusèrent donc l'enregistrement; ils pré-
textèrent que les lettres de suspension
avaient été passées « par le Roi en son
Conseil », que les lettres de nomination, ne
portant pas la même mention, n'étaient pas
valables; qu'elles parlaient d'autres lettres
dont la Chambre n'avait pas eu connaissance,
' Arch. Nat. P aaJo, f» 234.
Sgo ISABEAU DE BAVIERE
et que celle-ci en exigeait la communication
avant d'instituer les Trésoriers. Vainement
Nicolas du Bosc, évoque de Bayeux, fît observer
que la Reine et les Princes ne prendraient pas
en patience un tel délai, les gens des Comptes
ne cédèrent point ; mais pour a desmouvoir
la Royne de l'affection qu'elle avait à ce que
les Trésoriers fussent reçus et excuser la
Chambre du délai », ils chargèrent l'évêque
de Ba3'eux de lui exposer la situation finan-
cière de la France \
Monsieur de Bayeux, en présence du duc de
Bourbon, du chancelier et des autres mem-
bres du Conseil, dépeignit à Isabeau l'état du
domaine et du Trésor du Roi : on devait aux
receveurs de grosses sommes d'argent; les
gens d'Eglise, les hôpitaux, les aumônes ne
pouvaient être payés ; les châteaux tombaient
en ruines ; — et il attribua la misère et le
désordre du Royaume à la trop grande charge
que les Trésoriers y avaient mise. Le prélat
rappela ensuite que Charles VT avait déclaré
qu'il n'y aurait à l'avenir que deux Trésoriers
(( bons, riches et sages qui ne fussent point
* Arch. Nat. P 253o, f" uâi-aGi.
L A n K I N !•: l' n i; s I n E N T E du conseil 591
obligez à compter au roy ne trop o])ligcz à
autrui » ; que, par trois défenses successives,
il avait résisté aux efforts tentés pour annuler
les effets des lettres de suspension ; et que
maintenant, la Reine et les ducs voulaient
nommer quatre nouveaux Trésoriers qui
avaient offert de prêter et bailler deux mille
cinq cents francs, « laquelle voye est bien
contre raison d'acheter offices ».
Les paroles de l'évèque de Bayeux furent
sans effet. Le 21 août, trois chevaucheurs
allaient trouver le duc de Bourgogne à Melun,
le duc de Berry à Étampes, le duc d'Orléans
à Blois, porteurs des avis d'Isabeau sur cette
affaire^ et le 28, le vidame d'Amiens, Guil-
laume le Bouteiller et Guillaume Laisné inti-
mèrent aux gens des Comptes l'ordre « de
par la Reine », d'instituer les Trésoriers ^
De guerre lasse, la Chambre allait s'in-
cliner lorsque Hervey de Neauville, ancien
Trésorier dont Isabeau avait obtenu le désis-
tement en lui promettant une charge de
Maître en la Chambre des Comptes, vint
' Arch. Nat. KK 46, f" 9 v».
■ Arch. Nat. P 253o, f" 2.54-261.
392 ISABEAU DE BAVIERE
réclamer la place promise , menaçant , en
cas de refus, de garder son office de Tréso-
rier. La Chambre, qui ne cherchait qu'un
prétexte à de nouveaux délais, déclara
qu'elle n'était pas en nombre pour statuer et
leva la séance.
Le 24, la cour vaquait, lorsque Guillaume
Cousinot vint renouveler à Tévèque de Bayeux
l'ordre de recevoir les Trésoriers; celui-ci
objecta la vacance de la Chambre. Une
seconde fois, le même jour, Isabeau fit expri-
mer sa volonté à l'évèque par le vidame
d'Amiens Le Bouteiller « réformateur en
la police », accompagné du Maréchal du
Bourbonnais; la réponse du matin leur fut
réitérée; ils intimèrent alors à Monsieur de
Bayeux l'ordre de convoquer les Conseillers
au Palais où le duc de Bourbon les recevrait.
Quelques instants après, un sergent d'armes
allait en la demeure de chaque conseiller lui
porter commandement de se trouver au
Palais. Une réunion de sept conseillers s'en
suivit; elle était présidée par l'évèque de
Bayeux, et le duc de Bourbon y assistait. Après
quele vidame d'AmiensLc Bouteillereutrépété
LA REINE PRÉSIDENTE DU CONSEIL 393
Tordre de la Reine d'enregistrer les lettres de
nomination des quatre nouveaux Trésoriers,
les magistrats obéirent.
La chambre des Comptes se vengea de la
violence que lui avait faite Isabeau en déci-
dant qu'elle n'admettrait dans son sein ni
llervey de Neauville, ni aucun autre protégé
d'ailleurs, « jusqu'à ce que Messieurs en
eussent parlé personnellement au Roi et lui
eussent remontré l'inconvénient de ces sortes
de nominations^ ».
Au printemps de i4o4, une épidémie s'abat-
tit sur la France et les pays voisins"; elle
frappa deux des Princes; le duc de Berry
tomba malade à Vincennes^ fut à toute extré-
mité, mais il guérit; le duc de Bourgogne,
irrémédiablement atteint, succomba à Halle
le 27 avril i4o4 '•
* Arch. Nat. P 253o, f» 261-262.
' Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. III. p. i43.
« Tous ceux qui étaient atteints étaient en danger de mort, le mal débu-
tait par de violentes douleurs de tète qui ôtaicnt l'appétit ; et bientôt,
réduit à un état effrayant de maigreur, le malade mourait de con-
somption. »
^ Ibid. p. 149.
* Ibid., p. i4/)-i49. — MonstreIeL, C/irotiirpic..., t. I, p. S7-90 —
Halle, ville du Brabaiit méridional, Belgique.
CHAPITRE VI
LA REINE ET LE DUC D'ORLEANS
Le protagoniste mort, la Reine et le duc
d'Orléans occupèrent le premier plan de la
scène politique.
En 1/404, le duc d'Orléans avait trente-deux
ans; mûri par l'âge, il n'était plus, certaine-
ment, le prince frivole de la vingtième année,
les plaisirs seuls ne l'occupaient plus tout
entier; l'ambition lui était venue et, avec elle,
l'esprit de suite ; d'ailleurs, au cours de sa lutte
contre son oncle Philippe, il avait éprouvé
de graves ennuis, partant, sa fatuité s'était
émoussée, et si, dans les récentes intrigues
diplomatiques que nous lui avons vu inspirer
ou diriger, quelques-uns de ses actes ont pu
396 ISABEAU DE BAVIÈRE
paraître téméraires, on ne saurait, sans injus-
tice, les qualifier d'inconsidérés \
A la cour, son renom de prince charmant
n'avait rien perdu de son lustre : dames et
seigneurs, amusés par son gracieux entrain,
applaudissaient à toutes ses fantaisies. Les
qualités les plus séduisantes ornaient sa per-
sonne; sa physionomie douce et intelligente
respirait la franchise et la bonté; son visage,
d'une agréable rondeur, était éclairé par deux
grands yeux que voilait par moment une
ombre de mélancolie; la taille bien prise, le
port noble, même sous les plus riches cos-
tumes il avait une remarquable aisance.
Comme son frère, à qui il ressemblait beau-
coup, il était vaillant à la chevauchée et au
tournoi ; mais il avait mieux profité que celui-ci
de la belle instruction donnée par Charles V à
ses enfants; il était très lettré, grand liseur
et il contait avec charme, en un style singu-
'' Voy. pour le portrait du duc Louis d'Orléans : Christine de
Pisan, « Lii'i'e dcs'faits et bonnes mœurs du sage rojj Chartes V »,
(Coll. Michaud et Poujoulat, t. II, p. 28-3i). — Religieux de Saint-
Denis, Chronique de Charles VI, t. III, p. 74 et 739. — Le Pastoralet,
vers. 189 à 209, (Chroniques Belges, textes français, p. 379 et fiiSo).
— Bibl. Nat., Estampes, Collection Gaignières, Statue tombale de
Louis d'Orléans à Saint-Denis, Oa i3 f " 1 1 . — Jarry, Vie politique
de Louis d^ Orléans, Introduction I — XVI.
LA REINE ET LE DUC D ORLEANS 097
lièrement imagé; les chroniqueurs vantent
« sa belle parleure ornée naturellement de
rhétorique ». Par ses manières affables^ et
ses paroles dorées, il savait plaire à tous,
surtout aux dames car envers elles il était
passé maître en galanterie. Cependant sa vie
privée était méprisable : quoique marié à
une femme belle et fidèle, quoique père de
famille, il continuait à jouer avec passion et
à rechercher les bonnes fortunes ; aussi était-
il moins populaire qu'on ne l'a dit; souvent
même, la clameur publique flétrissait, en
termes violents, l'inconduite de ce prince
joueur et coureur de fdles ". En effet, les
vilains qui adoraient leur pauvre Roi déplo-
raient qu'il n'eût pas auprès de lui, pour l'as-
sister ou le suppléer, un frère plus sérieux
et moins prodigue.
Malgré tous ses défauts et ses graves vices,
le duc d'Orléans est considéré par la plupart
des historiens avec sympathie ; toutefois, son
aristocratique désinvolture et le tour si fran-
çais de son esprit auraient sans doute failli
* Christine de Pisan..., t. II, p. 29.
- Arch. Nat. JJ i53, pièce 43o.
398 ISABEAU DE BAVIERE
à lui gagner rindulgence de la postérité s'il
n'avait péri, dans la force de Tàge, victime
d'un odieux assassinat.
La collection Gaignièrcs contient la copie
d'un portrait d'Isabeau la représentant aux
environs de la trentaine^ : le chef tourné de
trois quarts, la n)ain gauche retenant le man-
teau et la droite libre, à la hauteur de la poi-
trine, la Reine, vôtue de la houppelande
fleurdelisée, coiffée du hennin couronné,
s'avance en quelque cortège, deux suivantes
portent la queue de sa robe. Cette pein-
ture était sans doute une œuvre de com-
mande, car l'artiste s'est surtout attaché à
rendre la majestueuse attitude de la souve-
raine sous un costume d'a])parat; le dessin de
la tète est du style convenu, les traits sont
réguliers mais sans expression; pourtant on
remarque l'empâtement des contours du
visage, surtout sous le menton. De ce détail,
nous pourrions inférer qu'en 1404, après onze
grossesses, Isabeau avait plus que de l'cm-
boiq^oint; cette supposition serait assez vrai-
' 13ibl. Nat., Estampes, Collection Gaignièrcs, Oa ij, loi. (i.
LA REINE ET LE DUC U ORLEANS jcjg
semblable puisque, dans quelques années,
la Reine deviendra lourde au point de ne plus
pouvoir prendre de rexercice; mais plutôt
que de risquer de douteuses hypothèses,
nous préférons avouer que nous manquons
de documents sur le physique d'Isabcau à
cette époque.
Pour le moral, nous sommes mieux rensei-
gnés ; déjà nous avons constaté que le prin-
cipal trait de son caractère était un égoïsme
avide servi par une étonnante aptitude à l'in-
trio'ue. Considérons maintenant la Heine dans
o
son rôle d'épouse et de mère.
Pendant les premiers temps de la maladie
du Roi, Isabeau avait amèrement pleuré et
beaucoup prié; forte de sa profonde affection
pour son mari, elle s'était rés^'née, de lon-
gues années durant, à se voir repoussée par
lui quand il était en démence, et à reprendre
la vie conjugale dès qu'il avait recouvré la
raison ; l'espoir que Charles pouvait guérir
était resté plus ferme en elle que chez toute
autre personne de l'entourage du Roi; mais, des
méchantes paroles à l'adresse de sa femme,
le pauvie fou avait passé aux voies de fait;
4oo ISA BEAU DE BAVIERE
il la frappait parfois si durement que les
Princes appréhendaient quelque malheur \
Alors Isabeau trembla à la seule vue de ce
maniaque qui, dans ses crises, lui jurait une
haine mortelle, et le dégoût la prit de ses
propos insensés et de ses gestes ridicules.
De mois en mois, elle s'habitua à considérer
la déchéance de son mari comme irrémé-
diable, et un temps vint où, à ses yeux, « le
Roi » n'exista plus. Désormais, chaque fois que
Charles reviendra à la santé relative, elle
saura dissimuler la répulsion qu'il lui inspire;
elle en obtiendra toujours les donations con-
voitées et la signature des actes dont elle
attend quelque profit, mais entre les deux
époux il n'y aura plus de rapports intimes.
Il est impossible de déterminer le mois,
même l'année où le ménage royal se trouva
ainsi irrévocablement désuni. Les chroni-
ques ne contiennent aucun détail qui puisse
nous éclairer sur ce point obscur ; seuls
des Mémoires, œuvre de quelque confident
d'isabeau, eussent pu révéler le moment
' Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. VI,
p. 487.
LA REINE ET LE DUC D O RLE.VNS 4oi
précis de cette rupture; or, aucun journal
secret n'a été tenu à la cour de Charles VI,
ou du moins aucun écrit de ce genre n'est
parvenu jusqu'à nous; nous ignorons les mys-
tères de l'alcôve royale, mais vraisemblable-
ment, c'est pendant l'année i4o4 qu'Isabeau
se détacha entièrement du Roi.
A cette époque, le duc Louis d'Orléans
était, plus que jamais, l'hôte des résidences
de la Reine; bien qu'ils n'eussent pas d'affi-
nité intellectuelle, le goût du faste, l'orga-
nisation des fêtes et certains intérêts poli-
tiques les rapprochaient continuellement. On
a avancé que cette intimité d'Isabeau avec
son beau-frère était devenue, à un moment
donné, liaison coupable, « incestueuse », sui-
vant le droit canonique du moyen âge. Bran-
tôme a écrit : « Louis d'Orléans ne fit pas
difficulté d'aimer sa belle-sœur, Isabeau de
Bavière^ », comme s'il mentionnait un fait
connu de tous, et depuis le xvi^ siècle, cette
assertion a été répétée si souvent que, dans
* Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles, seigneur de Bran-
tôme (éd. L. Lalanne, Soc. Ilist. de France, Paris, 1874-1882,
II vol. in-8") t. II, p. jS;, 353.
26
4o2 ISABEAU DE BAVIERE
l'esprit d'un très grand nombre de nos con-
temporains, le nom du duc d'Orléans est insé-
parable de celui d'Isabeau. Par contre, quel-
ques historiens se sont refusés à reproduire
cette grave accusation n'ayant trouvé aucun
témoignage incontestable sur lequel l'appuyer.
Pour notre part, nous avons recherché de
quels éléments avait pu se former la légende
des c( criminelles amours de Louis d'Orléans
et d'Isabeau », et nous allons exposer les
résultats de notre enquête; disons tout de
suite que celle-ci nous a fourni seulemeut
quelques graves présomptions contre la Reine,
mais de preuves, aucune; aussi que le lecteur
ne s'attende ni à un réquisitoire, ni à un plai-
doyer, pas plus qu'à une solution quelconque
du problème, nous voulons simplement déve-
lopper à ses yeux le canevas sur lequel ont
brodé conteurs et romanciers.
Très certainement, lorsqu'Isabeau s'éloigna
de Charles, l'âge n'avait pas encore tari en
elle le besoin des doux épanchements ; de
plus, elle n'avait rien perdu de son goût pour
les plaisirs. A trente-cinq ans, elle éprouvait
encore une orgueilleuse jouissance à présider
LA REINK ET LE DUC d'oRLEANS 4o3
les cérémonies et les fêtes. Or, à ses côtés,
vivait le prince le plus fastueusement élégant
de toute la cour, celui qui fièrement portait,
comme une auréole, sa réputation d'homme à
bonnes fortunes : « Se j'ay aimé et on m'a
aimé, ce a faict amours ; je l'en mercie, je m'en
répute bien eureux! » Il était, il est vrai,
l'époux de la noble Valentine, mais l'on sait
quels sentiments Isabeau nourrissait pour la
duchesse d'Orléans; longtemps, elle avait
jalousé en elle l'amie du Roi, et l'on n'a pas
oublié sous quel prétexte calomnieux elle la
tenait exilée de la cour depuis iSqG. Au fond,
la petite fille de Bernabo haïssait la fille de
Galéas. De ce côté donc, aucun obstacle n'é-
tait offert au penchant de la Reine vers le duc.
D'ailleurs, elle ne pouvait craindre que
ses fantaisies causassent du scandale à la
cour, car les seigneurs et les dames étaient
presque tous frivoles ou débauchés et ne
s'étonnaient pas des pires choses. La triple
folie du plaisir, du luxe et de l'amour semblait
emporter, comme dans un tourbillon, la
société des Grands en cette aurore du
xv^ siècle.
4o4 ISABEAU DE BAVIERE
« M'en sui au joli bois venus
« Où l'on célébrait à Vénus
« En lui offrant beaux roussignols
« Bien chantans, jolis etmignos,
« Et pour l'amour de la déesse
« Vaurrent les pluisours par léesse
« Dessus l'erbette caroler,
« Saillir, treper et flajoler * »
Le joli bois que chante l'auteur du Pasto-
ralet est Paris, la résidence de la cour. Les
ballades d'Eutache Deschamps, de Christine
de Pisan célèbrent l'amour et les amants ;
jamais les prédicateurs n'ont trouvé plus
ample matière à fulminer que dans les mœurs
de cette époque. Que l'on paraissait loin
déjà de la cour si décente et si réglée de
Charles V! Peu à peu toutes les sages per-
sonnes des précédentes générations : la
duchesse douairière d'Orléans, la Reine Blan-
che, la duchesse de Bar, étaient mortes, et
la duchesse de Bourgogne va bientôt suivre
son mari dans la tombe'; avec elle, dispa-
' Le Pastoraîcl. vers 87-94 (Chr. Belges, textes fruneais, p. 57(5).
■ La duchesse Marguerite de Bourgogne mourut en i4o5.
LA REINE ET LE DUC d' ORLEANS 4o5
raîtra le dernier type de noble et respectable
dame qui eût pu encore imposer à Isabeau.
Et nous voyons celle-ci s'afficher avec son
beau-frère : en juillet i4o5, par exemple,
tandis que le Roi et les Enfants de France
sont demeurés à Paris, la Reine passe plu-
sieurs jours, pour son plaisir, au château de
Saint-Germain, en compagnie du duc Louis.
Le ii> juillet, ils font ensemble une prome-
nade dans la forêt, elle en char, lui à cheval.
Tout à coup un gros orage éclate avec de
fortes rafales de vent et de pluie; le duc
monte dans la voiture d'Isabeau; les chevaux,
effrayés par le tonnerre, se cabrent, puis
s^emportent et dévalent à toute bride dans la
direction de la Seine; les deux voyageurs se
voient perdus; mais le sang-froid d'un cocher,
qui coupe les traits, les sauve d'une mort
qui paraissait certaine ^ Le lendemain, étant
toujours au château de Saint-Germain, ils
apprennent avec terreur que l'orage de la
veille s'est aussi abattu sur Paris et que la
foudre est tombée sur l'hôtel Saint-Pol où
elle a causé de grands ravages : dans une
' Religieux de Saint-Denis, Clironique de C/tarles VI, t. III, p. 281.
4o6 I s A B E A U DE BAVIÈRE
chambre voisine de celle où se trouvait le
Dauphin, elle a tué un de ses compagnons
de jeux et blessé grièvement plusieurs per-
sonnes. La Reine et le duc tirent les plus
mauvais présages de cette catastrophe ; et
autour d'eux, on commente ces mauvais pré-
sages ; ils peuvent entendre dire « qu'ils vont
bientôt voir fondre sur eux les derniers mal-
heurs en punition de leurs méfaits^ ». Louis
d'Orléans pense alors à payer ses dettes, mais
Isabeau ne se préoccupe nullement de garder
plus dignement son rang.
Peu de temps après, au début de la lutte
entre les partisans du duc d'Orléans et ceux
de Jean de Bourgogne, non seulement la
Reine se prononce pour la politique de son
beau-frère, mais elle se sauve avec lui, loin
du Roi, jusqu'à Melun, où deux mois entiers,
le même toit les abrite'. En cette circons-
tance, elle rompait avec l'une des tradi-
tions les plus fidèlement observées par les
Reines de France, ses devancières.
* Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. IIII, p. 283-285.
- Cf. Religieux de Saint-Denis. Chronique... t. III p. 291-317.
— Monstrelet, Chronique.... t. I, p. 108-125. — Arch. Nat. Comptes
de l'Hôtel de la Reine, KK 46. — etc.. etc.
LA REINE ET LE DUC D ORLEANS 4o7
Vers la même époque, elle néglige ses
enfants, ne s'occupe plus de la personne du
Roi qui, dès lors, végète dans un pitoyable
état de misère physique et morale. Au milieu
de Tannée i4o5, quelques gens de l'entourage
de Charles VI blâment tout haut Isabeau de
ne pas veiller à l'éducation de ses enfants.
Quand ces propos parviennent aux oreilles
du Roi, il veut s'assurer de leur fondement et
ayant fait venir le duc de Guyenne, il lui
demande depuis combien de temps il est privé
des caresses de sa mère ; l'enfant répond qu'elle
ne l'a pas embrassé depuis trois mois, il est
élevé et soigné par sa dame d'honneur seule.
Ce rapport attrista Charles VI qui récom-
pensa la gouvernante et la pria de continuer
ses soins au Dauphin ^
Cependant les dépenses de l'Hôtel du
Roi, restent les mêmes comme le prouvent
les Comptes. On achète toujours les choses
nécessaires au Prince et à ses officiers ;
donc s'il est vrai « que le souverain du
plus riche royaume du monde manque de
tout ce qui est indispensable à la majesté
^ Religieux, de Saint-Denis t. III, p. 289, 291.
4o8 ISABEAU DE BAVIERE
royale », c'est qu'Isabeau et le duc d'Orléans
n'exercent aucune surveillance sur l'Argen-
terie du Roi et qu'ils y tolèrent le désordre ;
non seulement Charles VI n'est plus entouré
des soins ni du confort que réclament son
mal et son rang, mais on le laisse s'adon-
ner à ses manies bizarres et dangereuses.
Pendant cinq mois (juillet-novembre i4o5),il
reste sans faire sa toilette, il refuse même de
changer de linge; il ne mange, ni ne se
couche plus à des heures régulières. Son
corps est couvert de pustules et rongé par la
vermine; son visage est hâve et d'un aspect
repoussant; sa barbe, inculte; un ulcère, pro-
duit par une blessure qu'il s'est faite dans
un geste de folie, répand autour de sa per-
sonne une odeur fétide'.
Quand les médecins sont parvenus à le
retirer de cette abjection, Isabeau refuse, plus
quejamais de reprendre la vie commune'; elle
éprouve maintenant, pour l'état de déchéance
où son mari est tombé, un dégoût insur-
montable : c'est alors que « la petite reine »
' Religieux de Saint-Denis, ('hr<mi(juc de Charles 17, p. >/,().
- Ibid.. t. VI, p. 487.
LA REINE ET LE DUC D ORLEANS /(Og
la remplaça dans la couche royale. A la fin
de i4oj, en effet, une maîtresse fut donnée
à Charles VI, la charmante et énigmatique
Odette de Ghampdivers qui fit au pauvre fou
Faumône de ses grâces et de sa douce pitié.
Elle remplit sa triste tâche avec la plus
parfaite abnégation; en i4o6 ou i4o7i elle
donna au Roi une fille, baptisée sous le nom
de Marguerite.
Est-ce Isabeau qui a choisi pour la suppléer
auprès de son mari cette touchante victime,
issue d'une noble famille de Bourgogne, et
sans doute, parente de ce Guy de Ghamp-
divers que nous avons vu occuper un haut
emploi dans THôtel de la Reine ^ ? Si elle
n'a pas désigné elle-même la nouvelle com-
pagne de Gharles VI , Isabeau a du moins
consenti à la chose ; le chroniqueur Taffirme
et il constate que cet agrément paraissait fort
étrange ^
Dans cette scabreuse relation, il nous faut
' Sur « la petite reine », Voy : L. Lavirotte, Odette de Champ
divers.., (Dijon, iSf)4, in-8"). — Vallet de Viriville. Odette de Champ
divers était-elle fille d'un marchand de chevaux .' (Bibl. Ec. Chartes,
année 1859, P* 171-181).
- Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. VI, p. 487.
4io ISABEAU DE BAVIERE
maintenant mettre en scène ceux qu'Isabeau
nomme a nos bien amez les religieux Célestins
fondez de Notre-Dame, à Paris ^ ». Le i5 avril
i4o5, ils sont gratifiés par la Reine de lettres
les assurant qu'ils n'ont à craindre aucun pré-
judice des constructions qu'elle a fait exécuter
peu auparavant. En face des jardins de l'Hôtel
Saint-Pol, Isabeau s'est approprié « le champ
au Piastre, sis en la rue du petit Muce » et
ancienne propriété du couvent Saint-Eloi de
de Paris. Elle a d'abord fait clore de murs
ce terrain du côté delà rue, et puis a labourer
et cultiver en jardin ». Ensuite elle a fait
(.(. ouvrir certains huis et entrées, fermant à
serrures et à clés ou autrement », entre le
jardin du Champ au Piastre et le clos des
vignes des Célestins, et elle a ordonné de
percer plusieurs autres portes donnant sur
le monastère, les jardins et vignobles de ces
religieux. Ainsi qu'elle-même nous le révèle
dans sa lettre, son but n'était pas seulement
de pouvoir pénétrer dans le monastère et
l'église pour y faire ses dévotions, seule ou
accompagnée de ses enfants, mais aussi de
^ Arcli. A'at. K 180. pièce i(>.
L\ REINE ET LE DUC D ORLEANS 4"
passer souvent ces portes « pour aller s'ébat-
tre » et se promener dans les grands jardins
du couvent et d'y envoyer ses enfants.
Or, une lettre du duc d'Orléans, un peu
postérieure à celle de la Reine, nous apprend
que, lui aussi, aime à s'ébattre dans ces
mêmes jardins ; mais qu'il ne voudrait pas
que la faveur accordée par les religieux pût
en quelque manière leur porter préjudice.
D'ailleurs, ajoutait-il, « entrer et yssir pou-
vait se faire sans les appeler ou leur sceu* ».
On a supposé qu'Isabeau et Louis s'étaient
ménagé dans ce jardin, pour leurs rendez-
vous, quelque discret bocage. On lit dans le
Pastoralet :
« Devers le soir que palissoit
« L'air et le beau soleil issoit
« Du bois qui devenoit umbrage-. »
et le satirique poète accuse le duc de n'af-
fecter une si grande dévotion aux Célestins
' Arc'h. Nat. K i8o, pièce iG.
- Le Pastoralet. vers 9.^9-961, [Clir. Belges, textes français,
p. 602).
4i2 ISABEAU DE BAVIÈRE
qu'afin de dissimuler ses coupables pensées
et ses trahisons envers Charles VI.
D'autres ouvrages contemporains, plus
sérieux que ce poème, contiennent des allu-
sions à Tétroite intimité de la Reine avec son
beau-frère. Le Religieux de Saint-Denis parle
« d'un bruit public ^ » qui attribuait à la riva-
lité du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans
des causes secrètes. En outre, des propos
scandaleux étaient tenus, à la cour même, sur
la conduite de la Reine, non par de petites
gens en mal de commérages, mais par de très
nobles damoiselles dont quelques-unes avaient
toute la confiance d'Isabeau. Celle-ci, en effet,
dans le courant du mois d'août t4o5, remarqua
que les gens de son entourage jasaient à son
sujet; immédiatement, elle résolut d'infliger
aux calomniateurs un châtiment exemplaire :
la dame de Minchière, gardienne du sceau de
la Reine, fut frappée la première; Isabeau la
chassa ignominieusement; avec elle, plu-
sieurs autres damoiselles furent congédiées;
puis la vicomtesse de Breteuil et l'écuyer
Robert de Varennes furent jetés en prison
^ Relig-ieux de Saint-Denis. Chroni<]ue de Citai les 17. t. 111, 2>. i3.
LA REINK ET LE DUC D ORLEANS 4i3
(i5 août i4o5), ils y restèrent longtemps; les
démarches tentées par leurs familles auprès
de la Reine furent non avenues, et celle-ci ne
voulut même pas consentir à ce qu'on pro-
cédât envers les deux prévenus suivant les
formes régulières de la justice. Craignait-
elle donc que la vicomtesse et Técuyer ne
fussent absous ou reconnus coupables seule-
ment de médisance? En tout cas sa colère
apparut implacable ^
Quelques-mois auparavant, elle avait déjà
entendu blâmer sa conduite, mais sans pouvoir
sévir. Au moisdemai précédent, un Augustin,
Jacques Legrand', prêchante la cour le sermon
de l'Ascension, s'était autorisé et de sa robe
de moine et des violences de langage tolérées
chez les Frères prêcheurs, pour répéter en face
d'Isabeau ce que tout le monde chuchotait.
Quand il s'était écrié : « la déesse Vénus
règne seule à votre cour, ô Reine, » l'allu-
sion était ambiguë ; mais quand il avait dit :
« l'ivresse et la débauche lui servent de cor-
tège et font de la nuit le jour, corrompant les
mœurs et énervant les cœurs » ; il avait nette-
' Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 33i.
4i4 ISÂBEAU DE BAVIERE
ment visé les fêtes de la cour ; lorsqu'enfin
il avait conclu : « partout on parle de ces
désordres, et de beaucoup d'autres ..., si vous
voulez m'en croire, ô Reine, parcourez la
ville sous le déguisement d'une pauvre femme,
vous entendrez ce que chacun dit ^ », l'apo-
strophe était bien directe.
Cette fois, les dames et les familiers d'Isa-
beau avaient tous pris parti pour leur souve-
raine, sans doute parce qu'ils s'étaient sentis
enveloppés dans la même réprobation ; et,
comme ils marquaient au prédicateur leur
étonnement, celui-ci déclara que lui-même
en avait éprouvé un beaucoup plus grand à
la vue de leurs mauvaises actions et il ajouta :
a non seulement de celles que j'ai flétries,
« mais d'autres que je ferai connaître à la
(( Reine quand il lui plaira" ».
Jacques Legrand avait fait preuve d'un
réel courage en invectivant contre la cour
et ses mœurs dissolues, car certainement il
connaissait l'histoire de saint Jean Chrysos-
' Relig-icux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI. t. III,
p. 269.
- Ibid.
LA REINE ET LE DUC d'oRLÉANS 4i5
tome et de rimpératrice Eudoxie et savait
que (( les femmes et surtout les nobles dames
s'irritent des paroles qui leur déplaisent ^ » .
L'âme vindicative d'Isabeau dut cruelle-
ment souffrir de ne pouvoir corriger l'auda-
cieux prédicateur. Bien plus, on dit que
Charles VI, au rapport qu'on lui fit de la
mercuriale du moine augustin, « en témoigna
beaucoup de satisfaction " » ; il était alors
en possession de son bon sens ; quel grief
avait-il donc contre Isabeau pour se réjouir
des insultes qu'on lui avait prodiguées ?
quelques-uns des mauvais bruits qui circu-
laient sur le compte de sa femme, étaient-
ils parvenus à ses oreilles ; ou, de ses propres
yeux, avait-il surpris quelques indices ?
Le chroniqueur Guillaume Gousinot, fami-
lier du duc d'Orléans, traite de calomnies
tous les méchants propos qui se colportaient
alors à la cour et dans la ville ; pourtant il
ne croit pas devoir les passer sous silence ;
il dit que le duc de Bourgogne, pour mettre
« les cueurs du peuple » contre la Reine et
' Religieux de Saint-Denis..., t. ÏII, p. 269.
" Ibid., p. 271 .
4i6 ISABEAU DE BAVIERE
Louis d'Orléans, fit « semer par cayemans et
par tavernes faulces mençonges de la royne
et du duc d'Orléans son frère ' ».
Quant au Religieux de Saint-Denis, dont la
plume chaste et circonspecte n'aurait su for-
muler une accusation sans preuves évidentes,
il n'affirme rien de positif, mais son récit
autorise les soupçons, car il nous représente
Isabeau et le duc toujours ensemble, comme
deux complices : « Ils mettaient toute leur
« vanité dans les richesses, toutes leurs jouis-
a sances dans les délices du corps , ils
a oubliaient tellement les règles et les devoirs
« de la royauté qu'ils étaient devenus un objet
(( de scandale pour la France et la fable des
« nations étrangères ^ . »
11 est vrai qu'en ces années i4o4-i4o^i le
pamphlétaire parisien qui flagellait avec le
plus de violence la cupidité d'Isabeau, le luxe
effréné de son entourage, ne parle pas des
mœurs privées de la Reine ; aucun de ses traits
ne vise précisément sa conduite ; pourtant, en
' G. Cousinot, Gestes des Nobles, p. iO(). ,
- Religieux de Saint-Denis, Chronii/iie de Charles Vf, t. III.
p. 2G7.
I.A IIKINK KT Li: DUC D G H I- K A >' S 417
lisaiittrès attentivement les cinglantes satires
contenues dans le « Songe véritable », on s'a-
perçoit que Tauteur n'exprime pas toujours sa
pensée jusqu'au bout; il s'arrête, comme s'il
jugeait trop grave ce qu'il lui reste à dire.
Ainsi ses personnages allégoriques profèrent
parfois de terribles menaces contre Isabeau à
propos d'actions, voire même de fautes qui,
vraiment, ne méritent pas toutes ces foudres :
A un endroit, Fortunerépondauxsupplications
de Souffrance :
« Je ly ferai avoir tel honte,
u Et tel dommage et telle perle
« Qu'en la fin en sera déserte ', «
Autre part, c'est Raison qui lance contre
Isabeau une sorte d'arrêt :
« Se devers moy bientost ne viens,
(( te menray a tel meschief
« Que tu n'aras membre ne chief
« Qui ne tremble de fort ire.
« Maiz ne te veuil ores plus dire,
« Pour ce que femme a pou de honte
« Et font de mes diz pou de compte.
' Le Songe Véritable, vers 1741-1743 (éd. Moi'iinvillé, Mciii. Soc.
Ilist. de Paris, t. XVII, p. 276).
27
4 1 8 ISA lî 1-: A L D !•: B A N' I É H !•;
« Maiz en la fin t'en sonvendrn.
(c On dit en proverbe souvent
(c Que nul ne scet qu'à l'euil Iv pend \ n
Si Isabeau lut ou connut ces vers, elle dut
trembler : n'évoquaient-ils pas le souvenir de
la fin tragique de Marguerite de Bourgogne et
l'affreuse vision du Château Gaillard ?-
Ce que le « Songe véritable » permet seule-
ment de supposer, un autre pamphlet le Pas-
toralet le publie en neuf mille vers. Ce der-
nier poème est le très long et parfois très
agréable récit de la « joyeuseté qu'on fai-
sait à Paris en temps de paix », de la « han-
tise ') qu'avait le duc d'Orléans avec la Reine,
et des effroyables conséquences de leurs
amours.
La Bergère « Belligère », c'est la Reine Isa-
beau
« Sv qu'en coer bataille porta. ^»
' Le Songe Véritable, vers 28j8-28:)5.
- Marguerite de Bourgogne, femme du roi Louis X le llutin,
'yant été convaincue d'adultère, fut enfermée au Château Gaillard
où elle périt étranglée par ordre de son mari.
^ Le Pasloralct, vers 888G. [Chr. Belges, textes français, p. 845).
LA IIKINIC KT l.K DUC D OULKANS 4i9
« Tristifer » est le duc d'Orléans, per-
sonnage sinistre. L'amour est né en eux,
insensiblement, à la faveur des joyeux plaisirs
de la cour. Un jour, il se trouve que le Roi
Charles VI, « le berger Florentin amie fausse
a », car Belligère
« ... a tout abandonné
« Son coer et sans parler donné. »
Alors que de son côté Tristifer
« Un pensement malvois avoit
« D'aimer ce qu'amer ne debvoit. »
Longtemps il n'y eut entre eux qu'échange
de doux regards,
« Il pense à elle, et elle à ly. »
Enfin, un beau soir, tandis que les pastours
« En sonnant busines et cors »,
ont quitté la fontaine et ramènent leurs trou-
peaux, Isabeau, que l'amour tourmente est
venue
(( Seoir par dessoubs la caurrette
« Droit au soel de son herbegage.
où ne tarde pas à la rejoindre
4ao ISABEAU DE BAVIÈRE
« L'amant fol et non pas sage.
« Mais, ains que passe la nuitie
« Sera tele choise exploitie
« Tant seront d'amours échaudés
« (^ue Florentin sera Irandés '. »
Certes, tout cela n'est que malicieuse et
facile fiction ; c'est en vers plaisants la satire
du parti d'Orléans au profit des Bourgui-
gnons; pourtant, au moment où le poème est
écrit, vers i/l^o, ceux-ci ont tout intérêt à
ménager Isabeau dont ils sont les obligés.
De plus, si les amours de la Reine et de son
beau-frère n'avaient pas été la fable publique,
comment un vrai poète eùt-il consacré près
de dix mille vers à cette « histoire ». Au
surplus, l'auteur anonyme du Pastoralet
déclare n'employer comme matière que des
faits connus de tous,
« Car l'ystore qui est couverte
« Ichy, est ailleurs descouverte
« Si coni ens cronicpies de France :
« Et meismcment en raconte
' Le Pastoralet, vers io35-io38 et io69-i07'3 p. Co5-6o().
I,A HKINE ET LE DUC 1) ORLEANS -iii
« L'abbé de Chierchanip' en uiig conte
« Et aultres qne ne tly espoir -. »
A partir de il\io, les Anglais exploitèrent,
pendant de longues années, le souvenir des
bruits qui avaient circulé sur Fadultère de la
Reine; « Cil qui se dit dauphin », disaient-ils,
en parlant de Charles né en i4o3, et, par ces
mots, ils entendaient que le jeune prince
« n'estoit pas légitime, et par ce moyen inha-
bile à succéder à la couronne de France ^ ».
Certes, ce témoignage paraît suspect au pre-
mier chef, puisqu'il émane d'ennemis inté-
ressés; il mérite pourtant qu'on s'y arrête,
car il évoque le souvenir des doutes angois-
sants de Charles VII se demandant « s'il était
vrai fils du Roi de France ».
(( Sire, n'avez-vous pas bien en mémoire
« que le jour de la Toussaint dernière, vous
(( estant en votre oratoire tout seul, la prê-
te mière requeste que vous feiste à Dieu fut
« que vous prias tes que se vous n'estiez vray
' Probablement raulour d'un pamphlet (|ui n'est pas j^arvcnu
jusqu'à nous.
■ Le Pastoralet, vers 8832-8840... p. 843-844.
3 Jean C\\a.viiev, Histoire de Charles Vil roi de France (éd. Vallet
de Viriville. Paris. iS.tS. 3 vol. in-i8<'j t. I, p. 209-210.
422 ISA BEAU DE BAVIERE
« héritier du royaume de France vous oster
(( le courage de le poursuivre ? ^ » C'est en
ces termes que Fabréviateur du Procès de
Jeanne d'Arc rapporte l'entretien de la Pucelle
avec le Roi, en mai 1429; et il dit tenir son ren-
seignement « de grans personnages qui l'ont
veu en chronique bien autentique ».
Une version analogue est celle de P. Vie
Sala qui a reçu les confidences d'un cham-
bellan du Roi'.
Les anxiétés de Charles Vil se trouvent
aussi consignées dans le « Miroir des femmes
vertueuses », où le jeune Roi nous est repré-
senté (( sillogisant la nuit en sa pensée, ses
graves affaires, » et, tandis que ses gens dor-
maient, se levant doucement « et à nuds
genoux » suppliant Notre-Dame que, « s'il
estoit vray fds du Roy de France et héritier
de sa couronne », elle l'aidât à recouvrer son
* .1. Qaicherat, Procl-s de condamnation et de réhabilitation de
Jeanne d'Arc (Paris 1841-1849 5 vol. iii-S") t. IV, p. 2i)8.
° « Monseigneur de Boissy, dit-il, lue conta entre aultres choses
le secret qui avait esté entre le roy et la Pucele, et bien le povoit
scavoir, car il avoit esté en sa jeunesse très aynié de ce roy, tant
qu'il ne voulut oncques souffrir coucher nul gentilhonune en son
lit fors que lui ». J. Quicherat, Procès de réhabilitation..., t. IV,
p. u8o
L.V UKl.NE ET LE DUC d'oRLÉANS 4'^3
royaume'. L'existence criin secret entre la
Pucelle et Charles VII est affirmée par plu-
sieurs historiens du temps, par les témoins
du procès à décharge, et si, prescpie tous,
par prudence sans doute, prétendent ignorer
ce que se dirent Charles et Jeanne, ou révèlent
simplement que celle-ci rappela au Roi un
vœu qu'il avait fait en son privée Frère Jean
Pasquel, de Tordre de Saint-Augustin, con-
fesseur de Jeanne, dépose que sa pénitente
s'écria : « Et moi je te dis de la part de Messire
que tu es vray héritier de France et fils du
Roy M » Cette parole rassura Charles et le
releva de son accablement.
Les seules insinuations des Anglais n'au-
raient pas suffi à troubler à ce point le cœur
' J. Quic'herat, Procès de reliabilitation, t. IV p. 280.
- Simon Charles, qui était maître des requêtes à la chambre des
Comptes en 142g, et qui assistait à l'entrevue de Chinon, déclara
au procès do réhabilitation «que Jeanne avait parlé longtemps avec
le roi, et que celui-ci après l'avoir entendue, jiaraissait joyeux ».
J. Quicherat.., t. III p. 116. — Jean d'Aulon, chevalier célèbre par
ses exploits, que Charles VII avait chargé de veiller sur Jeanne, dit:
« parla la dicte Pucelle au roy notre sire secrètement, et lui dist
aucunes choses secrètes lesquelles il ne sect ». J. Quicherat.., t. III
p. 209. — On lit aussi dans le Journal du siège d'Orléans « et depuis
mesne déclara au roy en secret, présent son confesseur et peu de
ses secrets conseillers, ungbien (c'est-à-dire un vœu) qu'il avoit fait
dont il fut fort esbahi, car nul ne le povoit sçavoir, sinon Dieu et
luy ». Procès de réhabilitation, t. IV p. 128.
* J. Quicherat, Procès de réhabilitation.., t. III, p. lo'J.
4^4 ISABEAU DE BAVIÈRE
du jeune prince s'il n'avait entendu, dans son
entourage môme, d'anciens serviteurs de son
père s'entretenir des scandales passés. Or,
d'après nos références, ces scandales seraient
postérieurs à la naissance de Charles (février
i4o3)\ En effet, la Reine ne paraît avoir défi-
tivement rompu avec son mari que beaucoup
plus tard. De plus, et sans nous arrêter à la
gênante clairvoyance de Philippe de Bour-
gogne, un gros obstacle pourtant dans la
circonstance , Isabeau aurait aimé lono-
temps sans découvrir son amour, et Louis
d'Orléans, réputé si volage, se serait trouvé
enchaîné précisément à cette époque; il avait
alors pour maîtresse « Maret la tonse mi-
gnote » ^, cette Maret, « qui le miex dansoit »,
et qui n'était autre que Mariette d'Enghien,
dame de Cany, dont il eut, entre i4o2 et i4o4,
un fds, Dunois, le célèbre bâtard d'Orléans =*.
Donc, si l'on en croit certains témoignages
de contemporains, la Heine aurait aimé le duc
d'Orléans; mais en admettant que l'accusa-
' G. de Bcaucourt, Histoire de Charles VII, t. I ,p. i-fî.
- Le Pastoralet, vers jSi), [Chr. Belge, toxtos Cr., p. :)'êi'->).
' JiHTy., Vie i>olili(iue de Louis i/ Or/eaiis, Inlrodiirtioii , j». XVI.
L A R K 1 ?s K K T L E 1) i: G L) O H L K A N S /p 3
tion soit vraie, il nous semble qu'Isabeau s'est
abandonnée à moitié entraînée par la passion,
à moitié déterminée ])ar des raisons poli-
tiques.
On se rappelle que la Reine et le duc d'Or-
léans, tous les deux parfaitement d'accord sur
la plupart des questions de politique inté-
rieure , étaient au contraire profondément
divisés sur les affaires du dehors : il n'est
pas invraisemblable qu'lsabeau, dégagée de
tous scrupules conjugaux, et Louis, à qui
aucune conquête ne paraissait impossible,
aient pensé, chacun de son coté et en môme
temps, à se rendre maître de son antagoniste
par la séduction.
Disons enfin que la mort du duc de Bour-
gogne jeta la Reine dans les bras du duc
d'Orléans. Cette assertion est vraie, au moins
îiu point de vue politique, car effrayée par
l'attitude menaçante de Jean-Sans-Peur',
héritier de Philippe-le-Hardi, et se sentant
trop faible pour rallier autour d'elle les fidèles
du Roi et se faire centre d'un parti, Isabeau
' Jean de Bourg'og'ne avait reçu le surnoni de Sans-Peur, i)Our xn
belle conduite à la bataille de IS'icopolis en iSgfi.
4i6 I s ARE AU DE BAVIERE
demanda, en quelque sorte aide et protec-
tion à Louis d'Orléans.
Le nouveau duc de Bourgogne avait toujours
été antipathique à la Reine, à cause de sa
laideur et de ses façons hypocrites. Son mas-
que était dur : sourcils épais, regard fuyant,
bouche méchante, énorme menton noyé dans
la graisse'. Son langage était mielleux, ses
gestes lourds ou brutaux. En sa présence, Isa-
beau éprouvait une peur instinctive ; car
elle devinait son vilain cœur, et le jugeait
capable de tout. Bientôt pourtant, elle trai-
tera avec cet homme, et alors elle semblera ne
pas s'être livrée tout entière au duc d'Or-
léans, mais seulement s'appuyer sur son bras;
on la verra même, dans ces conjonctures, pren-
dre des sûretés contre celui-ci, pour lui rendre
ensuite toute sa confiance. Ces revirements de
l'ondoyante Isabeau, supportés d'ailleurs avec
indifférence par Louis, font douter que des
liens très étroits aient uni ces deux person-
nages : tout bien examiné, ils font beaucoup
plus l'effet de partenaires que d'amants.
' Voy. un portrait de Jean-sans-Peur duo de Boiirgogrie, au
musée Condé à Chanlillv.
L \ H K I A K K T L E L) U C D O II L E A N S 4'^7
Nous avons prolongé, dans cette étude, la
jeunesse d'Isabeau de Bavière jusqu'à la
trente-cinquième année parce qu'alors seule-
ment le caractère politique de cette Reine
nous apparaît entièrement formé. Après vingL
ans de règne, pendant lesquels elle a reçu les
enseignements de Philippe de Bourgogne, elle
ne peut plus ignorer aucune des traditions
du Royaume de France. Mais elle est restée
allemande au fond du cœur et bientôt on la
verra, inconsciente de la noble tâche qui lui
était échue, présider en quelque sorte aux
malheurs qui déchireront le royaume, et qui,
durant de longues années, le couvriront de
misères et de ruines jusqu'à ce qu'une fdle
héroïque, venue des Marches de Lorraine,
sauve la couronne que cette étrangère avait
failli perdre.
TEXTES INEDITS
8 février 1389^.
Sauf-conduit accoudé pah isabeau, iîeixe de fuaxce,
A LAiîitAYE DE LOX(;cHA.MPs (Oi'ig. Arch. Nat. K 53,
pièce 79.)
Elysabeth, par la grâce de Dieu royne de France, à
touz fourriers, preneurs, chevaucheurs, portechappes,
varies, aides et soubzaides d'escuirie et de fourrière,
poullailliers, bouchiers et touz autres commis et députez
ou à députer et commettre à faire prises pour les garni-
sons, pourveances, despense et service de nostre hostel,
aus quiex ces lettres seront monstrées, salut. Nous, pour
la grant affeccion et devocion especiale que nous avons
à noz bien amées les religieuses de Long champ et à leur
église, vous mandons et enjoignons expressément et à
chascun de vous défendons si estroittement comme nous
povons, que vous, ou aucuns de vous, par vertu de quel-
conques letti^es données ou à donner de nous, des mais-
tres de nostre dit hostel ou de commandement de bouche
qui par eulx vous soit fait, pour quelconques cause,
besoing ou nécessité que ce soit, ne prenez, faciez ou
souffrez prandre, saisir, lever, arrester ou empescher en
la ditte église et abbaye de Long champ, ne en aucun
hostelz, grandies, manoirs ou autres lieux appartenens
aus dittes religieuses, aucuns blez, vins, feins, feurres,
* Nouveau style.
432 ISABE\U DK BAVIERE
aveines, ferrages, chevaux, harnoiz, charioz, charettes,
ne autres voitures, cousces, coissins, couvertures, draps
délit, tables, fourmes, tresteaux, busche, nappes, toailles,
fruiz, oefs, fromages, buefs, vaches, veaux^ moutons, pour-
ceaux, couchons, aignaux, chevreaux, chapons, gelines,
poucins, oes, oisons, pigons, lars, ne autres choses
quelconques appartenens ausdittes religieuses où à leurs
fermiers, mais se aucunes des choses dessuz dittes ou
autres appartenens à elles ou à leurs diz fermiers estoient
par vous ou l'un de vous prises, levées, arrestées ou
empeschées, en leurs lieux dessuz diz ou dehors, si les
rendez et faites mettre à plain et au délivre, si tost que
requis en serès, sanz aucun refuz ou delay, saichans de
certain que, s'il vient à nostre cognoiscence que vous
faciez le contraire, il nous en desplaira grandement et
vous en ferons telement punir que ce sera exemple à
touz autres. Mandons aussi aus diz maistres de nostre
hôtel que, tantost ces lettres veues et sanz autre mande-
ment attendre, mettent à pleine délivrance tout ce qui
par vous ou aucun de vous en auroit esté pris ou arresté,
ou cas que de ce faire sériés refusansou delayans, et que aus
dittes religieuses et à leurs diz fermiers facent faire
pleine restitucion et satisfacion de touz les domages qu'il
auront en ce euz, aus fraiz de celli qui aura fait la ditte
prise ou arrest, car ainsi le voulons nous estre fait et aus
dittes religieuses l'avons ottroyé et ottroyons de grâce
spécial par ces présentes, nonobstant lettres données ou
à donner et ordennances, mandemens ou défenses à ce
contraires. Donné à Gonflans lez le pont de Charenton,
le YIIF jour de février, lan de grâce mil trois cens quatre
vins et huit.
Par la royne, présent madame la comtesse de Eu.
J. Salait.
Au dus : Sauve concluil.
II
Liste des dames et danioiselles présentes aux fêtes de
Saint-Denis, le premier mai i38() (Arcli. Nat. K K 10,
fol. 166-1^0).
Cy après s'ensuivent les noms des... dames... et
damoiselles qui ont esté à la feste du premier jour de
may à Saint-Denis, qui ont eu robes à la dicte feste et
dons de joyaux au département d'icelle feste.
C'est assavoir
La Royne
La Royne de Cezille
^I"<^ de Saint Pol.
W'" de Coucy.
]\lme (jg Pi^eaulx.
M"^« de Liches.
\jme (jg Partenay.
M™^ la vicomtesse de
Meaulx.
M"'' de la Rivière.
M"^« de Beausault.
M""^ de Garencieres.
M""' de Graville.
M™*^ de Ferieres.
M"'« de la Ferte.
M"^*^ de Chevreuse.
28
434
ISABEAU DE BAVIERE
M'"" des Bordes.
M"'"' de Hangest.
M'"" la vicomtesse de Bre-
teuil.
INI'"" de Courcy.
M'»" de Chinq.
M™*^ de Boulainvilliers.
M"'' de Boisy.
W'" de Mesy.
M""*^ de Wontigny.
M""^ du Bacinet.
M'"'' de Chyvres.
M""" de Saint Simon.
M'"'' de Sauflieu.
M'"^ de Manubeville .
M"* de l'Espinay.
M™'' de Saumont.
M'n^ de Boulay.
M'"^ de Quintry.
INI'"'' de Godarville.
]\lnie (jg Precy.
M"'" du Quesnoy.
jyjme ^g HouUebecque.
M™« de Hainceville.
M'"'' des Barres.
M™« de la Choletiei^e.
W'" de Milly.
M'"« de Noviant.
M'"'' de Bris.
INI""^ sa sœur.
La femme monseigneur
Oudart le Hongre.
jM"'" de Montenglant.
U"^" de Salvigny.
^[mo Je Fontenay.
M"^'' Marie d'Orgemont.
La femme messire Charles
de Hangest.
M"'" de Yavillier.
La femme messire Guil-
laume Cassinel.
La femme messire Pierre
de Villainnes.
La femme messire ^lahieu
de Montmorency.
La femme monseigneur
Tauppin de Yilliers .
La femme messire Gauvain
de Bailleul.
M"^'' de Nedouchel.
DAMOISELLES ET BOURGOISES OE LA VILLE DE PARIS
Madamoiselle de Luxem-
bourc.
Madamoiselle de la Rivière.
Madamoiselle de Noviant.
Madamoiselle dAntoinçr.
o
Madamoiselle d' Avranchy.
Madamoiselle de ^Lircoi-
gnet.
LIne des damoiselles de
M"''' de Saint-Pol.
Une autre damoiselle de
la dilte dame.
TEXTES INEDITS
435
Deux damoiscUes de M"'"
de Coucy.
La dauioi selle ]\I""= de
Preaulx.
La fille de la dicte danioi-
selle.
La damoiselle M'"'^ de la
Rivière.
]Madamoiselle de Haque-
ville.
iNIadamoiselle de jNIauny.
Madaraoiselle de Haren-
chy.
Madanioiselle de Sarque-
gny-
^ladamoiselle de Graville.
La fille de la femme mes-
sire Pierre de Villainnes .
La femme Regnault d'En-
gennes.
La femme Jehannet d'Es-
touteville.
Madamoiselle de Gaucourt.
Margot de Trie.
Katherine de Yilliers.
La femme du Breton de
la Bretonnière.
La femme Enferriet.
La femme Guillaume d'Or.
gemont.
Mabillette , damoiselle de
la Roy ne.
La femme Maistre Yves
Darien.
Madamoiselle de Jouy.
La femme Estienne Bra-
que.
La mère INIontagu.
Sa fille.
La mère Boitel.
La femme dudit Boitel.
Sa seur.
La femme Maistre Jaques
de Rully.
La femme Simonnet Spi-
fame.
Jehannette d'Angeliers.
La seur messire Guillaume
de Lyon.
Laisnée fille de la femme
de Jehan de Hangest.
Deux damoiselles de M™"
de Saint-Fol oultre les
II premières.
La mère Guillaume d'Au-
noy et sa fille.
Perrette de Valdetar.
La femme Berthaut de
Lendes.
La femme Simonnet de
Dampmartin.
La femme Gabriel Pati-
nent.
La femme Jaquet du Puis.
La femme Colin Boulart.
La femme Jaquet Joliem.
La femme Maistre Jehan
Jouvenel.
436
ISABEAU DE BAVIERE
La femme Michiel de Vitry .
La femme Rogerin le Mire.
La femme Arnoul Bou-
chier.
La femme Michiel de Sa-
blon.
La femme Nicolas de Mau-
regart.
La femme Pierre Pagan.
La femme Robert Thierry.
Les II filles de Jehan de
Vaudetar.
III
Toilettes de la iîeine Isaiîeau aux fêtes de l'entrée
A Paris et du sacre, i-i-'i.'j août 1 389 (Arch. Nat. KK 20
fol. ioi-i65).
Despense ot mises
A Dine Rapponde, mercier, demourant à Paris, pour
deux pièces de satin vermeil en graine achetées de lui
et baillées à Pierre l'Estourneau, tailleur de robes et
varlet de chambre de madame la royne, pour lui fere un
mantel a las par devant, pour vestir le jour de son sacre
à la messe, pour ce, au pris de xxiii livres parisis^ la
pièce, par sa quittance donnée le XV*^ jour de janvier l'an
milccciiii^'^ et neuf. xlviii 1. p.
A Pierre Pagant, mercier, demourant à Paris, pour
deux pièces et demie de cendal vermeil tiercelin achetées
de lui et baillées audit Pierre l'Estourneau, pour fourrer
ledit mantel de satin vermeil en graine pour la dicte
dame, pour vestir le jour de son sacre à la messe, pour
ce, au pris de vi livres viii sous parisis la pièce, valent.
xvi 1.
* La monnaie parisis était une monnaie de compte ; sa valeur
intrinsèque était supérieure d'un quart à la valeur de la monnaie
tournois.
438 ISA BEAU DE BAVIERE
A lui, pour une aune de veloux vermeil en graine
achetée de lui et baillée à Jehan du A'ivier, orfèvre et
varlet de chambre du roy notre sire, pour housser et
garnir par dedans deux grans estuys de cuir bouly et un
autre plus petit, pour mettre et porter les couronnes et
chapeaux de madame la royne pour ladicte feste, pour ce
VI 1. VIII s. p.
A lui, pour une aune de cendal vermeil en graine
achetée de lui pour faire bourrelés pour l'atour du chef
de ladicte dame, pour ce xxii s. p.
A lui, pour une pièce et demie de cendal vermeil tier-
celin achetée de lui et baillée à Perrin lEstourneau,
tailleur des robes de la royne, pour fourrer la robe du
sacre de ladicte dame, pour ce ix 1. xii s.
Chenevacerie
A Thomassin le Borgne, marchant de toilles, demou-
rant à Paris, pour xvi aunes de fine toille de Pieims achet-
tées de lui et baillées à Perrin lEstourneau, pour faire
un grant et large doublet de un tt)illcs, fait en manière
de chemise, qui a esté fendu devant au collet et par der-
rière, pour ladicte dame qu'elle a eu et vestu à la messe
le jour de son sacre, pour ce, au pris de xii s. p. laune,
valent. ix 1. xii s. p.
A lui, pour V aunes de ladicte toille achettées de lui et
baillées à Perrette d'Angers, couturière du roy notre
sire, pour faire une chemise, fendue au collet par devant
et par derrière, que ladicte dame a eu et vestu dessoubz
le dit doublet, pour ce, au pris de xii s. p. l'aune,
LX s. p.
Pennes et fourrures
Audit Simon de Lengres, pour la fourreure d'une
chappe de veloux azur brodé à fleurs de liz, pour madame
TEXTES INEDITS 439
la royne, pour ladicte feste de sa venue à Paris,
V'^XXXIIII ventres de menu vair, au pris de xl livres
parisis le millier, valent xxi 1. vu s. vii d. p., et pour
les eschancres, pareniens et pour le cliapperon VI XII""
de letices ', au pris de xl s. p., valent xii 1. p., pour
tout xxxn 1. VII s. II d. p.
A lui, pour la fourreure dun mantel à parer de veloux
violet brodé de perles, pour ladicte madame la royne,
pour ladicte Teste, IIl^X hermines au pris de ii^lxxii 1. p.
le millier, valent iiii^" un 1. p.
A lui, pour la fourreure d'un seurcot ouvert de
veloux violet, de mesmes ledit mantel, IIIcXXXII ventres
de menu vair, et pour les eschancres II XII '""^ II II letices.
Item, pour la fourreure d'un seurcot court de mesmes,
V*^ LVI ventres de menu vair, et pour les pourlilz de
dessoubz manches, tours de bras etamigaux^XV XII"'^*IIII
letices pour tout lxxii 1. xviii s. i d. p.
Joyaulx d'or et d'argent
A Jehan du Vivier, orfèvre et varlet de chambre du roy
notre sire, pour avoir fait et forgé XL boutons d'or, faiz
et ouvrez en manière de fleur et foeille de mouron
esmaillez, c'est assavoir la moitié de vert et l'autre moitié
d'or, à une fleur bleue, garniz chacun bouton de un
balay et de V grosses perles, lesquieux boutons d'or
ont esté faiz pour mettre et asseoir sur un corset de bro-
derie, pour ladicte dame, pour ladicte feste de sa venue à
Paris, viii^'^uii 1. xii s. p., et pour la façon desdiz
boutons... ii^^xL 1. p., et pour la façon et esiriail des
' Letice : animal d'une grande blancheur qui était peut-être une
variété de l'hermine ; s'employait le plus souvent pour désigner une
fourrure de couleur blanche.
- Amigault : ouverture, fente d'un vêtement.
44o 1 s A n E A L D 1-: u a n' i e r e
III autres doux d'or faiz pour patron... xviii 1. p., et
pour avoir coppé en deux l'un des balaiz des garnisons
de ladicte madame la royne xxiiii s. p., pour tout.
111^111 1. XII d. p.
Audit Jehan du Vivier, pour avoir fait et forgé la gar-
nison de la bonne coiffe de la roine, en laquelle il a fait
et forgé XIII troches^ d'or, esquelles il a mis et assis
LU grosses perles et en chacune un gros dyament et
XII chastons, ou il a mis et assis XII gros balais, et IIII^''
autres chastons d'or, esquelz ontesté mis et assiz XL balais
et XL saphirs, et pour avoir fait et forgé IIII^^ autres tro-
ches d'or, esquelles ont esté mises et assises II^^XL perles,
chacune troche de III perles et I dyament ou millieu, ainsi
sont mis en ladicte coiffe IIII'^^XIII dyamens, c'est assa-
voir XIII grans et 1111"^^ petis dyamens, desquelz il en y
a XLIII d'achat et XL dyamens de linventoire du dit
orfèvre de la piererie à lui pieca baillée après le tres-
passement de feu le roy Charles darrenier trespassé,
lequel Dieux absoille, pour ce,... et pour façon, peine
et sallaire dudit orfèvre d'avoir fait et forgé toute l'or-
faverie de ladite coiffe, et pour avoir fait et forgé en
ycelle 1111^"^ petis chatons d'or, ou il a mis et assis IIII'"'
petis dyamens, pour tout, par quittance donnée le
XVII*^ jour d'aoust l'an IIII^^ et IX..., xviii<= lxi 1. viii s.
IX d. p.
A Jehan du Vivier, pour Vonces- XVI esterlins d'or, VI
esterlins pour déchet, par ledit orfèvre mis et emploiez
en avoir faiz et forgé deux pièces d œuvre d'or pour le
chappel de la royne, appelé le chappel d'Angleterre, les-
* Troche : réunion de j^ierres précieuses et de perles en bou-
ton, etc.
- Once, ancien poids qui était la iG» partie de la livre de Paris ;
les orfèvres divisaient l'once en vingt esterlins. chaque esterlin en
deux mailles.
T i: X T K S I N K DITS 44 i
quels il a garnies de la pierei'ie qui s'ensuit : c'est assa-
voir, la grant pièce d'un gros balay, de XII grosses
perles et IIII beaulx saphirs et de VII gros dyamens,
et l'autre pièce d'reuvre garnie de I ballay, de I saphir
et de deux dyamens, XXXV 1. XVIII d. p., et pour
peine, sallaire et façon de ladicte besongne, et aussi pour
avoir reffait une autre pièce d'or dudit chappel, en
laquelle pièce il a esté mis un gros saphir carré, et
ycellui chappel avoir refait et mis à point, et pour
feulles qu'il a mises en toute ladicte piererie lxiii 1. p.,
ouquel ouvrage, pour accomplir et parfaire lesdictes
deux pièces dœuvre d'or pour le dit chappel, le dit
orfèvre a mis, de la piererie a lui baillée en garde et
dont il est chargez par inventoire, XII grosses perles,
II balais, V saphirs et VIII dyamens et deux dyamens
d'achat, pour ce, pour tout im^^xix 1. xviii d. p.
Audit Jehan du Vivier, pour II onces XV esterlins
d'or, par lui mis et emploiez en avoir fait et forgé
XLVIII charnières d'or, pour allongner et croistre le
cercle de la couronne de la royne et ycellui avoir toute
remuée la piererie de ladite couronne, pour ce, et
pour façon, peine et sallaire dudit orfèvre, et pour avoir
remis a point ledit cercle, pour tout xli I. vm s.
III d. p.
Au dit Jehan du Vivier, pour un once, XI esterlins
d'or, en ce comprins le déchet, par le dit orfèvre mis et
emploiez en avoir fait et forgé XXXII charnières d'or,
pour allongner le cercle delà royne, appelé le cercle qui
fut Jehan de Lisle, et ycellui avoir rafreschy et mis à
point, pour tout, xxiiil. xviii s. ii d. p.
Compte de Jehan Pichon varlet pelletier et four-
reur des robes du roy...
442 ISABEAU DE BAVIÈRE
Item, pour avoir fourré de menu vair une chappe de
veloux azur, brodée à fleurs de Hz, un mantel à parer de
veloux vyolet, brodé de perles, un seurcot ouvert de
mesuies et un seurcot court, pour avoir defourré et
refourré dermines ledit mantel à parer^ pour tout,
X 1. VIII s. p.
Compte de Robinette Brisemiche, cousturiere de
la royne.
Item, pour la façon dune grant et large chemise, fen-
due au coUetpar devant et par derrière, faicte de V aulnes
de fine loillc de Reims, pour ce, vi s. p.
Les parties de la somme de trente-cinq livres quatorze
solz parisis contenue ou compte de Pierre l'Estourneau,
tailleur des robes et varlet de chambre de madame la
royne, de toutes les façons de robes et autres garnemens
par lui faiz pour la dicte dame, pour la feste de sa venue
à Paris, sensuyvent :
Et premièrement, pour la façon d'une robe à chappe de
IIII garnemens, ouvrée de broderies de perles, c'est
assavoir, chappe, mantel à parer, seurcot ouvert et
petite coste, faite de IX pièces, une aulne et demie de
veloux vyolet taint en graine, achetées de Robert Thierry,
le XIX'' jour de juillet, CGC llll"^ et IX, pour ce, pour
peine, façon et estoffes, pour tout, xx 1. p.
Item, pour la façon d'un corset ront, ouvré de bro-
derie, fait d'une pièce et une aulne de semblable
veloux violet, achetées de Pierre Pagant ledit jour,
pour ce, pour façon et estoffes, pour tout, xlviii s. p.
Item, pour la façon et estoffes dune cotte simple, faicte
d'une pièce et une aulne de veloux azur alexandrin senz
destaindre, achetées dudit Pierre Pagant, le XXl*^ jour
TEXTES INÉDITS 443
du dit inoys de juillet, pareil à une chappe brodée à fleurs
de liz et aussy pour la façon dun chapperon et man-
tonnieres à ladicte chappe, faictes du deujourant du dit
veloux, et ycelle chappe avoir remis à point, pour ce,
pour tout, un 1. p.
Item, pour la façon d'une cotte double de deux satins,
pour le sacre de la royne, le IIII" jour d'aoust,
pour ce, pour peine, façon et estoffes, pour tout, Lxiiii s. p.
Item, pour la façon d'un grant et large doublet,
fait en manière de chemise, pour tout, lx s. p.
Item, pour la façon d'un mantel a laz, que ladicte dame
ot à la messe le jour de son sacre, lequel fut doublé
de deux pièces et demie de cendail vermeil tiercelin,
achetées dudit Pierre Pagant, le XV" jour dudit moys
d'aoust, pour ce, pour façon et fourrage lx s. p.
Et pour écrire le compte du dit Pierre l'Estourneau
en parchemin, et pour parchemin à ce fait, pour tout,
II s. p.
IV
3 février 1390'.
Quittance donnée par la reine Isabeau d'une somme
DE TROIS CENTS FRANCS DOR. — (Copie, Bibl. Nat.,
mss. fr. .20 367, fol. 72).
Ysabel, par la grâce de Dieu royne de France, à nos
chiers et bien amez les gens des comptes de Monseigneur
à Paris, salut. Comme par l'ordonnance de mondit sei-
gneur, nous doyons avoir chascun moys sur les deniers
des aydes pour la guerre 3oo frans dor pour mettre en
nos coffres, les avons reçus de Jaque Hemon, receveur
gênerai desdites aides, pour janvier dernier. Donné à
Paris, le 3 février 1389.
Par la royne,
J. Salaut.
Scellé en rire rouge.
' Nouveau style.
V
i5 avril UiO'i.
Sauvegarde de la reine Isabeau ex faveur des Celes-
TiNS DE Notre-Dame a Paris. — (Copie, Arch. Nat. K
i8o, pièce i6.j
Ysabel, par la grâce de Dieu royne de France, à tous
ceulx qui ces présentes lettres verront, salut. Comme
depuis aucun temps en ça, nous ayons fait faire certains
huis et entrées fermans à serrures et à clefs ou autrement,
tant es murs qui sont entre le jardin du Champ au Piastre,
en la rue du Petit Musce, et le clos des vignes de noz
bien amez les religieux Celestins fondez de Notre-Dame
à Paris, comme en aucuns autres lieux et places estans
environ les monastère, vignes et jardins desdiz religieux
à eulx appartenans, afin que, toutes et quantes fois qu il
nous plaira, nous et nos enfans puissions entrer es monas-
tère et église desdiz religieux et aussi en leurs vignes et
jardins et autres lieux, tant pour notre dévotion comme
pour l'esbatement et plaisance de nous et de nosdiz enfans,
depuis lesquiex huis et entrées ainsy faiz, nous et nosdiz
enfans et plusieurs de noz gens et serviteurs ayons plu-
sieurs fois passé et repassé et souvent alons par les diz
huis et entrées es monastères, jardins, vignes et autres
lieux desdiz religieux, et sanz les appeller ou leur sceu,
446 ISABEAU DE BAVIERE
y povons entrer et yssir touttefoiz qu'il nous plaist,
savoir faisons que nous, qui à icelle église avons grant
dévotion et affection especiale, et ne vouldrions par nous
ne autrement les droiz d'icelle et des diz religieux estre
aucunement diminuez ou erapeschez, mais iceulz à nostre
povoir soustenir et garder, voulons, consentons, accoi'-
dons et octroyons à iceulx religieux que lesdiz huis et
entrées, que nous avons fait faire et fermer à serrures et
à clefs ou autrement es murs desdiz religieux, pour entrer
en leurs lieux dessusdiz ou autres et aussi les alées et
venues par iceulx de nous, nosdiz enfans et officiers ou
d'autres personnes par l'occasion de nous ou de eulx, ne
tourne à aucun préjudice ausdiz religieux ne à leurs suc-
cesseurs, ores, ne ou temps avenir, par quelque voye ou
manière que ce soit, en témoin de ce, nous avons fait
mettre notre scel à ces présentes. Donné à Paris, le
quinzième jour d'avril, 1 an de grâce mil quatre cens et
quatre.
Signé sur le reply . Par la royne,
J. CicLAUT (Salaut)
Scellé de cire rouge.
Suit un acte de même teneur de Loys, fils de roy de
France, duc dOrliens, comte de Valois et de Blois et de
Beaumont, et seigneur de Coucy Donné à
Paris, le 12 jam'ier IkOij.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Avant-propos i
PREMIERE PARTIE
LES ORIGINES
Chapitre I. Les Wittelsbach — Les Viscoati. ... 3
— IL L'Enfance 19
— IIL Le Mariage 3i
DEUXIÈME PARTIE
LA JEUNESSE
Chapitre L La Reine Isabeau — Les trois jiremicres
Années de Mariage 65
— IL Le Couple royal gy
— m. Les Fêtes de Saint-Denis et de Paris —
Le Sacre de la Reine 109
— IV. Les dernières heureuses Années de la
Reine 167
448 TABLE DES MATIÈRES
TROISIÈME PARTIE
FORMATION DU CARACTÈRE POLITIQUE
D'ISABEAU
Chapitre I. La Folie de Charles \I 211
— II. Les préoccupations égoïstes de la Reine 235
— III. L'initiation politique — La Reine arbitre
entre les Princes 291
— IV. Le Rôle diplomatique d'Isabeau — Sa
politique de Famille 3i5
— V. La Reine présidente du Conseil .... 873
— VI. La Reine et le duc d'Orléans SgS
Te.vtes inédits 429-431
E V K E U X , I M I' U 1 M 1; 11 I E DE CHARLES H E K I S S E V
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1815. La Première Restauration. — Le Retour de File d'Elbe. — Les Cent-
Jours. 1 vol. in-16. 40' édition. 3 50
1 81 5. Wateribo. 1 vol. in-16. 40° édition 3 50
Le même, '6 volumes in-8° 22 50
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Les Préliminaires de Valmy. La Première Invasion de la Belgique. 1"93.
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Condé (couronné par l'Académie française). 1 vol. in-8" 7 50
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l'état social et les mœurs de la noblesse de province du xvr au xvnr siècle.
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Les Campagnes de 1799.Souvarow en Italie. 1vol. in-8° avec gravures. 7
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Les Lettres d'une Mère. Épisode lie la Terreur (1791-1793). Ourrage
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